Le Tableau des riches inventions... représentées dans Le Songe de Poliphile, éd. François Béroalde de Verville [d'après la traduction de Jean Martin], Paris, 1600

Bibliothèques Virtuelles Humanistes - Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance, Tours

LE
TABLEAU
DES RICHES
INVENTIONS
Couvertes du voile des feintes
Amoureuses, qui sont re-
presentees dans le
SONGE DE POLIPHILE
Desvoilees des ombres du Songe,
& subtilement exposees
PAR BEROALDE
[#anonyme] De Verville.

A. PARIS.
Chez MATTHIEU GUILLEMOT, au Palais,
en la gallerie des prisonniers.

Avec privilege du Roy.

1600.

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Première publication : 27/07/2011
Dernière mise à jour : 19/03/2014


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[*1v] [page blanche]
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[*2]


A MONSIEUR MON MOECÉNAS,
MONSIEUR M. PIERRE BROCHARD
seigneur de Marigny, Conseiller du Roy & Maistre des
Requestes ordinaire de son Hostel, &c.


M ONSIEUR, Que direz-vous que je vous pre-
sente l’ouvrage d’autruy? Je ne crains point que
vous disiez que je vay bien loin recercher un au-
tre pour vous respondre des obligations que je
vous ay, car j’ay prié Poliphile de vous offrir ses
thresors, à fin que vous elisiez ce qu’il y a de plus
beau pour gage de ce dont je vous suis redevable. Ce qui me fait parler
ainsi, est que j’ay mis la main sur la clef de l’escrain que cet amant de
Polia tenoit chez soy, c’est ce que je vous offre, c’est ce qui est à vous
& que je vous aporte comme legitime offrande de mon devoir, à fin
qu’au moins je sois estimé digne de l’honneur que me faites de m’aymer
& me communiquer les preuves veritables de vostre bonne affection.
Choisissez donques icy ce qui est à vous, qui est le labeur que j’y ay em-
ployé, car c’est vous qui l’avez causé, puis que vous m’avez estably le
loisir qui m’a esté propre pour redonner à nos François cet abisme de
belles inventions, & leur offrir toutes les autres pieces qui sont sorties
de mes mains. J’espere que ceste mesme faveur nous fera produire, Dieu
aydant, un beau fruict, autant agreable que ce qui peut plaire est desira-
ble. Tandis que je m’eslance aux belles poursuites de mes entreprises,
pour me donner courage, & favoriser tousjours mes intentions, faites
moy paroistre que vous avez aggreable que je tente de jour en jour les
occasions de vous rendre fidele demonstration du tres-humble service
que vous doit & vous a voué
BEROALDE.

* ij

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[*2v] [feuillet blanc]
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[*3]


AUX BEAUX ESPRITS QUI
ARRESTERONT LEURS YEUX
sur ces projets de plaisir serieux.


L Es beaux esprits ont de tout temps une juste inclina-
tion à la recerche des subjets qui leur conviennent,
ainsi tous ceux qui affectionnent les belles inventions
font estat des endroits où elles se trouvent, cause que
les curieux ont ce livre en grande estime, croyans
que Poliphile est un oeuvre digne d’estre gardé entre
les joyaux plus rares des cabinets de valeur, dautant[sic] qu’outre ce qu’en
apparence il comprend infinis traits perceptibles & de beauté remar-
quable, il couvre soubs les ombres de ses artifices le meilleur de ce qui
est plus exquis en la Philosophie. L’autheur de ce livre ayant gousté
ce qu’il y avoit de bon és occultes replis de la steganographie, en a vou-
lu proposer ce tableau, pour demonstrer qu’il s’estoit trouvé és plus re-
culez recoins où nature cele ses thresors, & ainsi ayant eu tant de feli-
cité n’a voulu estre seul en ce paradis de commoditez, mais aussi a de-
siré communiquer son contentement, mettant en veuë ce pourtraict
de ses belles avantures, & exposant ces diversitez signifiantes à ceux
qui auront mesme solicitude que celle qui l’a poinçonné à tels desseins,
à ce qu’ils ayent moyen de s’esclarcir par la lumiere d’autruy. En outre
cet autheur suit la façon des anciens qui voiloyent toute sorte de veri-
té philosophique de certaines figures agreables qui attiroyent les
coeurs, ou pour les retenir à l’escorce de ce qui s’offroit, ou pour s’ef-
forcer d’ouvrir ce qui cachoit la beauté interieure pour en jouyr, con-
tentant ainsi le vulgaire & satisfaisant aux desireux de perfection. Et
pour ce que l’amour parfait est le bon, juste & vehement desir que l’on a
vers ce qui est excellent, Poliphile a prins son subjet sur les difficultez
d’amour, car il n’y a rien qui releve plus l’esprit que les pensees amou-
reuses pour un objet de merite. Ainsi figurant les exquis miracles de
nature soubs les traits d’une desirable Lucresse, qu’il sert soubs le nom
de Polia & retraçant les ombrages & ligatures de l’oeuvre accompli,
avec les progrez des passions que ressentent les amants, il tente chacun
de desirer la fruition de ses affections. Il est vray qu’il s’estoit proposé
ce beau dessein d’une façon plus austere, car il escrit d’un stile qui ne
peut estre familier qu’aux doctes, emplissant son discours des frases de
* iij
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[*3v]
langues seulement cogneues aux sçavants, & le meslant de toute la
fleur de la mythologie ancienne, tellement qu’il escrivoit à ses compa-
triotes, sans leur communiquer ses intentions, si que proprement son
ouvrage Italien n’est qu’une peinture nuë à ceux qui n’ont point esté
nourris és lieux où s’acquiert la science, si qu’Italien il escrivoit aux Ita-
liens, mais pour n’estre receu que des plus delicats en intelligence. Ce
qu’ayant consideré avec les premiers qui nous ont baillé ce volume en
François, nous n’avons point voulu imiter ses envelopees manieres de
parler pleines de traits estranges au vulgaire: mesmes conferant les
deux exemplaires j’ay laissé ce que le premier avoit obmis, ayant tou-
tesfois adjousté par cy par là ce qui estoit trop tronqué, & le familiari-
sant à nostre langue, j’ay suivy la premiere intention de ce Chevalier
de Malte, qui le fit voir aux nostres, suivant le plus qu’il a esté possible
sa naïveté, dautant[sic] qu’il n’est pas seant d’obscurcir ce que l’on veut es-
clarcir, & principalement pour le donner aux François, qui ont assez
de merite pour avoir la communication des beaux secrets. Ce livre
doncq estant autresfois tombé entre les mains de ce Gentil-homme,
il en tira la substance (& sur tout en ce qui est de l’Architecture, où il
fait paroistre son sçavoir) & le mit en nostre langage, non comme tra-
duction, ains imitation & discours faits & tirez de ce beau subjet, ce
qui fut communiqué à M. Jean Martin qui le recourut, mais sauf son
honneur sans prendre garde à plusieurs particularitez qu’il a fallu resta-
blir, & dedia cet oeuvre l’an 1546. à Monsieur le Comte de Nanthueil,
Henri de Lenoncourt, auquel il fait & au Lecteur un bref discours du
contenu du livre que nous retracerons aussi, mais plus proportionne-
ment, afin de n’estre ennuyeux, ou retraçant apres ce qui est plein des
cognoissances abstruses & secrettes. Depuis en l’an 1561. M. Jaques
Gohorry ayant rejetté l’oeil dessus tellement quellement, comme il
paroist, car il n’a pas seulement changé une syllable, ny prins garde à la
faute qui estoit au commencement du livre, que je vous laisseray ju-
ger. Il y avoit, Par un matin du mois d’Avril environ l’aube du jour ce Poliphile
estoit en mon lict sans autre compagnie, &c.
& à la fin du livre, il termine
ainsi: J’ouy la douce Philomele ou rossignol, &c. & puis estant reveillé il dit,
que ce fut le premier jour du mois de May.
Si Gohorry y eut prins garde, il
eut veu que l’autheur dit qu’il songea avant le jour, puis ayant songé il
se reveilla au chant du Rossignol, non en Avril, cela devoit estre con-
sideré: aussi cela m’avise du peu de souci qu’y mit Gohorry, qui en tout
n’adjousta qu’un petit advertissement Latin, où il disoit le mesme que
Martin, c’est que l’autheur avoit mis son nom aux premieres lettres des
chapitres. Il eut esté à desirer qu’il eut fait de mesme en tous les livres
François de Philosophie qu’il nous a fait r’imprimer & gaster. il estoit
homme de merite & de sçavoir, mais il a eu tort de changer & renver-
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[*4]
ser le sens en plusieurs endroits, au dommage des Lecteurs & des-hon-
neur des Autheurs, ce que je dy pour avertir, dautant[sic] qu’au reste son
travail est loüable: car chacun fait ce qu’il peut. or cecy soit dit avec
la bonne grace & conservation entiere des merites de chacun. Depuis
comme les curiositez vertueuses excitent les ames, ce livre estant re-
cerché a cause que tous esprits desireux veulent sçavoir, le sire Mat-
thieu Guillemot recogneu entre les Libraires, des plus honnestement
curieux & bien meritant de l’imprimerie & du public, pour le bien du-
quel il ne s’espargne en labeurs ny despenses, voulant representer ce
thresor aux François, me l’a mis en la main pour le revoir & faire parler
plus poliment, ce que j’ay tasché de faire le plus exactement, confe-
rant tout sur l’original, auquel, comme en celuy que j’avois, l’autheur
ayant celé son nom au tiltre du livre, l’avoit inseré és commencemens
ainsi, Poliam frater Franciscus Columna peramauit. Ce que voulant imiter &
non traduire, non plus que le tout n’est qu’une imitation, j’ay mis és
premieres lettres, François Colomne serviteur fidele de Polia, ce qui est plus
convenable & beau à un Gentil-homme, que le dire moine, tel que
fut ce Colomne apres la mort de sa maistresse, pour laquelle vivante
& estant encor seculier il a retracé plusieurs ordonnances d’amour
soubs le nom de Polia, laquelle estoit jadis la belle Lucresse Trevisane,
les bonnes graces de laquelle & ses poursuites pleines de flames, il a
transmuees, faisant que ces douces amours de delices mondaines, de-
vinssent fructueuses affections pour des subjets non perissables, qui
s’obtiennent par les recerches de vertu, & se trouvent dans la lumiere
des sciences, qui sont les vrayes amours des beaux coeurs, & telles que
recite nostre vieil Poëte, disant:


––––– vieux estoyent
Ceux-là qui la science avoyent:
Et toutesfois en leurs vieux jours
Ils jouissoyent de leurs amours.


Cependant doncques vous remarquerez que le livre est demeuré
François imité de l’Italien, comme il paroist par le tiltre, Discours du
songe de Poliphile
, & le laissant comme il estoit pour le corps, n’avons
point voulu y inserer les fables que nous avons trouvees en l’Ita-
lien, suivant ainsi que nous avons le plus simplement qu’il a esté possi-
ble ce qui se presentoit. Quant au dessein du tout il est divers, car on y
void force architecture, en quoy le Chevalier Maltois s’est par fois exa-
geré: on y rencontre de beaux jardinages, de fontaines, & force anti-
ques sculptures, où par cy & par là nous avons un petit dilaté ce qui
estoit trop retranché, oublians toutesfois l’imitation du langage, le-
quel si nous eussions pratiqué eust eu trop mauvaise grace, attendu
que de s’affecter sur l’escorchement des termes & phrases, sentiroit son
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[*4v]
discours pedantesque, dont l’eloquence est entierement eslongnee de
la nostre, laquelle par beaux termes, loing de paroles egratignees des
autres langues, ra masseramasse de naïves façons de parler, en declarant ce qui
est proposé. Et certainement Poliphile eut esté de mauvaise grace, &
ennuyeux, s’il eust esté traduit, il se fut rendu importun & peu desira-
ble à ceux qui ne desirent point tant d’artifices. Suyvant ce conseil
que j’ay pratiqué à la conference des livres, j’ay repassé ce que les pre-
miers nous ont donné, redressant ce que par mesgarde on avoit laissé
eschapper, joint que les affaires occupans les premiers, ils n’ont pas
prins garde à tout, & n’avoyent pas possible l’intention au dessein, telle
que je l’ay, quelqu’un paravanture aux siecles avenir imitera mon oc-
cupation, & selon le temps & les humeurs s’avisera de quelque nou-
veauté. Outre quelques notes desja remarquees, je vous diray que
j’ay racommodé la lettre aux figures, ausquelles par la faute des tail-
leurs d’histoires il y avoit de la discordance. Mais afin que je puisse un
peu soulager & esclarcir ceux qui voudront entrer en ce songe, où
tout doit estre comme obscur, pource que le songeur dormoit, durant le
reste des tenebres, & que tousjours les songes sont imparfaits, je vous
deduiray une partie de l’intention de l’Autheur, & de ce que peuvent
couvrir ces projets divers. Il estoit Philosophe speculatif, d’un esprit
transcendant, & plein de belles imaginations relevees au dessus du
commun, ayant au reste pour but le point final de la perfection desi-
rable de la lumiere des sages Mercurialistes, & cependant faisant voir
combien il est accompli, & qu’une science pousse à l’autre, qui s’en-
chaine avec toutes, il paroist fort peu estre Alquemiste, & ce n’est
qu’au discours de sa lampe, & des filets de soye, & du verre filé, mais
tant secrettement que peu s’en faut qu’il soit le secret mesme pour taire
le secret, puis s’eslevant en la magnificence de son sçavoir il paroist
Mathematicien, Anatomiste, Mechanique & Prestre, entendu en tous
mysteres, & en ces ardeurs de doctrine, sa plume animee du beau de-
sir qui l’eslance, il seme par tout de belles pierres d’architecture, tou-
tes rapportees aux mesures antiques, en quoy il est importunement
idolatre de l’antiquité, puis passant outre és ceremonies qu’il avance, il
semble estre sectateur des superstitions frivoles des Ethniques: &
pource qu’il en parle comme songeur, il y en auroit possible quelques
uns d’entre ceux qui ont la creance traversee, & qui trop debiles d’o-
pinion glisseroyent en l’aparence vaine qui les alleche à presumer des
autres selon leur coeur, lesquels peut estre voudroyent dire qu’il se cui-
de moquer des sainctes institutions, mais au contraire monstrant la va-
nité des fantasies humaines, il se joüe des idolatries, se donnant du
plaisir à regrater les profanes ceremonies dont s’occupoient les mor-
tels suyvant la vanité: Et ainsi son intention est de faire paroistre que
soubs
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[**1]
soubs les ombres des mysteres differents où chacun s’arreste selon l’in-
terest de son coeur, on cerche la science, & comprend-on ce qui est
caché à ceux qui n’ont point de juste opinion de ce qu’ils doivent re-
verer, & ainsi il induit les courages aux belles conceptions intelligi-
bles. Or son but principal apres le sens qu’il cache est l’architecture, où
il se monstre trop grand maistre, sinon qu’il le fit pour y retenir du tout
les esprits qui ne profondent point les objets, mais legers en leur curio-
sité, n’enfoncent point outre la superfice, & toutesfois il ne laisse de
jetter infinis appasts aux coeurs philosophes, pour les espoinçonner à
lever les voiles, & considerer ce qui est dessous. Entrant en propos, il
se moque de ceux qui pour la matiere Philosophique prennent l’or,
car il sçait bien & estime que les equitables y consentiront que le but
de ce qui est, n’est point ce qui tend à iceluy, & s’estant exageré assez
couvertement, pourtant en divers lieux il se jette sur les louanges de
la beauté du verre inanihilable, dont il entrelace beaucoup de beaux
ouvrages qu’il retort en filets de soye imitez apres les retours & las du
Rainceau du Destin: Et pour donner un allechement à la cuisson de la
tinture physicale, il propose une lampe sans fin qui a bruslé d’eau de vie
rectifiee, puis il donne jusques à la verité, & laissant les allegories &
hieroglyphiques, il s’avance jusques au mystere secret, aleguant la liqueur
non consommable. Qui est-ce qui pourroit se dilater si bien sur ces
subjets, s’il n’en avoit la cognoissance? qui pourroit faire subsister tant
d’impossibilitez selon le sens humain, s’il ne parloit d’un oeuvre super-
naturel, & outre naturel en nature? Aussi à la verité s’il ne traçoit cecy
en termes steganographiques, soubs lesquels il voile l’unique volupté
des esprits, il produiroit trop de simulachres ineptes, & telles imagi-
nations ne seroyent que frivoles nuees, qui s’evaporeroyent. Et puis
pource que l’amour est victorieux de tout, il faut que ces raretez qui
n’ont point d’analogie avec ce que peut l’artisan, passent & soyent ve-
ritables sous les flammes d’amour, lesquelles demenans une ame ren-
dent tout possible, sans quoy il ne pouvoit faire exister ces beaux mo-
numens, desquels il rend souvent honneur à l’antiquité, dont il avoit
tout apris, ce qui paroist par les termes usitez qui luy sont frequens,
traittant du theriaque, de la poison & du safran, dont il semble estre
fort affectionné, pource qu’il a grande affinité de similitude au subjet
Chimique, attendu que le safran est venin & theriaque, & que comme
on void que beaucoup voire trop de Philosophes sont pauvres, aussi
sont ceux qui s’amusent à cueillir le safran. Or Colomne a fait son oeu-
vre le distinguant en deux livres, dont le premier est fort long, empli
de difficultez & traverses, plein de fascheux destours & pernicieuses
rencontres, de serpens & autres objets horribles, pour demonstrer
les longueurs qui se passent, & les difficiles accidens qui molestent tan-
**
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[** 1v]
dis que l’on poursuit ses amours. Et le second il a tranché assez bref, &
clair, en tesmoignage que quand on est parvenu à la jouïssance, on n’y
employe plus gueres de temps, pource que le plaisir est consumé. Or
je ne desire point que l’on cuide que je vueille en chose quelconque
me prevaloir de cet oeuvre, ne voulant point imiter ceux qui m’ont
prins des pieces entieres pour en grossir des oeuvres sans le dire, je
chante par tout la gloire à qui elle appartient, ce que je pretens icy est
le plaisir que j’ay de penser que quelques uns desquels l’ame est sincere
prendront recreation à ce que je me suis delecté de leur restituer, &
voyant ce discours steganographique, y donneront quelques momens
de temps pour considerer la concurrence des esprits, & ainsi paistront
leur curiosité en nos labeurs, qui bien tost, Dieu aidant, vous produi-
ront de nouvelles inventions, qui satisferont une partie de vos desirs.
Pour recompense dequoy, je vous supplie quand vous orrez ces lan-
gues insolentes & barbares, qui accuseront mes oeuvres d’impudicité,
a cause qu’ils y voyent respirer l’amour, leur dire qu’ils jugent saine-
ment, & que levant l’escorce ils apprennent à ne dire pas que les cou-
leurs sont les formes des portraits, & que par ce moyen ils vous ayent
de l’obligation de ce que les admonestans, vous serez causes qu’ils ca-
cheront leur ignorance, laquelle ils feroyent paroistre plus espoisse
que les ombres de minuict, en donnant des sentences impudentes de
ce qu’ils ne peuvent cognoistre ny entendre.


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[**2]


RECUEIL STEGANOGRAPHIQUE,
contenant l’intelligence du frontispice de ce livre.


I L n’est point des-agreable aux bons esprits de leur repre-
senter ce qu’ils sçavent, & n’y a souhait qui sollicite tant le
coeur que le desir de sçavoir: & pour ce nous vous raconte-
rons les fortunes passees, & quelles traverses nous sont sur-
venues, cependant que nous avons esté transportez des
delices de nos affections, tendantes à rassasier nostre coeur de science
profitable, afin que vous qui avez muny vostre ame de perfections,
soyez joyeux de voir qu’il y en a qui suyvent vos alleures, conduisantes
aux benedictions, & que ceux qui souspirent apres les rencontres Phi-
losophiques ayent la fantasie allechee du parfait contentement.


Nos Druydes nous ont laissé par une heureuse cabale, un petit
rayon de verité, laquelle est encores demeuree en l’ordre de la souve-
nance pratiquee en certain endroit. Ce qu’ayans entendu par le docte
Hamuel, nous avanturasmes d’y aller, & sur tout pour l’amour de l’ex-
cellente Olocliree, qui est si belle que tousjours l’amour a triomphé
par ses yeux, aussi est-elle les amours d’Amour, qui trop de fois a ou-
blié sa Psyché pour vivre en la recerche de ceste-cy, & non afin de
commettre adultere, ains pour recognoistre és excez de perfection,
de combien l’affection chaste est excellente au pris des desirs de cupi-
dité lascive. Ceste belle encor enfant emporte aisement les coeurs; jeu-
ne, les ravit doucement, vieille les possede chastement, & tousjours
pudique satisfait les ames eslancees pour son occasion, mesmes absen-
te les espoinçonne de vehements desirs de la veoir, presente les consu-
me heureusement, dedaigneuse les a tousjours amiablement conso-
lez, & favorable les a totalement colloquez au souverain degré de par-
faite beatitude. Jamais n’a causé de jalousie entre ceux qui l’ont recer-
chee, ains plustost les esmouvant par l’impression de justes & fideles
pensees de dilection, les rend unis en volontez à la recerche de ses bon-
nes graces. Il se trouve une verité prophetisee de la bouche mesme du
sage oracle, & gravee en un jaspe meridional qu’on void en sa demeu-
re, auquel sont ces paroles, Olocliree, objet universel d’amour, remplissant le
monde de son nom, aura tant d’excellences, que mesmes apres qu’elle sera ravie aux
mortels, encor en sera bien aimee, tellement que plusieurs viendront en ceste grotte,
pour au moins avoir l’heur de respirer l’air, auquel vivoit en passant ce miracle de
Nature & merveille du Monde
. Or nos ames passionnees pour son subjet,
esprises au rapport de ce sage vieillard venerable de presence, verita- ** ii
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[**2v]
ble en discours, & profitable de conversation, nous deliberasmes
d’aller visiter le lieu où les destinees avoyent tant colloqué d’abon-
dances parfaites. Ce lieu est justement en la temperature parfaite de
ce globe inferieur (ainsi nommons nous la terre, encor qu’elle se roule
impetueusement autour du Soleil qui l’assaisonne selon les rencontres
de ses chaleurs) & se rencontre cet habitacle sous le plus heureux cli-
mat de ce monde, à l’endroit qui reçoit en tout ordre tous les precieux
dons du Ciel, & fut establi au temps mesme que les accords des astres
firent une partie de siecle semblable à l’aage doré. Estans entrez en ce
sainct Tabernacle, je pense que ce fut la joye d’obtenir nos desirs,
nous eusmes les sens remplis d’une excellence qui n’est à comparer à
aucune delectation commune, & n’avions plus autre soin que cette ren-
contre, aussi nostre souvenance se regloit à la verité qui nous fait juger
que les humains ont de la memoire, mais bien peu au regard de leurs
esperances, voici le point qu’il faut dire vray, aussi pour en juger exa-
ctement & selon que la verité, dont nous sommes sectateurs, veut que
nostre innocence le declare, je ne sçay bonnement quel estoit l’in-
stant de cette delectation possible, & pour en oster toute diversité: qui
peut en faire douter, ce fut à l’heure que les delices du songe se figurent,
& c’est où je me pretens pour m’accommoder de felicité, dautant[sic] que
la moins mal’heureuse partie de nostre vie est celle qui est employee
au dormir necessaire, qui est l’image ou idee parfaite des douceurs de
la douceur mesme, que si durant les termes de ce benin repos on entre
en quelques difficiles visions, & que l’ame soit violentee par fascheuses
apprehensions, on se peut facilement retirer, si que secoüant ce mau-
vais soin, on se reintegre en la bonté de son plus coy relasche, & si d’a-
vanture aussi comme c’est le plus commun à cause que nature appete
tout contentement, l’esprit est doucement enveloppé des aggreables
ombrages des douceurs oportunes de fantaisies prosperes & commo-
dement soulageantes les coeurs, on sy esgaye, on s’y plonge & s’y re-
tenant mignonnement on demeure en cet aise le plus que l’on peut,
afin de savourer longuement le plaisir delicieux qui se perçoit en telle
felicité. Mais avant que passer outre, il faut que j’evacue mes conce-
ptions, & donne air à ce feu qui fait bouillir mon ame en mon coeur.
Si je sçavois que quelque profane osast estendre sa main detestable sur
ce volume pour le manier, ou que quelque indigne s’avança pour le
fueilletter, que quelque arrogant superstitieux engloutissant de la re-
putation des belles ames, en tirat un petit de plaisir, ou que le malin
spectateur des benefices souverains avec envie y cerchast le bien qui
n’appartient qu’aux coeurs d’amour, je briserois la plume qui trace tant
de revolutions de beaux mysteres, je voudrois en m’oubliant retran-
cher toute la memoire qu’il y a de se representer le contentement qui
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[**3]
se pratique à voiler mignonnement avec les toiles de belles fixions,
ce qui est rare, & seul expedient à sçavoir pour s’eslever sur tout ce qui
est de vertueux, & me frustrant moy-mesme de la vie de ma vie, je
m’abstiendrois de traiter avec plaisir les fructueux appasts qui attirent
aux voluptez sacrees. Il en adviendra pourtant selon l’ordonnance du
grand Maistre.


ESTANS parvenus au sacré parvis, & addressans les tours de nos
yeux sur les merveilles du lieu, il se presenta à nous une Nymphe si
belle, que je croy qu’elle est l’acrethypearchetype de beauté, & l’idee formelle
sur laquelle nature moule les souverains artifices de ses ouvrages, l’es-
bahissement me fit asseoir le pied ainsi que si j’eusse esté quelque figure
de bronze baulancee[sic] à l’antique sur le piedestal, & demeurant arresté
je la consideré, pource que jamais objet n’avoit remply tant à gré la
capacité de ma veuë, que cestuy-cy. Ceste belle ne se figura poinct à
nous en ceste façon relevee, qui est coustumiere à plusieurs de nos
Dames, lesquelles prennent plus de plaisir & s’estiment avoir meilleu-
re grace de s’accommoder de presomption, que se façonner modeste-
ment d’humilité. D’une façon sans artifice, & comme despouillee de
toute estrange intention, elle se manifesta en ceste rencontre avec la
naïfveté desirable qui contente les esprits d’affection. Si cecy est songe,
ô songe bien-heureux, je te rapporte au plus beau des songes, & si tu
estois quelque substance divine, je t’appendrois un tableau ou autre
desirable offrande en recognoissance de tes faveurs. Mais ne seroit-ce
poitpoint encor mieux, ne seroit-ce point une verité rapportee naïfvement
és proportions d’une essence toute parfaitement aggreable? Car je me
represente encor ses beaux yeux, vives estincelles d’affections pro-
duisantes des desirs infinis, je remets au terme equitable de ma veuë
ceste belle bouche qui proferoit tant d’oracles, & repassant sur toutes
les rencontres de ce geste tant beau, j’imprime en mon coeur la mes-
me façon de celle qui à jamais aura tout pouvoir sur mes volontez. Ce
n’estoit point la belle Olocliree, ainsi qu’elle le nous declara, bien
estoit elle sa chere amie l’excellente Nephes fille du grand Archee,
celle mesme qui converse avec Olocliree, & qui peut la faire veoir aux
fideles amans de ses beautez. Parvenus jusques aux premiers degrez
du perron qui conduit au conclave interieur, elle nous entretenant de
plusieurs propos qu’elle continuoit au fil de ceux dont elle nous avoit
doucement receus, nous mena en la sale, nous disant ainsi: Il faut
bien que vos bonnes destinees vous ayent preparez à meilleures for-
tunes que le commun, m’ayant rencontree pour estre receus avec pri-
vauté de doux accez, & familieres paroles, que n’eussiez trouvees une
autre fois, pource que nos servantes assez rudes & presomptueuses,
n’eussent pas eu esgard à l’honneur qu’il faut communiquer aux sages
** iij
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[**3v]
curieux, & si y a-il bien d’avantage, c’est que vous devez vous preva-
loir de beaucoup d’heur d’avoir trouvé cet endroit presques incogneu
au monde. Je recognoy que le souverain Archee mon pere vous y a
acconduits, apres vous avoir introduits aux sentiers legitimes, qui
font trouver la voye de parvenir en cet antre desirable. Et à dire vray,
il n’est pas aisé de s’y rencontrer tant à propos, quelque peine que l’on
y employe. Aussi veritablement ayant propices les volontez de mon
pere, ausquelles je consens pour les observer exactement, je ne vous
communiquerois rien sans ceste bonne avanture pour vous. Or sachez
que mon pere seul m’a toute donnee l’intelligence que je vous veux
communiquer, & nul ne peut avoir accez aux saincts limites du grand
secret, que par le moyen de la tradition ordinaire, laquelle mainte-
nant est retenuë ainsi qu’attachee à la langue du sage Oboel, qui au-
jourd’huy a son habitation fort esloignee des contrees où se trouvent
& esquelles abordent les curieux. Il se tient caché és tortueux antres
de la grotte de LITIE, & n’est pas aisé de le pouvoir aborder, & prin-
cipalement en l’humeur que je sçay qu’il est, estant pressé du regret
qu’il a que la malice regne tant au monde, qu’elle y a plus de credit &
d’autorité que la bonté, laquelle jadis estoit la nourrice des beaux
coeurs, qui s’entretenoyent d’occupations legitimes. Pour ceste cause
je considere un malheur qui tout esbranlé est prest de choir, & causer
un dommage trop prejudiciable, c’est que si Oboel s’opiniastre en sa
desastreuse opinion, ainsi qu’il y a apparence qu’il le fera, ceste belle
chesne de cabale seroit rompue au detriment des bonnes intentions.
Ce que prevoyant le grand Archee, qui a pitié des ames benignes, y
a remedié, afin que par le moyen d’un nouveau chesnon elle demeu-
rast encores pour le soulagement & consolation des courages fideles.
A ceste cause il m’a permis de le surprendre tandis qu’il dormoit, & de
ravir sa memoire, laquelle j’ay extraicte de luy mesme, & y ay leu
comme en un tableau toute sa doctrine & souvenance, en ce qui est
des affaires de l’excellente Olocliree, qui est, comme je le sçay, ô cher
allié, l’unique de vos affections, j’ay donc appliqué ceste memoire à
mon intelligence, laquelle ayant receu l’entiere impression de ce qui
est en ceste abondante memoire, je l’ay remise en sa place avant le de-
cez de son sommeil. Voila comment il y a moyen de restituer ce qui
s’en alloit perdu, car il eut esteint avec sa vie ce qu’il avoit de science,
laquelle possible n’eust peu jamais estre retiree des replis où l’oubli
l’eust paravanture eternellement enveloppee. Nous ayant fait ce salutai-
re discours, elle nous mena plus avant au Palais de Prudence, & nous
fit voir plusieurs symboles des mysteres plus admirez par les labo-
rieux, qui jour & nuict souspirent après les douceurs philosophiques:
tant pour la memoire eternelle deuë au pere des sages, que pour atti-
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[**4]
rer les coeurs capables d’instruction. Les figures que nous vismes a-
voyent esté conservees, suivant le statut des premiers Docteurs. Au
costé gauche est la figure du Patriarche, qui premier des mortels pra-
tiqua les occultes rencontres de la science de perfection, l’apparence
que nous en deduirons sera possible la suite & progrez des mesmes sub-
jects veritables que nous avons à proposer. Le siege de ce grand Philo-
sophe estoit representé d’un beau marbre elabouré à la Mosaïque, &
tacheté d’or musaïque, dont Jupiter Roy de Crete fut jadis inventeur.
Nous le verrons selon tout son dessein en l’hermitage de la Pucelle, si
Dieu nous fait la grace que nous vous y conduisions. Là dedans resi-
doit paisiblement l’image venerable d’un beau vieillard, ayant la bar-
be ralongee à la Nazarienne, le reste se suivoit tant en lineamens que
grace, de sa bouche partoit un croissant, duquel les cornes s’appointis-
soyent vers le Ciel, au bas & entre ses pieds nous remarquasmes la fi-
gure du Soleil. Sa robbe est deçà & delà estenduë selon la majesté des
draps qui servent d’ornement à sa magnificence. Ceste representation
tient entre ses bras sur ses genoux le livre de gloire, semé de flammes
& de larmes, dont tout le livre est escrit, & tels elements sont les deux
exactes intelligences contenans les deux hieroglyphiques desseins du
Rainceau fatal, qui naturellement est produit de deux substances. Ce
mystere nous rendit attentifs à recercher où estoit l’ouverture du vo-
lume, qui veritablement en ce lieu estoit un vray livre non pourtrait,
ains tel qu’il est seul desirable. Il estoit attaché au col de la figure pen-
dant d’une chesne formee de la vraye lame doree de la terre fueillee
des sages, ce qui nous incita d’avantage à ce premier desir, est un des
principaux Sophismes des anciennes, dont nous apprismes un peu,
non pourtant pour estre encor esclarcis de la verité, mais pour sçavoir
que c’est proprement que tels Sophismes, qui par la bonne Nephes
nous furent interpretez, Mensonges veritables ou veritez mensonge-
res, & dautant[sic] que nous estions attentifs sur ces larmes & flames, que
nous ne pouvions bien comprendre, elle nous dit ceste parabole:
Qui quelque fois a veu changer la goutte de mastic, & la pressant en
faire sortir une larme limpide, qu’il prenne garde & il verra au temps
prefix de la douce pressure du feu issir du subjet philosophic, une sub-
stance pareille: car aussi tost que sa noirceur violette sera pour la se-
conde fois excitee, il s’en suscitera comme une goutte ou fleur ou flame
ou perle, ou autre similitude de pierre precieuse, laquelle sera diversi-
fiee jusques à ce qu’elle coule en blancheur tres-claire, qui puis apres
sera susceptible de se vestir de l’honneur des beaux rubis, & pierres
etherees, qui sont le vray feu de l’ame & lumiere des Philosophes. Elle
avoit encor ces beaux mots sur ses belles levres, que le grand serpent
Orthomandre s’eslança de son eau, & excitant un grand bruit nous at-
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[**4v]
tira à le considerer, il s’esbattoit dans ses vagues courantes, où nous
le voyons flottant és ondes, & donnant de grandes secousses, avec ses
aisles de flames il mesloit diversement les qualitez contraires, où nous
considerions avec plaisir le soulas qu’il prenoit à deduire sa langue de
feu dans les eaux, un objet seul sembloit devoir suffir, pourautant que
nostre racine est unique, mais les accidens estans en grand nombre, &
puis ayans l’heur & la commodité de voir d’avantage, c’eust esté pe-
cher criminellement de n’user pas d’une si bonne fortune, & tesmoi-
gnage de vouloir croupir en ignorance de refuser à nos yeux tant de
delices qui s’offroyent en ce Palais. Et puis qu’il nous convenoit faire
un amas entier de tout ce qui se pouvoit presenter, & le laisser cueillir à
l’esprit qui en est capable, nous retraçasmes tous les lieux & endroits
où il y avoit des raretez. Au front de la sale estoit contre-bas le vray naïf
& juste protype du veritable Chaos, dont depend le subjet de nos espe-
rances, là estoyent rapportees les terres jettees deçà & delà indifferem-
ment & sans art parmy les eaux coulantes ores en vagues, & ores di-
stillantes en gouttes dans les airs, non bien distinguez des feux portez
par tout à l’avanture dans ce meslange non meslé, confus en l’ordre
de sa proportion sans symmetrie. Dans ceste confusion distincte
estoyent toutes les planetes, la Lune vers l’Orient, Mercure au Se-
ptentrion, le Soleil estoit en l’Occident, avec la plus-part des autres,
qui s’inclinoyent en ceste bande. On y voyoit Venus se roulant au
Midy. Mars se plaçoit entre le Soleil & Mercure. Et au dessous du So-
leil se manifestoit Mercure, & Jupiter avoit son intention plus occi-
dentale, & combien qu’en apparences ce feussent les planetes, tou-
tesfois il n’y avoit rien du tout d’elles que leurs seules puissances ou
ames, qui sont les vertus occultes qui doivent estre manifestees par les
operations. Au milieu du Chaos est un petit globe heureusement di-
stingué, qui est l’endroit eminent du rapport de tout ce qui est utile à
ceste recerche. Ce petit lieu plus capable que tout l’entier, ceste par-
tie comprenant son tout, cet accessoire plus abondant que son prin-
cipal, ouvrant le poinct de ses thresors fait apparoistre les deux substan-
ces qui ne sont qu’une unique, dont la forme Mercurielle est en gout-
te ou larme, & la sulfuree en flame. De ces deux se mesle l’unique par-
fait, le simple abondant, le composé sans parties, le seul impartible
cogneu des sages, duquel sort le Rainceau du Destin, qui s’estend uni-
ment jusques dehors le Chaos, depuis lequel il s’avance sans desordre
jusques à la fin legitime, & ce suivant sa belle union d’unité qui surpas-
se toute egalité de tout autre ouvrage desirable: ceste branche de
perfection sortant des monumens du Chaos est costoyé de la chaleur
du feu continuel, qui par la vigueur de sa bonne flame toute abondan-
te en chaleur exquise, nourrie d’abondance humide, causé par l’an-
tiperistase
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[***1]
tiperistase de son effect nourrissant & occulte vertu, fait naistre un bel
arbre qui s’esleve assez haut, & plus trois fois que ne s’eslevent les fla-
mes qui se nourrissent en son pied au pris que ses feux s’alongent. Le
Demon Armostose survient qui coupe les branches meures & les
fait tomber au feu pour le continuer & le nourrir de sa permanente
substance desirable, & ce jusques à ce que l’on y ait alumé le flambeau
feé[sic] qui conduira les amans en l’allee obscure, qui meine en la residen-
ce de la belle Olocliree. Au delà du feu est le Duel des deux serpens
antiques nouvellement nez & si bien nourris que desja ils sont tous
parfaits & tant pleins de force & de courage, que le glissant ne voulant
ceder à l’aislé, ny luy à l’autre, ils se joignent en bataille cruelle. Ma-
licieux furent ceux qui nous proposerent jadis qu’ils sentrengloutis-
soyent, l’un ravissant avec la gueule la queuë de l’autre, & qu’ainsi
mutuellement ils se faisoyent mourir: car nous avons veu en la vraye
figure, & paraventure qu’elle est la verité sur laquelle a esté projetté
tout autre discours de ces serpens, & avons cogneu qu’ils s’entr’ etran-
glent, & l’un & l’autre se fierent si vivement de la queuë, la nouant de
rage à l’autre, qu’ils s’esteindent, le volant ayant estendu ses aisles sur
terre pour recevoir leurs corps qui seront unis dans icelles en leur pu-
trefaction, de laquelle ils doivent resortir non deux, mais un ainsi
qu’ils sont nez d’une mere en mesme instant, & ce renaissement sera la
pure substance qui se filant dans le Rainceau par le sang du Lion de-
membré, y antera l’arbre duquel sourdra le vermisseau dont sera pro-
duit le Phoenix, lequel croissant parfaitement deviendra plus grand
que son nid, & plus estendu que l’arbre, auquel defaut une comple-
xion d’ame laquelle est au Phoenix, informee & informante, le Phoe-
nix estend ses aisles sur toute felicité, & croist par les heures en sa per-
fection, lesquelles heures luy sont determinees par l’animal nourri en
Memphis, qui unique en nature laisse couler ses eaux de deux en deux
de nos heures, qui sont les heureux termes comprenans ceux des sa-
ges. Le parfait oiseau devenu rare, parce qu’il est de pures qualitez,
peut voler au Ciel dans les planetes, & mesmes s’esbatre au centre de
la terre, & luy appartient une belle grandeur de force, c’est qu’estant
unique, il est luy seul autant fort que tous les oiseaux d’une espece qui
seroient chacun grands de mesme grandeur, & pour ce facilement il
tient entre ses serres en la main gauche une magnifique corne d’abon-
dance, dont pour symbole de bon-heur il eschappe une rose fleurie,
qui s’espanouit en fueilles odorantes desquelles l’une tombe sur une
vieille souche, de laquelle par son vif attouchement & faculté gene-
rante, il naist un petit brin qui devient une mollette branche, de la-
quelle il degoutte une larme qui se transforme en la fontaine de Jou-
vence, sur laquelle preside Janus devenu enfant, ainsi qu’il nous pa-
***
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[***1v]
roist ayant deux faces de populos[sic], joint inseparablement au haut de la
pointe du tuyau de la fontaine. Icy est un des buts parfaits de felicité,
icy est le commencement du repos apres les terribles labeurs que l’on
a soufferts. Car qui pourra recouvrer une fleurette de ces fleurs, il en
tirera des fruits abondans, & aura le gage sacré & les sainctes arres qu’il
faut offrir à Olocliree pour participer à ses bonnes graces. Qui goutte-
ra de la liqueur de ceste fontaine sera asseuré de pouvoir supporter
toutes les peines ardantes, où il se faut endurcir suivant les traces d’a-
mour, & qui de l’humeur ardente de ceste goutte pourra exciter la vi-
ve flame qui en esclatte par fois comme un esclair, il en pourra allumer
son flambeau qui le conduira dans le secret cabinet où se reçoit le con-
tentement de la jouissance heureuse d’Olocliree.


NOUS allions tousjours en avant devorans avec les yeux gloutons
tout ce qui avoit apparence de beauté, ou similitude cachant les se-
crets, quand la belle Nephes, ma douce soeur (d’alliance & de faict com-
me elle me le declara lors que nous fusmes seuls) nous vint interrom-
pre, en quoy elle me fit une manifeste demonstration de la verité de
nostre parentage, qui ne peut mentir. Ainsi nous devisant avec une
belle sorte d’artifice, donna à chacun quelque maniere de subjet d’oc-
cupation, si qu’il nous fut aisé de nous separer de la troupe, parquoy
ayans traversé un petit portique qui ne fut apperceu aucunement des
autres, qui nous allerent cerchant errant par cy par là dans cet antre,
où infinis plaisirs leur faisoyent presque oublier nostre absence, nous
entrasmes en la court interieure toute repolie de verre, par en lac & és
environs, je suyvois mes intentions avançant ma veuë partout, que
soudain je vy sortir du costé d’Orient une apparence magnifique
d’homme venerable en grandeur, & excellent en forme, je fremis un
peu, toutesfois avec aise, dautant[sic] que ce que je voyois estoit agrea-
ble, & le bien de mon coeur me faisoit doucement fourmiller l’ame en
ce suspens. Ma bonne Nephes m’informa de ce que j’appercevois,
c’est ce me dit-elle le notable & grand PHECEL Philosophique qui
vient avec congé du grand Archee, pour vous instruire & informer des
desirs de vostre coeur. Si vous eussiez tenté ceste avanture sans vous
communiquer à tant de personnes, il y a long temps que vous en eus-
siez esté esclarci. Mais ô simple en affections, où est-ce que vous avez
apprins que la pratique amoureuse se doive hazarder en bande? ne
sçavez vous point qu’amour estant unique il veut des subjets qui n’ayent
intentions qu’à eux mesmes? voila, il falloit pour avoir bonne rencon-
tre se tenir à part soy, cy apres à vostre espreuve les autres seront insti-
tuez, le temps s’est escoulé & vous estes demeuré sans bonne resolu-
tion, jusques à ceste heure, encores pauvret vous ne me pouviez en-
tendre, vous mouriez d’envie d’amener avec vous les autres, & ne
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[***2]
s’en est gueres fallu que je n’aye esté contrainte de vous abandonner
au vain plaisir que vous preniez d’estre avec eux, pour faire mine que
vous sçaviez bien estre amant: que cela ne soit jamais, ains plustost dés
ceste heure soyez unique à vous, alors les secrets vous courront à for-
ce, pource qu’ils n’ayment point le vent: les honneurs du monde leur
sont profanation, & les fruits de nos amours sont honteux de la pre-
sence du commun qui est profane pour la plus part: voulez vous que
ce qui est unique soit à d’autres qu’au coeur unique? Par cecy plusieurs,
voire tous les coeurs sages entendront, s’ils sont capables des benefices
du Ciel. L’espouvantement que m’avoit causé ce spectre à l’impour-
veu, ne toucha point tant mon coeur que ceste remonstrance, par la-
quelle je fu comme retiré de l’assommement d’un dormir oiseux que la
honte de tristesse peut causer, je ne sçavois si ce discours estoit une sen-
tence pour me rejetter de mes pretentions, & presque j’abandonné
mon courage pour le laisser couler indignement, sans que je me sou-
vins que l’amour exerce diversement les coeurs qui ont de l’asseuran-
ce, & que mesprisant les degenerez il ne profite qu’aux vaillans, je
tourné tout à bien, m’asseurant que ma bonne Nephes me remon-
stroit pour m’instruire & non pour m’estranger. Adonc m’approchant
du grand Phecel je sentis un peu d’emotion craintive de ce simula-
chre d’espouvantal, toutesfois je me resolu me resouvenant qu’autres-
fois j’avois apris qu’il ne s’accommodoit qu’avec ceux qui le cognois-
soient, & ne familiarise qu’à ceux qui le sçavent pratiquer de belle gra-
ce. Et pour estre de ceux-là je le consideré de profile, & sa face me
sembla tant austere, que si je ne me feusse recueilly en moy-mesme
pour vaincre la disgrace qui me pressoit de peur & defiance, je me
feusse tant envelopé d’esbahissement que j’eusse perdu le desir de pas-
ser outre. Je le regardé de tiers point, & je trouvé son visage n’estre que
menaces d’incommodité, presentations d’ennuis, & pertes d’espe-
rances. A la fin le voyant je l’apperceu de front, & lors les espouvante-
mens sortans de mon ame, auparavant estonnee, j’eu le loisir & occa-
sion d’observer sa grace, ses proportions, son air, & tout ce qu’il avoit
de remarquable, & je le recogneu d’un front serain, & d’un geste si
gracieux, que je fu beaucoup plus asseuré que je n’avois esté en peine
auparavant sa rencontre, ce qui me fut un avantageux presage de pro-
sperité, une heureuse asseurance de consolation, & une seure certitu-
de de felicité constante. Adonc me trouvant pour estre si bien avec le
Prince des imaginations, je me rendis attentif à le remarquer & à ouir
les maximes qu’il proferoit, & comme en haste, dautant[sic] qu’il ne veut
pas long temps se communiquer, estimant indigne à sa grandeur d’e-
stre prolixe en discours & trop approchant de la profanation d’en avan-
cer un petit plus que mediocrement peu; en parlant avec grace il me
*** ij
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[***2v]
toucha la main, comme me voulant dire que je feusse le bien venu, & me
laissa avec la debonnaire Nephes, qui en ceste efficace de prosperité,
me promit de me rendre content sur tous les amans serviteurs d’Olo-
cliree, nom que je ne puis proferer qu’avec toute reverence. C’est à
ceux-là de se resjouir qui sont bien nais, & ont l’estat de felicité pour
ascendant de leur naissance. Le grand Phecel s’estant retiré dans sa
voute, Nephes me raconta plusieurs merveilles du lieu, de l’ordon-
nance de ce qui s’y pratique, & de ce qui est permis d’en rapporter. Il
m’est advis que je voy encor ce precieux mouvement de ce coural des-
joint, par lequel si beaux airs se recueilloyent en formes distinguees,
& ce plaisir fut tant naïf que je me persuade estre au mesme instant que
je l’oyois & voyois discourir ainsi. Le Ciel qui est juste, nous rendant
tout au pris du labeur, ne veut pas que les belles ames soyent incessam-
ment frustrees des fruits de leurs travaux, & pour ce permettant que
l’amour imprime ses forces és beaux coeurs, il fait que les objets desi-
rables ont un resentiment des passions excitees à leur occasion, &
pourtant nostre belle Olocliree n’est pas moins desireuse d’estre re-
cerchee que ses fideles amans sont passionnez pour elle, s’il en estoit
autrement, elle feroit tort à sa beauté, qui est le plus bel objet des cou-
rages d’affection. Elle prend plaisir d’estre aymee, & tout ce qu’elle a
de desirs s’incline à la douce solicitude des parfaits amants, mais elle
n’en veut admettre que celuy qui sçait juger de ce qui est parfaitement
amour legitime. Et pour ce la puissance intellective animant l’ange
president de ses affections, a mis és ames curieuses toutes pures inten-
tions d’amour, ausquelles tout coeur de desirs se reduit pour tous sub-
jets. Parquoy ainsi qu’il est evident tous les sages ont pratiqué les scien-
ces soubs l’ombre des plus beaux replis d’amour. L’amour a esté & est
encor le gracieux pinceau qui a tracé ce qui est rare & destiné, tant en-
tre les puissances superieures que les inferieures, & ce qui est de leur
subjet. Voila pourquoy le Chaos de nostre ordonnance est appuyé sur
le tige de Myrthe, qui est le symbole d’amour, & comme l’amour s’es-
pand heureusement par tout, on void icy le Myrthe rejettant en infi-
nies branches de tous costez de ce lieu, & ce tige ainsi dilaté, demon-
stre que toute nostre diligence ne pretend qu’à l’amour. Sçachez,
voyez & entendez, & vous remarquerez prudemment que tous les
plus specieux, magnifiques & bons mysteres, ont esté cachez & retra-
cez soubs les beautez d’amour, car l’amour est l’ame heureuse de tout,
il se void icy en vieil François un equivoque contenant la derivation
d’amour, escrit en lettres capitales L’AME-HEUR comme si on enten-
doit que l’amour fut l’heur de l’ame, & qu’ainsi que les termes ont
changé, que jadis on disoit doulour pour douleur, qu’on avoit dit
AMEUR, & maintenant AMOUR, & puis pour juste intelligence de ce
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[***3]
qui en est, l’amour de chacun est ce qu’il a de desirs plus intimes &
mignons, & jouyr de ses amours est proprement abonder en la frui-
tion des excellences esperees, non en effects qui cause tristesse par
leur perception, ou danger par leur accomplissement, ou peché par
leur rencontre, mais joye permanente en les trouvans, seurté accom-
plie les recevans, & gloire durable par leur evenement à leur fin legi-
time. Les profanes ont mis un voile sur les yeux d’amour, pource qu’ils
n’osoyent jetter leur veuë vers ses divinitez, dont les rayons leur estoyent
insupportables, mais les sages qui vivent selon l’equité, & se condui-
sent à l’air des sentences que la verité propose, le representent deban-
dé, comme il est en son estat, que si quelques uns l’ont laissé avec ce
bandeau, ç’a esté pour en frustrer les indignes, de faict amour est frere
de la lumiere, & sa vraye guide illuminant tout ce qui est capable de
l’estre, & n’y a que ceux qui sont en misere d’ignorance, ausquels il est
aveugle, non que ce soit luy, ains eux qui pensent veoir, & ils n’ont
point d’yeux, ainsi qu’ont les esprits enfans de lumiere, que l’amour
va conduisant par les sentiers de juste cognoissance, où si de fortune il
y avoit de l’obscurité, alors par la sincerité de ses operations magnifi-
ques, il oste toutes ombres & dissipe les difficultez qui destourneroyent
les intentions: & veritablement aussi il est le flambeau des ames, & le
balay chassant au vent les bourriers d’ignorance, parquoy l’ignoran-
ce en nostre subjet est une coulpe manifeste, & notable peché, pour
ceste cause, afin que ne soyez du nombre de ceux qui se sont revoltez
de l’ordre d’innocence, duquel sont tous vrays Philosophes, & par-
faits amans, je vous equiperay de maximes certaines, qui souvent ru-
minees en vostre coeur vous rendront capable de vos benites amours,
& de la jouissance de vostre objet, pour à quoy parvenir il n’y a qu’une
voye en laquelle celuy qui s’y trouve rencontre toute felicité, comme
estant l’unique vrayement bien heureux, & je suis triste d’ouir souvent
que plusieurs ausquels je voudrois bien aider, mesprisent mon conseil,
& bien qu’ils ayent une de mes soeurs pour conduite, & quelque fois
moy-mesme ou nostre grande universelle, ont toutesfois horreur de
ce sentier & dedaignent ce chemin, pource qu’il leur semble vulgaire,
à cause qu’il y a beaucoup de frequence aupres, mais advisez qu’il n’est
choisi que des plus accords, & que ceux qui s’en distrayent sont trou-
blez d’imaginations, non qu’ils les ayent euës du grand Phecel, mais
du trouble de leur entendement qui juge sans science. Or mon frere
croy moy je te prie, que ce qui est facile est le plus beau. Les secrets en-
velopez en des retours dificiles, & que l’on entortille d’artifices d’ap-
parentes excellences sont à dire vray si secrets qu’ils le sont eternelle-
ment, & de telle sorte que jamais on ne les descouvre, & la cognois-
sance de ce qu’ils supposent demeure si secrettement morte dans tels
*** iij
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[***3v]
labyrinthes, qu’aucun n’en est esclarci: avisez que les difficultez n’ap-
portent que troubles, les diversitez corrompent l’existence unique de
la verité, qui est simple & facile à ceux qui la cognoissent, mais infini-
ment loin de ceux-là qui l’ignorent, le plus petit & abject artifice pra-
tiqué par le plus ignorant des artisans, est extremement difficile à ce
luy qui ne le sçait point, mesmes les sages admirent des vetilles mespri-
sees par les moindres, si cela se void continuellement, & que sera-ce
donc de ce qui de nostre subjet tant de fois admirable, utile & necessai-
re? Il est certain que Dieu n’a point donné l’affection de science pour
faire entrer l’esprit en troubles & perplexitez, mais l’esprit humain se
defiant de la grace du souverain, va iniquement se profonder sans cau-
se és subjets où il devroit avec patience & humilité s’entremettre pour
glorifier son facteur, ce que n’estant pas, ains se poussant souvent par
desirs impetueux pour causes illegitimes, il advient par efficace d’er-
reur que l’on tresbuche au gouffre des vanitez, pource que l’on a volon-
tairement bronché contre l’escot de presomption. Or le Sainct ayant
donné la science pour rendre l’esprit net par les evenemens, il en com-
munique aux siens les principes pour establir leur ame en parfaite ha-
bitude, & pour ce faire il octroye l’organe des organes mondains, non
a tous, ains à ceux qui par l’heureuse rencontre des effects de sapience
arrivent à ce poinct desirable. Mais tous yeux ne sont pas capables de
veoir ce beau secret, qui n’a pour but defini que la perfection. Et cer-
tes ainsi Dieu n’a point donné l’affection de science pour mettre l’es-
prit en troubles & diversitez de brouillemens, ains plustost pour le
rendre clair & susceptible de toutes formes agreables & justes, & les
effects qu’il en permet aux bonnes ames, sont pour les establir en leur
meilleure subsistence, pour à quoy parvenir il faut proceder par moyens
droits & parfaits. Tenez pour constante resolution que la perfection
ne se cognoist pas par un ordre contraint, amenant à quelque but for-
cé par des involutions intolerables, ains par la necessaire & legitime,
laquelle est equitable, parquoy il ne faut rien ruiner pour establir, en
rien gaster l’excellent pour le restituer, pourautant qu’il n’est pas rai-
sonnable de troubler pour esclarcir, de tuer pour vivifier, de gour-
mander pour apprivoiser: il convient developper pour trouver, exci-
ter pour susciter, & du moins en apparence faire soudre le plus en veri-
té, ce n’est pas le fruict qu’il est question de desoler, mais s’il se peut di-
re c’est la semence qu’il faut agiter & faire corrompre, à ce qu’elle se
leve apres en fruits trop plus desirables qu’elle ne sembloit. Si donc
vous avez envie d’accomplir fidelement le desir de vostre affection ef-
fectuante, considerez les substances parfaites & celles qui tendent à
perfection, celles que le mouvement n’altere point, & celles qui sont
alterables, mesmes en un moment, & faites election de ce qui est en
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[***4]
puissance alterable de ceste nature qui requiert d’estre meuë, pour
estre tiree hors de sa privation manifeste, de ce qu’elle monstre desi-
rer, avec toute apparence. Que cecy vous soit un signacle en l’ame,
afin que vous ne soyez trouvé defectueux devant les yeux d’Olocli-
ree, qui ne fait estat que des esprits accomplis, & puis qu’elle est le
seul poinct de vos desirs, qu’elle est l’unique de vostre coeur, ayez ce
coeur assez plein de valeur, pour entendre & pratiquer. Ne pensez pas
aller à elle pour estre conduit par elle à sa propre jouissance, entendez
d’où elle est, & de là vous pourrez trouver le moyen d’aller à elle, &
d’elle vous parviendrez au poinct plus excellent. Et bien qu’elle soit ce
qui est l’unique excellence, si ne l’est-elle cogneuë que par le Roy qui
naistra d’elle & par la belle Royne dont aussi elle sera mere, si on y
met peine. Elle est veritablement leur mere, dautant[sic] qu’elle est leur
ame & forme parfaite en deux de ses termes, car si tost qu’elle est au
commencement de son adolescence, elle peut estre mere de la Roy-
ne, puis estant venue en aage parfait, & qu’elle est en la verité de sa
plus grande beauté, elle pourra faire naistre le Roy qui est le petit Roy
du monde. Or doncques pour arriver à ce Grand Bien, passez par chez
la mere d’Olocliree, pour voir son essence premiere; & vous advisez
d’un poinct notable: les enfans qui sont beaux au commencement,
desquels la beauté est tant loüee, ne sont rien en fin, ceste beauté des-
chet, & perit, & finalement ne sont plus que figures de laideur, il en
est autrement d’>Olocliree, sa naissance premiere est laide, elle n’a que
les traits grossiers de ce qu’elle doit estre, mais si on l’excite & nourrist
de l’exterieur agent qui amplifie l’interieur, elle s’embellira de temps à
temps, jusques à ce qu’elle soit belle en toute extremité. Si ceste essen-
ce vous est une fois cogneue, vous sçaurez qu’elle se parfait sans rien
diviser, car jamais nature n’y pretend actuellement, ains formelle-
ment, separant le laid pour adjoindre le beau, pour diminuer le des-
plaisant, afin d’augmenter l’agreable, conservant le tout & multipliant
la vertu, pour l’effect dequoy rien n’est desjoint, rien n’est parti ny se-
paré, bien qu’effacé, & de fait les accidens ne sont point separez,
mais effacez, dautant[sic] qu’ils s’esvanouissent & ne diminuent en rien de
la quantité, de laquelle ils auroyent esté parties s’ils avoient esté sepa-
rez, entant que separer signifie mettre à part & comme desjoindre, ce
qui est à fuir, car par disjonction on deslie les liens specifiques & natu-
rels, lesquels jamais ne peuvent estre restituez ny d’autres mis en leur
lieu. Ce qui est une fois tranché ne peut plus estre resoudé, pour de-
venir uni ainsi qu’auparavant, & ce qui est desjoint par nature ne peut
estre comprins en l’unité telle que nature fait par ses operations, d au-
tant que la solution de continuité ne se restablit jamais en son estre
premier, à cause du retranchement, depuis que scissure est faite, il n’y a
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[***4v]
plus de baume qui la repare quoy que quelques speculateurs plus abon-
dans en imaginations qu’en veritez, proposent le beurre, le frouma-
ge & l’eclerle cler pouvoir estre remis en laict parfait, si est-ce, ne leur deplai-
se, que cela est és impossibilitez de nature, ce qui est passé ne peut plus
revenir, le fruict une fois meur ne peut plus reverdir, la cresme eschap-
pee du corps qui la comprenoit ne retourne jamais se mesler és mini-
mes parties dont elle est sortie, depuis que le foye a distingué és corps
les substances qui se vont distribuant par tout, il n’y a plus moyen qu’el-
les redeviennent ce qu’elles estoient paravant leurs separations. Aussi
à dire vray separer où il n’est point besoin est faire injure à l’amour qui
ne demande qu’union. Voila pourquoy je vous advise que si vous estes
fidele amant d’Olocliree, que vous ayez souvenance des comparai-
sons que je vous ay proposees, afin que vous soyez discret en sa recer-
che, qui est selon l’unique rencontre de la verité, laquelle est une, &
qui nous offre un unique subjet excitable par l’unique agissant en l’uni-
que capable, au temps uniquement distingué de la premiere & uni-
que distinction egale. Il n’y a rien tant celestement destiné que les sub-
jets d’amour, qui sont unis fidelement, partant soyez extremement
discret pour vostre bien, & ne pensez jamais de vouloir joindre Apaxe
avec Olocliree, quoy qu’il semble que ce soit le devoir. Fuyez, fuyez
ceste pensee, & remarquez qu’Olocliree sçait que son pere & sa mere
ne sont qu’elle mesme en puissance, unis immediatement, parquoy
elle fuyt ce que le Ciel a des-uni, & que nature a fait separé. Ce qui
par nature est du tout separé, & mesmes à apparence est autre par sa di-
stinction, ne sera jamais conjoint absolument, ny meslé exactement.
Les substances divisees par nature ne peuvent estre conjointes, jus-
ques au profond ny concentriquement. II y a un certain moment fa-
tal & douce condition de rencontre qui joint les coeurs, lesquels doi-
vent estre l’un à l’autre, que desja ils sont unis avant que leur separation
soit estimee, si cela n’est, il n’y aura jamais paix entre ceux qui cuident
s’assembler, & le contentement ne s’y trouvera point, dautant[sic] qu’il n’y
a que de la dificulté en la contrainte. Sur tout avisez de ne defaire ce
qui est fait. Vous ne sçauriez faire tomber ny entrer nature en necessi-
té, autre que celle à laquelle elle est destinee, rien ne peut luy avenir
que ce qui luy est propre, joint que l’amour pere de convenance est si
juste qu’il rejette tout ce qui n’est aucunement de ses convenances. Pour
ceste cause sçachez que ce qui a esté uni du fidele lien de Nature &
d’amour venant à estre violé, ou defait, ne peut plus estre restitué, le
serment rompu puis racoustré n’est plus ceste fidelité premiere, c’est
fait, on ne sçauroit rentraire les parties desjointes, aussi nul ne sçait la
soudure de nature, parquoy ne se faut opiniastrer à separer ce que Na-
ture a conjoint, ny s’obstiner à unir ce que nature n’a point destiné l’un
pour
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[****1]
pour l’autre reciproquement, mais il faut conserver, maintenir, aug-
menter, agiter, & substantifier ce que l’amour, le Ciel, nature ou
l’endelechie a conjoint, & multipliant le bien qui est au subjet, on aura
le bien qui en est ordonné. Telle est la voye, & preparation qu’il faut
tenir, pour se rendre plaisant à la belle Olocliree, que si on n’observe
ces maximes, on n’aura jamais de part en elle, pourautant qu’elle a en
abomination tout ce qui peut apporter du trouble és loyales sympa-
thies. Je vous prie bel Amy, s’il avenoit que ce qui nous a lié fut defait,
qui le pourroit refaire, ou de nouveau l’establir en estre, pour nous
unir de l’aliance qui est entre nous? Estans ainsi estrangers dans quel-
les nouvelles reiterations de commencemens retournerions nous
pour naistre de subjets qui fissent qu’en fin nous devinssions ce que
nous sommes? Ce qui est ne peut estre reduit à tel principe, qu’il puis-
se devenir pour estre ce qu’en puissance il n’y a moyen qu’il soit. Je vous
rediray encor, pource qu’il le faut, à cause des deux avantures ave-
nantes, & vous averti en ceste vigueur où vous estes, en laquelle si
vous poursuyvez, possible serez-vous satisfait, & pour vous asseurer,
davantage à cause du dernier & grand secret, que les accidens se peu-
vent effacer, & d’autres susciter, jamais l’accident n’est separé, mais
bien la substance qui fait part du subjet. Il est vray qu’il y a des accidens
substantiels qui sont separables, en quoy faut estre prudent, pource
que tels subsistent, & les purs accidens sont & peuvent estre esteints &
dissipez, & s’il se peut dire transmuez, en quoy l’amour est excellent,
veu qu’il fait susciter ce qui n’estoit point, & par la vivacité de son feu
fait devenir en excellence complette ce qui estoit simple & d’apparen-
ce de fort petite valeur, pour en fin estre l’excellent & la cause de ce
qui est le prix de tout ce qui est soubs le Soleil. Et c’est ceste belle Olo-
cliree desirable sur tout ce qui est desirable pour son abondante felici-
té. Or suyvez les delices de vostre dessein, & si allant & venant par ce
sentier que je vous monstre entre ces deux petites roches, vous ne
trouvez l’occasion de choisir proprement l’endroit de l’habitacle sou-
haité pour rencontrer la Belle de vos intentions, & n’estes assez in-
struit, revenez me trouver en mon tabernacle, & je vous monstreray
les beaux miroirs, qui vous feront cognoistre les beaux traits de la
Belle, apres vous avoir guidez fidelement où elle reside en la patience
de sa perfection. Pour cet effect attendant nostre autre communica-
tion, ayez vostre intelligence avisee, pour justement bander vostre
intention au precieux verre qui ne peut estre aneanti, à ce beau verre
que nature excite par le change que cause le principe de mouvement.
Ce verre est le crystal des sages, il est toutes leurs pierres precieuses
qui transmuent tout en leur propre perfection, c’est ce verre seul qui
est infiniment humide & infiniment sec, & de telle nature qu’il s’unit
****
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[****1v]
avec tous subjets, s’il est fondu au verre fondu il le teint, avec le metal
il fait le pareil, il penetre tout & mesme se fond és humeurs humaines,
ayant ingrez par tout pour rectifier toutes substances. Ce verre philo-
sophic a pouvoir sur toutes natures, lesquelles il ameine à sa nature, les
accomplissant de toutes perfections, & tels sont les amours d’Olocli-
ree, & la grace de sa douce jouyssance, où elle prend infiny plaisir, &
se mirant en ses beaux miroirs, ordonne infinies delectations selon les
especes que le grand Phecel y a determinees à la raison de tout ce que
le sainct Archee luy a permis de traitter. Ces miroirs vous seront le
symbole eternel de vos fidelitez, & l’unique guide de vos amour. Ces
petits filamens de soye qui semblent filez par les Nymphes d’amour,
sont ces beaux fils de verre, sources admirables des magnifiques ra-
meaux d’or, qui font ombre à l’entree de la tonnelle où repose l’amour, &
où se retire nostre unique Olocliree. Soyez ferme, & vous souvenez, ou
apprenez que le coeur de sagesse est en la Constance, n’allez point com-
me homme de vanitez, suyvant les divers detours d’amours impudi-
ques, faciles à accoster, & aisees de fruition, mais poursuivez ce qui
se retire peu à peu, & chaste ne veut estre profané, tenez vous vive-
ment à l’unique Rinceau du Destin, qui est la branche fatale & bonne
qui multiplie les felicitez, les substances, & les delices sans repentan-
ce. Et si vous vous arrestez quelquefois en prenant aleine, & que
vous preniez garde aux Xantisophilles des parois & tableaux de ceans,
vous y cognoistrez toute la steganographie & mignonne science, con-
tenant en soy les plus beaux secrets d’amour, & les plus delicieuses
rencontres qui se pratiquent avec l’excellente Olocliree, avec laquel-
le on trouve & perçoit-on tout heur sans desplaisance, toute grace sans
ennuy, & commodité sans intervalle, & tout gist en un poinct, un en-
droit, un subjet, une cognoissance, & une seule clef, outre laquelle
nulle autre ne profite. Il n’y a qu’un moyen duquel on ne peut tant soit
peu estre informé, que l’on ne soit capable de tout ce qui en depend,
par un peu d’intelligence on entend & cognoist-on presque tout. Et
s’il advient que quelqu’un, ou par avanture, ou par solicitude, jette
l’oeil sur le poly bien-heureux du beau miroir d’Olocliree, il entre en
tant de parfaites intelligences, par ceste fidele vision, que toute obscu-
rité se retire de luy, tout ce qui est revelable à l’esprit humain est ima-
giné dans les reflexions de si parfaite glace, mere de la plus belle de
toutes les sciences. C’est où doivent aspirer tous les fideles amans, qui
se pouvans revoir dans ceste reflechissante lumiere, y liront tout ce
qu’il y a d’intelligible, & facilement de l’un viendront aux autres, si
qu’en fin s’estans remirez dans les sept miroirs, ils seront asseurez de
leurs esperances, certains de l’estat de leurs desirs, & contens de la frui-
tion de la bonne grace d’Olocliree, qui fait que ses vrays amans par le
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[****2]
bien qu’elle infuse en leurs esprits sont bien souvent nommez prophe-
tes, dautant[sic] que visiblement ils apperçoivent tout, & en telle glo-
rieuse habitude leurs ames sont nommees corps, & leurs corps ames, &
l’un est l’autre, & l’autre l’un, leurs ames une ame, l’ame unique plu-
sieurs ames, un corps les corps, le corps plusieurs corps. Que j’avois
de plaisir d’ouyr ces belles enigmes ces sophismes des sages, que mon
coeur estoit dilaté en moy d’apprehender tant de delices futurs propo-
sez aux bons courages. Il n’y a joye tant abondante, il n’y a conten-
tement tant glorieux, ny gloire si magnifique que de se trouver en tel
estat, & desja m’estoit avis que je voletois heureux au dessus de toute
liesse de coeur. C’est icy où se trouve le grand artifice des Dames & le
secret des secrets d’amour, qui punit ceux qui ne sçavent pas reco-
gnoistre le bien, & qui sont tant abusez de leur bonne fortune, qu’ou-
bliant d’où leur vient l’avantage, ils ne pensent qu’au rassasiment de
leurs desirs. Nephes me voyoit, considerant mon bien, & non l’hon-
neur de ce qui le causoit, afin de me faire sentir ce qui est du devoir,
m’usa d’un artifice qui sera par ses evenemens un exemple à tous cu-
rieux. Certes il faut que je le die, car mon naturel, inclinenclin à la courtoi-
sie, m’y oblige, plus que tout, & je m’avance donc à repeter encores
qu’il n’y a rien de meilleur soubs le Soleil que les belles dames, elles
sont le bon-heur du Monde, le chef-d’oeuvre de Dieu, & l’abondance
du conseil qu’il faut suyvre pour jamais ne se repentir, mais il faut icy
se donner un trait de prudence, c’est que si on veut avoir conseil d’une
Dame, il luy faut faire sa proposition toute simple, & un peu tendante
à ce qui la peut toucher, pourquoy ne diray-je cecy, veu que le vieil
proverbe fait les bons fils ressembler aux meres, & les sages filles aux
peres? qu’il n’y ait point de controverse pour la dignité des Dames, &
sur tout icy où elles sont le sujet de nos desseins, & nostre felicité. Et
pource qu’elles le sçavent, elles ont infinies belles inventions pour
nous le faire trouver encor meilleur. Qui est-ce qui voudroit debatre
avec nous de ce subjet? La science n’est-elle point Dame, les vertus
ne le sont elles point? Et n’est-ce pas aussi nostre intention d’avoir ces
beaux objets pour but, soubs les similitudes agreables de ce que Dieu
a fait pour la recreation humaine? Voilà comment nous allons errans
apres l’excellence, & les Dames qui ont du jugement & veulent de-
meurer en leur grandeur acquise, sçavent multiplier leur gloire au des-
avantage de nostre coeur, & par nostre faute, & toutesfois venant de
leur part elles en usent de si bonne grace, radoucie des traits & dou-
ceurs de beauté, qu’il n’y va rien de nostre reputation. Pour estre dou-
cement abusé d’une sage Dame un Chevalier n’en vaut que mieux,
c’est son honneur, c’est signe qu’il est en la grace des belles. Car ceux
ausquels elles donnent plus de traverses sans offense, sont ceux pour
**** ij
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[****2v]
lesquels elles reservent le fruict heureux que les amours legitimes pro-
duisent avec veritable contentement: Et jamais elles n’offensent,
que si quelqu’un l’est, son indiscretion en sera cause, pource que les pu-
diques ne peuvent ouyr, ny voir ce qui est contre la bonté de leur juste
opinion. Je vay ainsi m’egarant pour me flater en mon infortune, ave-
nue par faute de consideration. Je pensois desja tenir ceste fleur, & n’y
avoit plus qu’à estendre la main pour en toucher les fueilles odorantes,
que Nephes heureuse en ses entreprises, voulant par la longueur du
temps me faire achepter ce qu’autrement j’eusse eu à trop bon marché,
me recula par mon erreur autant loing que je fus jamais, de ce que je
voyois tout presques obtenu. C’est l’ordinaire que quand on se void
à l’instant du bien appeté, on a plus d’autre pensee, & on ne reco-
gnoist pas d’où vient l’avantage de si grand bien. Et pource afin de
m’y faire penser, elle lascha eschapper le Lion d’amours, ce n’est pas
un Lion furieux, il est engendré du mesme temps & par mesmes pa-
rens que la Matichore de la montagne féée[sic]. Qui est-ce qui ne seroit
espouvanté de la soudaine rencontre de ce que l’on ne vit oncques, &
qui resemble à ce qui peut donner une vraye peur? Le Lion vient
bruyant, je me tourné pour voir que c’estoit, je l’avisay & fu surpris,
il n’y eut amour ny consolation presente, ny asseurance acquise, ny
valeur naturelle qui m’empeschast de fremir & avoir horreur, & encor
plus avisant Nephes se lancer hors du sentier où nous estions, comme
si elle eust esté espouvantee, elle prit le costé droict, je m’avancé à gau-
che & me retiré vers la sale, pensant qu’elle y fut entree, c’estoit son
ombre qui m’avoit deceu, & encor que j’eusse esté surpris de frayeur
innocente, si est-ce que je n’estois point tant esperdu que je ne sceusse
qu’il estoit convenable de m’opposer à la violence que le Lion eut fait à
la belle, parquoy je me hasté voyant la beste s’approcher, je cuidois
que ce fut par hazard qu’elle vint des forests prochaines, ainsi n’ayant
dequoy me defendre, je continué ma retraite, & voulant m’avancer
pour tirer Nephes par la robbe, afin de la reserrer en la sale dont je
fermerois la porte, je me trouvé n’empoigner qu’un ombre vain, si
qu’estant en ceste sale revenu à moy, je jetté l’oeil de tous costez, &
l’ouye pour estre adressé. Ceste sale estoit sur un pivot qui la portoit
aisement, le tour du pavillon fut fait, & je trouvé la porte que j’avois
voulu fermer au Lion estre à l’opposite du lieu où paravant elle estoit,
je l’ouvri & vi mes compagnons qui me cerchoient, lesquels me re-
procherent que seul j’avois voulu voir les beaux tableaux de la sale,
mais aussi qu’ils avoyent veu la Fontaine de Jouvence. Ils se trom-
poyent, ce n’estoit que le ruisseau des Nymphes parvenantes, qui cou-
le du bas de l’escalier du pavillon où demeure Olocliree, ce que
nous aprismes par les tableaux qui sont en ceste sale, & par le petit mi-
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[**** 3]
roir qui est vers Orient, au travers duquel on void la fontaine d’où
sortent infinies figures qui sont les esprits malins, lesquels infectent
les humains, & proprement les maladies contagieuses & incurables
qui corrompent la felicité de la vie. Ces feintes fuyent ceste saincte li-
queur, tellement que ceux qui vont y mettre le bord de leurs levres,
& qui en reçoivent un peu, sont preservez de toute infirmité, & deli-
vrez de celles qui les tourmentent. Ce que nous verrons plus aper-
tement, avec toutes les autres magnificences dont les avantures pour
estre esprouvees, sont remises au prochain anniversaire qu’a institué la
belle Olocliree laquelle convie tous ses parfaits amans, de s’y trou-
ver, pour veoir auquel elle daignera donner la main de fidelité pour
l’accepter l’unique heureux entre les poursuyvants.


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[****3v]


AU SIEUR DE VERVILLE.


Q Uand pour l’utilité de nostre Republique,
Je te voy si souvent recercher le ruisseau
Qui emprunte son cours du surjon de ceste eau
Que Pegase tira du sainct mont Boeotique:


Je veux t’accomparer,[sic] VERVILLE, à l’Hydropique,
Qui boit à tous moments, & de qui le cerveau
Tousjours resve à l’humeur qui le meine au tombeau,
Appetant le subjet qui luy est plus inique.


Mais songeant puis apres à l’immortel renom,
Dont l’onde Caballine eternise ton nom,
Je trouve incontinent ma comparaison vaine.


Car l’Hydropique corps boivant court à sa mort,
Et toy tout au rebours tu t’animes plus fort,
Boivant incessamment le cristal d’Hypocrene.


GUY DE TOURS.


Ores tu fais mourir l’envie
De ceux qui nous disent errans,
Car par ceste Philosophie
Tu trionfes des ignorans.


DE HUREL.


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A MONSIEUR DE VERVILLE,
Sur les Discours du Poliphile.


Tu as en fin trouvé sage & sçavant VERVILLE,
Un subjet de merite & propre à ton humeur,
Lors qu’en son naturel j’ay leu le Poliphile,
J’ay creu que ton Esprit suyvoit mesme labeur.


Ce doux & docte Amant rempli des cognoissances
Qui ne se treuvent plus qu’entre les Curieux,
Par le plus beau sentier des plus riches sciences
Conduit une belle Ame au plus beau lieu des Cieux.


Amour lui donne force & l’objet de sa Belle
Tourne ses passions sur les tours de son oeil:
Comme le beau Soucy par force naturelle
Tourne tousjours la face aux rais de son Soleil.


Amour est le flambeau d’une ame de merite.
Qui s’esleve & se pousse à cercher le parfaict:
Ceux qui n’ont ce desir pour leur seure conduite,
Jamais en grands desseins ne feront grand effect.


Pour servir la Beauté qui seule luy commande,
Et qui joint les vertus à ses perfections:
Il travaille sans cesse, & courageux il bande
Tout le plus vif effort de ces conceptions.


Cela le fait entrer dans la Cabale sainte
Des Chimiques secrets où il treuve du jour:
Et s’il fait dans le Ciel quelque autre belle pointe,
Il est tousjours porté sur les aisles d’Amour.


Il sçait la verité des pures medecines,
Par l’essence cogneuë aux simples plus cachez:
Et tire ingenieux des communes racines,
Des merveilleux effects non encor recerchez.


Puis dans l’Antiquité des ruines d’un grand temple,
Sur les restes brisez des ornemens perdus,
Par un poinct qui n’aura que luy seul pour exemple,
Il treuve la pratique & l’ordre du surplus.


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[****4v]


Il enrichit ainsi la belle Architecture,
Tirant de ce desert les traits ensevelis:
Et garde les Beautez avec tant de mesure,
Qu’en ses moindres desseins les traits sont accomplis.


Mais lors qu’en ces douceurs il esgaye son Ame,
I1 tire d’un beau feu la clarté de son Eau:
C’est une Eau lumineuse où se nourrit la flame,
Qui sans diminuer sert d’eternel flambeau.


Subtile invention que je laisse à comprendre
Au gentil Curieux qui la peut estimer:
L’eau se tire d’un feu qui ne fait point de cendre,
Et qui brusle tousjours sans jamais consumer.


Il fait en d’autres lieux d’autres beautez paroistre,
Dans la diversité de ses chastes tourmens:
Mais ce qui touche au coeur ne se peut recognoistre
Que par les yeux ouverts des plus sages Amans.


Tu fais ainsi, VERVILLE, & ton labeur s’esgale
Aux occultes moyens de si rares esprits:
Car pour couvrir le feu qui ne brusle, n’exhale,
Des discours de l’Amour tu couvres tes escrits.


Quand verrons nous ta Nymphe en la troupe des belles
Accomplir son voyage & finir ses regrets?
Ce sera lors qu’Amour soubs l’ombre de ses aisles
Couvrira le grand Oeuvre & mille autres secrets.


Trois grands Princes de l’Inde, où leSoleil se leve,
Feront preuve du sel, du soulfre & du miroir:
Mais puis qu’Amour sera le juge de la preuve,
Ceux qui n’aimeront point n’y pourront rien sçavoir.


Ha! que je veux de mal à ces Ames forcees,
Qui sans cognoistre Amour mesprisent tant les feux!
L’on ne peut concevoir de galantes pensees,
Si le penser n’est prins d’un subjet Amoureux.


N. LE DIGNE.


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[*****1]


ODE.


C E livre excellent & nouveau,
Aux antiques equiparable,
Dit tout ce qu’il y a de beau
Sur terre fertile & arable.
Mais il eust esté miserable,
Si son second pere amoureux
Ne l’eust par sa main secourable
Remis au monde, & faict heureux.


Poliphile premierement
Luy donna ce qu’on dit essence:
Et l’autre l’a secondement
Gardé de mort, par sa puissance,
Qui en prenoit la jouissance
Le plongeant au fleuve d’oubly.
Mais il le met en cognoissance
Pour estre de loz ennobly.


Les François ores le liront,
Qui ne pensoient qu’il feust au monde:
Et maintes louanges diront
D’amitié chaste, pure & munde:
En quoy quand un bon coeur se fonde,
Il ne luy peut que bien venir:
Où cil qui de lascive abonde,
Ne peut à honneur parvenir.


Bacchus fut engendré deux fois,
Comme les Poëtes nous disent:
Et ce livre parle deux voix,
A tout le moins ceux qui le lisent.
Or puis que les estrangers prisent
Ces deux-là, je suis bien deceu:
Et diray que les astres nuisent,
Si son discours n’est bien receu.

*****

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[*****1v]


SONETTO.


E Cco l’alta Colonna che sostenne
Quel bel typo de la memoria antica
Ogni figura, ogni mole, & fabrica,
Et varie foggie di segni contenne.


Cio che mille occhi, & mille & mille penne
Veduto & scritto hanno con gran fatica,
In breve sogno tutto qui s’esplica,
In sogno intendo ch’a l’autor avenne.


O rozzi ingegni, & solo homini in parte:
Et voi che sete al vil guadagno intesi,
Per voi son queste charte gravi pesi.


O belli spirti & nobili Francesi:
Per Dio vedete in queste dotte charte
Quanto che val & puo l’ingegno & l’arte.


Per me stesso son sasso.



EXPOSITION DE CE SONNET.


Or est-ce cy la tres-haute colonne,
Marque & tesmoin de noble antiquité:
Tout traict, tout plan, toute oeuvre belle & bonne,
Et maint fragment y est appliqué.


Ce que mille yeux & mains ont pratiqué
A grand labeur, en ce livre se donne
Facilement, par discours expliqué
Soubs songe brief, que l’autheur en ordonne.


O gros esprits que raison abandonne,
Et vous au gaing miserable entendans,
Ce livre est tel, que son poids vous estonne.


Mais ô François beaux esprits & prudens,
Voyez combien peuvent en la personne
L’art & l’esprit quand ils sont accordans.


Coelum non solum.


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[*****2]


TABLE DES CHAPITRES CONTENUS
au premier livre de Poliphile.


POliphile estant endormi, songe, & luy sembla qu’il estoit en la forest Noi-
re Chapitre I. fueillet 1.
Estant en detresse Poliphile prie, sort du bois, puis court nouvelle fortune.
Chap. II. fueil. 2.
Poliphile raconte comme il luy fut advis en songe qu’il dormoit, & en dormant se
trouvoit en une vallee fermee d’une grande closture en forme de pyramide, sur la-
quelle estoit assis un obelisque de merveilleuse hauteur, qu’il regarda songneuse-
ment, & par grande admiration. Ch. III. f. 3.
Plusieurs grandes & merveilleuses oeuvres, à sçavoir un Cheval, un Colosse couché,
un Elephant, & singulierement une belle Porte. Ch. IIII. f. 6.
Description des ornemens & enrichissements de l’ouvrage. Ch. V. f. 14.
Poliphile entra un peu avant dedans la porte, regardant les beaux ornemens d’icelle:
puis voulant s’en retourner, veit un grand Dragon qui le vouloit devorer, pour
crainte duquel il se mit à fuir dedans les voyes creuses & souterraines: si que fi-
nablement il trouva une autre yssuë, & parvint en un lieu fort plaisant & dele-
ctable. Ch. VI. f. 17.
Poliphile raconte la beauté de la region où il estoit entré, & comment il y trouva une
belle fontaine, & cinq damoiselles, lesquelles furent fort esmerveillees de sa ve-
nuë, & le convierent d’aller à l’esbat avec elles. Ch. VII. f. 20.
Poliphile asseuré avec les cinq Damoiselles, alla aux bains avec elles: leur risee pour
la fontaine, & pour l’oignement, il est mené devant la Royne Eleutherilide, au
Palais de laquelle il vit une autre belle fontaine, & plusieurs merveilles. Chap.
VIII. f. 24.

Poliphile raconte l’excellence de la Royne, le lieu de sa residence, avec son magnifi-
que appareil, l’esbahissement qu’elle eut de le voir, le bon recueil qu’elle luy fit,
ensemble le riche & somptueux banquet, & le lieu où il fut preparé, qui n’a se-
cond ny semblable. Ch. IX. f. 30.
Poliphile raconte le beau bal qui fut fait apres le grand banquet, & comme la Royne
commanda à deux de ses Damoiselles, qu’elles luy fissent voir plus amplement tout
l’estat de son Palais: aussi comme il fut par elle instruict sur aucuns doutes qu’il
avoit: puis mené aux trois portes esquelles il entra, & demeura en celle du milieu
avec les Damoiselles amoureuses. Ch. X. f. 38.
Poliphile ayant perdu de veuë les Damoiselles lascives qui le delaisserent, il vint a luy
une Nymphe, la beauté & parure de laquelle sont icy amplement descrites.
Chap. XI. f. 49.
La belle Nymphe arriva devers Poliphile portant un flambeau ardant en sa main,
& le convia d’aller avec elle: il fut espris de son amour. Ch. XII. f. 50.

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Polia encor incogneuë à Poliphile, l’asseure doucement, & le conduit plus loing.
Ch. XIII. f. 52.
Poliphile veit les quatre chariots triomphans, accompagnez de grande multitude de
jeunesse. Ch. XIIII. f. 55.
Polia encores incogneuë à Poliphile, luy monstre les jeunes hommes & les filles qui
aimerent jadis, & en pareil furent aimees des Dieux: puis luy feit veoir les Poë-
tes chantans leurs poësies immortelles. Ch. XV. f. 62.
Apres que la Damoiselle eut declaré à Poliphile le mystere des triomphes, & les dou-
ces amours des Dieux, elle l’admonesta d’aller plus avant: ce qu’il fit: & y veit
plusieurs jeunes Nymphes passans le temps tout le long d’un ruisseau avec leurs fi-
deles amis. Puis il se trouva espris de l’amour de la Damoiselle sa guide. Chap.
XVI. f. 63.

La Nymphe conduit Poliphile en plusieurs autres lieux, & luy fait veoir le triom-
phe de Vertumnus & Pomona. Puis le meine en un temple somptueux, & par
l’exhortation de la Prieuse, la Nymphe y esteindit son flambeau en tres-grande
ceremonie, se donnant à cognoistre à Poliphile, & declarant qu’elle estoit sa Po-
lia: les sacrifices qui s’y feirent. Ch. XVII. f. 65.
Polia offrit les deux Tourterelles, & un petit Ange arriva: parquoy la Prieuse
feit son oraison à la Deesse Venus: puis les roses furent espandues, & deux Cy-
gnes sacrifiez: sur la cendre desquels creut miraculeusement un Rosier plein de
fleurs & de fruict, duquel Poliphile & Polia mangerent. Apres le sacrifice ils
prindrent congé de la Prieuse: puis vindrent à un autre temple ruiné: la coustume
duquel Polia declare à Poliphile, & le persuade d’aller veoir plusieurs epitaphes
& sepultures. Ch. XVIII. f. 77.
Polia persuade à Poliphile d’aller au temple destruict, veoir les Epitaphes antiques,
où entre autres il trouva en peinture le ravissement de Proserpine: & comment en
la regardant, il eut peur d’avoir par semblable malheur perdu sa Dame: parquoy
il retourna tout espouvanté. Apres vint devers eux le Dieu d’Amours, qui les fit
entrer en sa nasselle: l’honneur que les dieux marins luy firent tant que dura ceste
navigation. Ch. XIX. f. 83.
Les Nymphes vogantes en la barque de Cupido, chanterent, & Polia chanta aussi
à qui mieux mieux, dont Poliphile receut un grand contentement. Ch. XX. f. 102
Comment ils arriverent en l’isle Cytheree, la beauté de laquelle est icy descrite, ensem-
ble la forme de leur barque; & comme au descendre, vindrent au devant d’eux
plusieurs Nymphes, pour faire honneur à Cupido leur maistre. Ch. XXI. f. 103.
Cupido descendit de la barque: & les Nymphes de l’Isle vindrent au devant de luy
richement attournees; en parement de triomphe elles luy offrirent des presens: puis
il monta en son chariot triomphant, pour aller au Theatre, & feit mener apres
luy Poliphile & Polia liez & attachez, avec plusieurs autres: description du
Theatre, tant dehors que dedans. Ch. XXII. f. 114.
Poliphile descrit en ce chapitre, le grand & merveilleux artifice de la fontaine de
Venus, qui estoit au milieu de l’Amphitheatre. Et comme la courtine dont elle estoit


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close, fut rompue: parquoy il veit en Majesté la Deesse, qui consigna Polia à
trois de ses Nymphes, & Poliphile à trois autres. Puis ils furent navrez par
Cupido, & enrosez par sa mere de l’eau de la fontaine. A la fin pour la venue du
Dieu Mars comment ils prindrent leur congé, & sortirent de l’Amphitheatre.
Chap. XXIII. f. 124.
Poliphile raconte comme pour 1a venue du Gend’arme, luy & Polia se partans du
theatre, vindrent à une autre fontaine, où les Nymphes leur declarerent les cou-
stumes & institution du sepulchre d’Adonis, auquel la Deesse Venus venoit tous
les ans celebrer l’an revolu, leur racontans plusieurs autres histoires: puis requirent
à Polia de leur dire son origine: & en quelle maniere elle s’estoit addonnee à ai-
mer. Ch. XXIIII. f. 127.


TABLE DU SECOND LIVRE
de Poliphile.


Polia declare de quelle race elle est descendue, & comme la ville de Trevize fut
edifiee par ses ancestres: puis en quelle maniere Poliphile devint amoureux
d’elle. Chap. I. f. 131.
Polia frappee de peste, se vouë à la Deesse Diane, par fortune Poliphile se trouva au
temple le jour qu’elle faisoit profession: puis il revint où elle estoit seule à genoux
en faisant ses oraisons, là où il luy declara le tourment amoureux qu’il avoit en-
duré pour elle, la suppliant de l’en vouloir alleger: dont elle ne feit compte: par-
quoy il se pasma de dueil & d’angoisse. Elle le voyant mourir s’enfuit soudain.
Ch. II. f. 133.
Polia recite la grande cruauté dont elle usa envers Poliphile, & comme en s’enfuyant
elle fut ravie & enlevee d’un tourbillon, & portee en une forest obscure: où elle
vit faire la justice de deux Damoiselles, dont elle fut grandement espouvantee: puis
se trouva au lieu d’où elle estoit partie. Apres en dormant luy apparurent deux bour-
reaux venus pour la prendre, parquoy elle s’esveilla en sursaut: dont sa nourrice
qui estoit couchee avec elle, luy demanda la cause de sa peur, & apres l’avoir enten-
due, luy donna conseil de ce qu’elle devoit faire. Ch. III. f. 135.
Polia recite en quelle maniere sa nourrice par divers exemples l’admonesta d’eviter
l’ire & les menaces des Dieux. Et luy conseilla de s’en aller devers la Prieuse du
temple de Venus, pour estre instruicte de ce qu’elle auroit à faire. Ch. IIII. f. 138.
Polia par le bon conseil & remonstrance de sa nourrice changea d’opinion, & s’en
alla trouver Poliphile qui gisoit mort au temple de Diane, où elle l’avoit laissé: &
comme il resuscita entre ses bras: parquoy les Nymphes de Diane qui survindrent
là, & les surprindrent ensemble, les chasserent du sanctuaire: d’une vision qui
luy apparut en sa chambre. Et comme elle s’en alla au temple de Venus où estoit
son Poliphile. Ch. V. f. 140.
Apres que Polia se fut accusee devant la Prieuse du temple de Venus, des inhuma-
nitez & rudesses dont elle avoit usé envers Poliphile, & declaré qu’elle estoit to-

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talement deliberee de luy estre courtoise & gracieuse pour l’advenir, la Prieuse le
fit comparoir devant elle: & adonc il requit que son plaisir feust, confermer & as-
seurer la bonne volonté qu’ils portoient l’un à l’autre. Puis Polia par impatience
d’Amour interrompit le discours de son amy. Ch. VI. f. 144.
Apres que Poliphile eut achevé son propos, Polia en la presence de la Prieuse luy de-
clara qu’elle estoit ardamment esprise de son amour, & totalement disposee à
luy complaire: pour arres dequoy luy donna un baiser: les paroles que la Prieuse
leur dict. Ch. VII. f. 145.
Poliphile obeissant au commandement de la Prieuse, sur le commencement de ses
amours louë la perseverance, & puis recite comme un jour de feste il veit Polia
en un temple, où il fut espris de son amour: & voyant qu’il ne pouvoit parler à
elle, il delibera luy escrire. Ch. VIII. f. 146.
Poliphile n’ayant moyen de parler à sa Dame, luy escrivit pour luy faire entendre
son martyre. Ch. IX. f. 151.
Poliphile poursuit son Histoire, disant que Polia ne feit conte de ses deux lettres:
parquoy il luy envoya la tierce, qui profita aussi peu que les autres: & à la fin se
retira vers elle, qu’il trouva seule au temple de Diane, où elle estoit en oraison: &
en luy faisant le discours de sa langueur, mourut, puis resuscita. Ch. X. f. 149.
L’ame de Poliphile luy raconte ce qui luy estoit advenu depuis le departement de son
corps, & des accusations qu’elle avoit proposees devant la Deesse Venus, à l’en-
contre de Cupido, & de la cruelle Polia. Ch. XI. f. 150.
Poliphile dit que quand son ame eut achevé de parler, il se trouva vivant entre les
bras de sa mieux aimee Polia. Et requiert la Prieuse qu’elle vueille confermer
leur amitié. Puis Polia met fin au conte qu’elle avoit commencé devant les
Nymphes. Ch. XII. f. 152.
Polia tout en un mesme temps achevant son conte & le chapellet de fleurs, le meit
sur la teste de Poliphile. Puis les Nymphes qui l’avoient escoutee, retournerent à
leurs esbats, prenans congé des deux amans, lesquels demeurerent seuls, devi-
sans ensemble de leurs amours. Polia embrassant Poliphile estroictement disparut
avec le songe. Ch. XIII. f. 153.
Poliphile fait fin à son Hypnerotomachie: se complaignant du songe qui luy fut si
brief, & que le Soleil envieux fit trop tost jour Ch. XIIII. f. 154.


EXTRAICT DU PRIVILEGE DU ROY.


PAR grace & privilege du Roy, il est permis à Matthieu Guillemot d’impri-
mer ou faire imprimer, vendre & distribuer un Livre intitulé, Le Tableau des
riches inventions: couvertes du voile des feintes amoureuses, qui sont representees dans le Songe de
Poliphile: & deffences sont faites à toutes personnes de quelque qualité & condi-
tion qu’ils soient, d’imprimer ou faire imprimer ledit Livre, sur peine de con-
fiscation de ce qui s’en trouvera imprimé, & de quatre cens escus d’amende.
Donné à Paris le 10. Decembre 1600.Et de nostre Regne l’onziesme. Par le
Conseil. Signé,


DE LAVETZ.


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1


LES DISCOURS DU SONGE
DE POLIPHILE.

LIVRE PREMIER.

Poliphile estant endormi, songe, & luy sembla qu’il estoit en
la forest Noire.


CHAPITRE PREMIER.


F AISANT plusieurs desseins, je remuois mes imagina-
tions, & me retournois en mon lict, sans repos, plein de con-
tinuelles inquietudes, ce que je continuay long temps, & mes-
mes jusques au point que le Soleil n’avoit pas encor assez
avancé ny ses quatre chevaux ny son chariot pour repren-
dre la route à revenir sur nostre hemisphere: C’estoit
possible à l’heure que jadis la triste Hero conduisoit son de-
siré Leandre, qui retournoit de ses consolations amoureuses,
un peu devant l’instant que les avant-coureurs du jour qui
sont autour des gemeaux viennent espandre cette douceur qui endort ceux qui
ont veillé. Adoncques sollicité de mes pensees n’ayant prés de moy que ma chere Agrypnie
est le veil-
ler que l’on
fait par
maladie
ou fanta-
sie.

Agrypnie qui me consoloit au pris que la pitié l’esmouvoit, oyant mes douloureux
souspirs, je luy declarois mes angoisses, & elle me donnoit conseil de patienter
en mes afflictions; à quoy me pensant disposé elle me laissa seul consumer les der-
nieres minutes, que j’avois à veiller, durant lesquelles je discourois à part moy. Si
l’amour n’est jamais egal, comme est-il possible d’aymer ce qui n’ayme point? &
en quelle maniere peut resister une pauvre ame combatuë de tant d’assaultz? at-
tendu qu’elle est continuellement occupee d’opinions variables. Sa guerre estant
interieure & ses ennemis domestiques & familiers. Apres cela me venoit en me-
moire la condition miserable des amans, lesquels pour complaire à autruy, desirent
doucement mourir: & pour satisfaire à eux-mesmes, sont contens de vivre en
mal-ayse, ne rassasians leur desir que d’imaginations vaines, dangereuses, & peni-
bles. Je travaillay tant sur ses desseins, que mes espris lassez de ce penser frivole, se
retournerent vers le divin object de madame Polia (la figure de laquelle est gravee
au fonds de mon coeur) & en ceste belle occupation de coeur qui est l’effect d’une
douce vie & d’une agreable mort je me trouvay tout espris de sommeil & m’endor-
mis. Ô Dieu appelleray-je ceste vision heureuse, merveilleuse ou terrible, qui est
telle qu’en moy n’y a partie si petite qui ne soit esmeuë d’ardeur y pensant? Il me
A
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[1v] LIVRE PREMIER DE
sembla que j’estois en une plaine spacieuse, semee de fleurs & de verdure: Et que
le temps estoit serain, le soleil clair, & adoucy d’un vent gracieux: parquoy tout y
estoit merveilleusement paisible, & en silence: dont je fus saisi d’une admiration
craintive: car je n’y appercevois aucun signe d’habitation d’hommes, n’y mes-
mes repaire de bestes: qui me feit bien haster mes pas, regardant deçà & delà. Tou-
tesfois je ne sçeu veoir autre chose sinon des fueilles & rameaux qui ne se mou-
voient point.


Mais en fin je cheminay tant que je me trouvay en une forest grande & obscu-
re: & ne puis aviser ny souvenir en quelle maniere je me pouvois estre four-
voyé: adoncques je fus assailly d’une frayeur grieve & soudaine, tellement que mon
poux se print à battre outre mesure & je frissonnay tout. Les arbres estoient si ser-
rez, & la ramee tant espoisse, que les raiz du soleil ne pouvoient penetrer à travers: Hercinia
sylua.

qui me feit doubter d’estre arrivé en la forest noire, en laquelle ne repairent fors
bestes sauvages & dangereuses: pour crainte desquelles je m’efforçay de chercher,
une briefve yssuë: & de fait je me mis à courir sans tenir voye ne sentier, ny sçavoir
quelle part me devois addresser, souvent trebuschant és troncz & estocz des ar-
bres qui estoient à fleur de terre. J’allois aucunes fois avant, puis tout court je tour-
nois en arriere, ores en un costé, tantost en l’autre, les mains & le visaige dessirez
de ronces, chardons, & espines. Et qui me faisoit pis que tout, c’estoit qu’a chas-



POLIPHILE. 2
cun pas j’estois retenu de ma robe, qui s’accrochoit aux buissons & hasliers. Le
travail que j’en eu, fut si grand & tant excessif, que j’en fus tout troublé: & ne sçeu
bonnement que faire, sinon me plaindre à haute voix: mais tout cela estoit en vain,
car je n’estois entendu de personne, excepté de la belle Echo, qui me respondoit du
creux de la forest: ce qui me feit reclamer le secours de la piteuse Ariadne, & desi-
rer le filet qu’elle bailla au desloyal Theseus pour le guider dans le Labyrinthe.


Estant en destresse Poliphile prie, sort du bois, puis
court nouvelle fortune.


CHAP. II.


R Etraçant en ce bois, tout troublé d’entendement sans sçavoir
ce que je pouvois devenir, ou si je devois mourir en ceste fo-
rest esgaree, ou esperer mon salut incertain, je faisois tout mon
effort d’en sortir: mais tant plus j’allois en avant, plus entroy-
je en grandes tenebres, fort foible, & tremblant pour la peur
que j’avois: car je n’attendois sinon que quelque beste me vint
devorer: ou que heurtant du pied à un tronc ou racine, je
tombasse dans quelque abysme, & fusse englouty de la ter-
re, comme fut Amphiaraus. Ainsi troublé d’entendement, sans
esperance, & sans raison, j’errois sans voye ny sentier. Parquoy voyant qu’en mon faict
n’y avoit autre remede, je me vay recommander a la divine misericorde, disant. O
tresgrand, tresbon, trespuissant, & tressecourable, si par humbles & devotes prieres
l’humanité peut meriter secours & estre exaucee, ores que je suis repentant & dolent
de toutes mes fragilitez & offences passees, te supplie & invoque, souverain pere
eternel, recteur du ciel & de la terre, qu’il plaise à ta deité incomprehensible, me
delivrer de ces perils, si que je puisse achever le cours de ma vie par quelque autre
meilleure fin. A peine eu-je finé mon oraison bien devotement proferee, & d’un
coeur tout humilié, les yeux pleins de larmes, croyant fermement que Dieu secou-
re & sauve ceux qui l’invoquent de pure volonté, que je me trouvay hors de la forest:
dont tout ainsi que si d’une nuict froide & humide je fusse parvenu en un jour
clair & serain, mes yeux sortans de telle obscurité ne pouvoient bien (pour quel-
que temps) souffrir la clarté du Soleil. J’estois haslé, triste, & angoisseux, tant qu’il
sembloit proprement que je sortisse d’une basse fosse, presque tout rompu & bri-
sé de chaines & de fers, changé de visage, debile & de coeur allenty, en sorte que je
n’estimois plus rien tout cela qui m’estoit present. Outre ce j’avois telle soif, que
l’air frais & delicat ne me pouvoit aucunement rafraischir, ny satisfaire à la seche-
resse de ma bouche. Mais apres avoir reprins un petit de courage, par toutes ma-
nieres je deliberay d’appaiser cette soif: parquoy j’allay querant parmy celle con-
tree, tant que je trouvay une grosse veine d’eau fresche, sourdant & bouillonnant en
une belle fontaine, qui couloit par un petit ruisseau, lequel devenoit une rivie-
re bruyante a travers les pierres & troncs des arbres tombez & renversez en
son canal, & contre lesquels l’eau se regorgeoit comme courroucee & marrie de
ce qu’ils la cuidoient retarder, elle qui estoit augmentee de plusieurs autres ruisse-
lets, avec quelques torrens engendrez des neiges fondues precipitees des montai-
gnes, qui ne sembloient estre gueres loing, par ce qu’elles estoient toutes tendues
de la blanche tapisserie du Dieu Pan. J’estois plusieurs fois parvenu à cette riviere du-
Aij
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[2v] LIVRE PREMIER DE
rant ma fuitte parmy la forest, mais onc ne l’avois peu appercevoir, à cause que le
lieu estoit obscur, car l’on n’y voyoit le Ciel qu’a travers les poinctes des arbres: cho-
se qui rendoit ce lieu tres-horrible & espouvantable à un homme seul esgaré, &
sans moyen de passer outre, car il n’y avoit pont ny planche avec ce l’autre costé se
monstroit plus obscur & tenebreux que celuy ou pour lors j’estois, & me trouvois
trop espouvanté d’ouyr bruire les arbres tresbuschans, avec le tonnerre des bran-
ches abbatues & esclattees, entremeslé d’un bruit estonnant & horrible, lequel
retenu en l’air, & enclos à travers ces arbres, sembloit redoubler & murmurer une
demie heure apres le coup. Quand je fus eschappé de toutes ses afflictions, & que
je desirois gouster de ceste eau douce, je mis les deux genoux en terre sur le bord



de la fontaine: & du creux de mes deux mains fis un vaisseau que j’emply de cette
liqueur. Mais comme je la cuidois approcher de ma bouche pour esteindre ma soif
ardante, j’ouy un chant si melodieux, qu’il excede le pouvoir & le sçavoir de le de-
clarer: car la douceur de cette harmonie me donna beaucoup plus de delectation
que le boire qui m’estoit appresté, si bien que j’en perdis sens, soif, & entendement
& comme si j’eusse esté troublé, l’eau que j’avois ja puisee, se respandit par l’entre-
deux de mes doigts, tant me trouvay destitué de force. Or comme le poisson qui par
la douceur de l’appast, ne considere la fraude de l’amesson: je mis en arriere le besoin
naturel, & m’en allay à grand haste apres cette voix aggreable à laquelle quand par
raison je pensois devoir approcher, je l’entendois en autre endroit: & quand j’e-
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POLIPHILE. 3
stois là venu, elle sembloit estre saultee autre part: & ainsi qu’elle changeoit de pla-
ce, plus sembloit devenir melodieuse. Or apres que j’eu longuement couru en ce
travail vain & frivole, je me senty si foible, qu’a peine pouvoy-je soustenir ce
corps, tant à cause de la peur passee, & de la grand’soif que j’avois souffert, &
souffrois encor que pour le long & ennuyeux chemin & la chaleur aspre du jour,
qui avoit debilité ma vettuvertu qui faisoit que je ne desirois autre chose que le repos,
pour rafraischir mes membres tous lassez. Ainsi estant esmerveillé de ce qui m’estoit
advenu, & fort esbahy de cette voix, mais beaucoup plus de me trouver en region
incogneuë, & sans culture, neantmoins assez belle & plaisante, je me plaignois
grandement d’avoir adiré la belle fontaine, que j’avois quise & trouvee à si grand
travail de mon corps: & demouray douteux entre des pensemens divers, tant affoi-
bly du grand travail que je me jectay dessus l’herbe, au pied d’un Chesne fort anti-
que, lequel faisoit ombrage à un pré verd.


Là je me laissay tomber sur le costé senestre, comme le cerf chassé & recreu qui
repose sa teste sur son eschine, & tombe sur les deux genoux. Lors gisant en cette
maniere, je considerois en moy-mesme les variables mutations de fortune & me sou-
venois des enchantemens de Circé, & autres ses semblables, pensant si j’estois point
ensorcelé. Helas disoy-je comment pourray-je icy entre tant de differences d’her-
bes trouver Moly la mercuriale, avec sa racine noire, pour mon refuge & medeci-
Aiij
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[3v] LIVRE PREMIER DE
ne? Puis je pensois que ce n’estoit point cela: mais qu’est-ce donc qu’un deloyal
delay de la mort que je desirois tant? Ainsi pantelant j’estois tant affoibly, que
presque je ne pouvois aspirer, ny mesme retirer une douce alenee d’air pour con-
soler ma vie preste à expirer. J’estois presque esteint & comme sans sentiment, tant
la peur & la soif m’avoyent exterminé; Encores pour me reconforter en cette ne-
cessité, je trouvay un leger remede à ma soif insupportable à laquelle je ne peus
apporter de soulagement autre, que de prendre les plus basses fueilles moittes de la
rosee, & les succer tout doucement, souhaittant la belle Hypsiphile pour m’ensei-
gner une fontaine ainsi qu’elle feit jadis aux Grecz. Aucunesfois me venoit en fan-
tasie que j’avois esté emmy la forest mors ou picqué du serpent nommé Dipsas:
parquoy finablement je renonçay à ma vie ennuyeuse, l’abandonnant à tout ce
qui luy pourroit advenir: & fut si fort aliené de sens, que je me laissay emporter
comme ressuant souz la couverture de ces rameaux, où me trouvay tant pressé
de sommeil, qu’il me sembla que je m’endormis.


POLIPHILE RACONTE COMME IL LUY
fut advis en songe qu’il dormoit, & en dormant se trouvoit en une vallee fermee
d’une grande closture en forme de pyramide, sur laquelle estoit
assis un obelisque de merveilleuse hauteur, qu’il regarda
songneusement, & par grande admiration.


Chap. III.


A Yant passé cette forest espouvantable & delaissé cette premi-
ere region par le doux sommeil qui m’avoit lors espris, je me
trouvay tout de nouveau en un lieu beaucoup plus delecta-
ble que le premier: car il estoit bordé & environné de
plaisans costaux verdoyans, & peuplez de diverses ma-
nieres d’arbres, comme chesnes, saulx, planes, ormes,
fraisnes, charmes, tilleulz, & autres, plantez selon l’aspect
du lieu. Et a bas a travers la plaine, y avoit de petits buys-
sons d’arbrisseaux sauvages, comme genestz, genevriers, bruyeres, & tama-
rins, charges de fleurs: parmy les prez croissoient les herbes medecinales,
à sçavoir les trois consolides, enule, chevrefueil, branque-ursine, lives-
que, persil de macedoine, pivoine, guimauves, plantain, betoyne, & autres simples
de toutes sortes & especes, plusieurs desquelles m’estoient incogneuës. Un peu
plus avant que le milieu de ceste plaine, y avoit une sablonniere meslee de petites
mottes verdes, & pleine d’herbe menuette, & un petit bois de palmiers, esquels
les Egyptiens cueillent pain, vin, huille, vestement, & mesrain pour bastir: leurs
fueilles sembloient lames d espees, & estoient chargees de fruict. Il y en avoit de
grandes, moyennes, & petites, & leur ont les anciens donné ce tiltre qu’elles si-
gnifient victoire; pour-autant qu’elles resistent à toute charge & pesant faiz sans
qu’on les puisse coucher. En ce lieu n’y avoit aucune habitation, toutesfois en che-
minant entre ces arbres sur main gauche m’apparut un loup courant la gueulle
pleine, par la veuë duquel les cheveux me dresserent en la teste, & voulus crier: mais
je ne me trouvay point de voix. Aussi tost qu’il m’eut apperceu, il s’en fuyt dedans
le boys: quoy voyant je retournay aucunement en moy, & levant les yeux devers
la part où les montaignes s’assembloient, je veis un peu à costé une grande hauteur



POLIPHILE. 4
en forme d’une tour, & là aupres un bastiment qui sembloit imparfaict, toutesfois
à ce que j’en pouvois juger, la structure estoit antique.


Du costé où estoit cet edifice, les costaux se levoient un peu plus haut, & sem-
bloient joindre au bastiment assis entre deux montaignes, servant de closture à
une vallee: parquoy estimant que c’estoit chose digne de veoir, j’addressay mon
chemin celle part: mais tant plus j’en approchois, plus se descouvroit cét oeuvre
magnifique, & me croissoit le desir de la regarder, car elle ne ressembloit plus une
tour, ains un merveilleux obelisque, fondé sur un grand monceau de pierres, la
hauteur duquel excedoit sans comparaison les montaignes qui estoient aux deux
costez. Quand je fus approché tout pres, je m’arrestay pour contempler plus à loisir
si grande archirecture; non accoustumee & qui estoit à demy demolie, composee
de quartiers de marbres blanc assemblez sans cyment, & si bien adjoustez, que la
où elle estoit encores entiere, la pointe d’une aiguille n’eust sçeu entrer entre
deux pierres. Là y avoit de toutes sortes de colonnes, partie tombees & rompuës,
partie entieres: & en leurs lieux, avec leurs chapiteaux, architraves, frizes, corni-
ches, & soubassemens, de singuliere invention & ouvrage, avec plusieurs autres
pieces de sculpture notable, totalement hors de cognoissance qu elle en avoit esté
A iiij
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[4v] LIVRE PREMIER DE
la taille, & quasi reduis à leur premiere rudesse tresbuchez & dissipez çà & là, par
la campagne: en laquelle & entre ses fragmens estoient levees plusieurs plantes
sauvages, herbes & arbrisseaux de maintes sortes, comme myrtes, lentisques, oli-
vastres, centaure, vervene, groiseliers, & cappres: puis contre les murailles rui-
nees croissoit la joubarbe, le polypode, scolopendre, ou langue de cerf, sene savinie,
& parietaire: & là se trainoient plusieurs petites lezardes, lesquelles à chascun petit
bruyt qu’elles faisoient en ce lieu desert, cela me causoit une horreur merveilleu-
se, consideré que j’estois ja suspens & en doute. Il y avoit merveilleuse abondance
de porphyres, jaspes & serpentines de toutes couleurs, fort belles & riches: en-
semble grande quantité de pieces de diverses histoires de relief & demy-taille,
monstrans l’excellence de leur temps, blasmant & accusant le nostre, auquel la
perfection de cét art est comme toute aneantie. M’approchant donc du front
principal de ce grand edifice, je regarday un portail exquis, bien proportionné au
reste de la structure: le pan de la muraille duquel estoit continué depuis l’une des
montaignes jusques à l’autre, & avoit six stades & vingt pas de longueur, ainsi que je
pouvois conjecturer. L’alignement des montaignes estoit à plomb depuis le haut jus-
ques au bas du plant. Parquoy je demouray tout pensif & esbahy, comment, avec quels
ferremens & outilz, avec quel labeur, & par quelles mains d’hommes, avoit esté
construit un tel edifice, de si grande despence, & consumption de temps qu’il n’e-
stoit quasi à croire. Cette muraille avoit (à mon jugement) la cinquiesme partie
d’une stade en hauteur depuis la derniere corniche jusques au pied, à nyveau du
pavé: & fut faicte pour closture de cette vallee; en laquelle on ne pouvoit entrer
ny sortir sinon par cette porte, sur laquelle estoit fondee la grande pyramide, si
merveilleuse que j’estimay la despence inestimable, la longueur du temps à la fai-
re, incroyable: la multitude des hommes qui y besongnerent, innumerable: car si à
la regarder elle confondoit mon entendement, & esblouyssoit ma veuë, que pou-
voit-elle faire à l’endroit de l’intelligence du bastiment? Or à celle fin que je ne
faille à descrire ce que j’ay veu, j’en diray la forme en bien peu de parolles. Cha-
cune face ou pan de la quarreure du plinthe auquel commençoit l’alignement
des degrez qui faisoient la pyramide, avoit en longueur six stades, lesquels multi-
pliez par quatre, pour le tour & circonference des quatre quarrez qui estoient
egaux, font vingt & quatre stades. La hauteur estoit faite en cette maniere, tirant
les lignes pendantes au long des quatre coins depuis le plinthe jusques au plus
haut des degrez où elles s’assembloient pour former la pyramide. Le cathet ou li-
gne perpendiculaire estant au milieu d’icelles, & tombant droit sur le centre du
plinthe, où les lignes diagonales se croisoient, avoit de hauteur cinq parties,
desquelles les lignes pendantes & collaterales en avoyent six.

La pyramide
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[5]
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[5v] LIVRE PREMIER DE


La pyramide estoit composee en forme de perron, contenant mille quatre cens
& dix degrez, dont les dix derniers estoient convertiz en un merveilleux cube,
faisant la diminution & estrecissement de la pyramide, tel & si grand qu’il estoit
impossible de croire que mains d’hommes l’eussent peu asseoir si haut, faict de
celle mesme pierre de marbre dont estoient les degrez, & là mis pour base &
fondement de l’obelisque. Il avoit quatre pas de diametre par chascune des faces
de son quarré: aux quatre coins d’enhaut sur les lignes diagonales estoient fichez
& plombez quatre piedz de Harpyes, veluz & argottez, faicts de fonte, finissans de-
vers le haut en un fueillage antique entrelassé, qui embrassoit le pied de l’obelis-
que soustenu sur ces quatre piedz ou pattes de Harpyes, qui avoyent deux pas de
hauteur: & autant en avoit le diametre de l’obelisque devers le bas, sa longueur
contenoit sept fois autant, diminuant peu à peu jusques à sa poincte, tout d’une
seule pierre Pyropecile Thebaique, escrite de lettres hieroglyphiques Egyptien-
nes, en ses quatre faces & costez poly & reluysant comme un miroër. Sur la
pointe estoit la figure d’une Nymphe de cuyvre doré, plantee sur un vase tour-
noyant en forme de pyvot, ouvrage certainement pour rendre esbahis tous ceux qui
le regardoient: car la Nymphe estoit en telle proportion, qu’estant posee si haut en
l’air elle se monstroit parfaictement de stature ordinaire. Et outre sa grandeur,
c’estoit chose estrange à considerer comment elle avoit esté levee & portee si
haut. Son vestement voloit à l’entour d’elle comme estant enlevé du vent, si bien
que l’on voyoit partie de sa cuisse descouverte: & avoit deux aisles estenduës & ou-
vertes, ainsi que si elle eust esté preste à voler, les cheveux luy voletoient par des-
sus le front en grande abondance: ayant le derriere de la teste sans poil. En sa main
droite à l’object de son regard, elle tenoit une corne d’abondance, pleine de tous
biens, tournee devers la terre: l’autre main reposoit sur sa poictrine, qui estoit nuë.
Cette statuë estoit facilement tournee par tous les vens, avec tel bruit, pour le
frayer de la base qui estoit d’airain, & creuse, qu’oncques tel ne fut ouy. Je ne
pense pas que jamais ait esté un tel obelisque: celuy du Vatican à Rome, n’est
point pareil, ny celuy d’Alexandrie, ny mesmes ceux de Babylone. Il avoit en soy
si grand comble de merveille, que j’estois ravy d’esbahyssement en le contem-
plant, & encores plus pour sa grandeur inestimable, car je ne pouvois penser ny
comprendre, comment, par quelle invention, avec quels organes, grues, & cables,
un si grand poix & fardeau avoit esté levé si haut. Mais pour retourner à la pyra-
mide, elle estoit fondee sur un grand plinthe, massif, qui avoit quatorze pas
de hauteur, & six stades de longueur, faisant le soubassement du premier & plus bas
degré. Lequel plinthe n’avoit (à mon jugement) esté là apporté d’ailleurs, mais
taillé de la mesme roche en ceste forme, & approprié en son lieu naturel à cette
grande structure. Le demourant des degrez estoit faict de quartiers de marbres,
assemblez & disposez par ordre. Le plinthe ne touchoit pas aux montaignes, mais
en estoit eslongné de chasque costé de la longueur de dix pas. En sa face dextre à
l’endroit par où je vins, & au milieu de son quarré, estoit entaillee de relief, la teste
espouventable de Meduse, criant (comme il sembloit) furieusement rechignee, les
yeux enfoncez, les sourcilz pendans, le front ridé & renfrongné, la gueule ou-
verte, qui estoit cavee & percee d’un petit sentier faict en voulte, passant jusques à
la ligne perpendiculaire du centre de l’edifice. A cette ouverture de gueulle (qui
servoit de porte pour entrer en ce sentier) on montoit par les entrelassures de ses
cheveux, lesquels estoient formez de telle industrie qu’ils servoient de degrez. Et
en lieu de tresses estoient tortillez de longues revolutions de serpens qui s’en-
veloppoient & entremordoient, estendus à l’entour de la teste & du visage jusques
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POLIPHILE. 6
au dessous du menton. Ils estoient si proprement & vray-semblablement mentis
de l’ouvrage, qu’ils me donnerent grand frayeur: car leurs yeux estoient faits de
pierres luisantes: en sorte que si je n’eusse esté bien certain que la matiere estoit
de marbre, je n’en eusse osé approcher si facilement. Le sentier entaillé dedans la
gueulle, conduisoit droit à une viz montee ronde estant au milieu de l’oeuvre,
par laquelle on montoit en tournant dessus le haut de la pyramide, jusques au
plant du cube sur lequel l’obelisque estoit assis. Mais ce que j’estimay le plus ex-
excellent, est que cette montee estoit par tout claire, pource que l’ingenieux ar-
chitecte avoit par invention singuliere fait en plusieurs endroits de l’edifice cer-
tains secrets conduits qui respondoient droittement à l’aspect du Soleil ainsi qu’il
faisoit son cours contre les trois parties, haute, basse, & moyenne d’iceluy. La par-
tie basse estoit esclairee par les conduid’enhts autconduits d’en haut & la haute par ceux d’embas,
qui l’illuminoient suffisamment par reflexion & reverberation de lumiere, pour-
ce que la disposition du bastiment fut si bien calculee selon les trois faces, Orienta-
le, Meridionale, & Occidentale, qu’a toutes heures du jour la montee estoit esclai-
ree du soleil, d’autant que ses conduits estoient faicts en forme de souspiraux, &
distribuez en leurleurs lieux tout autour de la pyramide, depuis le cube jusques au
plinthe, où je montay par un degré droit & massif, en forme de voulte quarree tail-
lee en la mesme roche. Sur le costé droit au bas de l’edifice, là où il estoit joint à
la montaigne, & venoit saillir au dessus, le plinthe estoit reculé de dix pas. Quand
je fus venu devant la teste de Meduse, je montay par les degrez de ses cheveux &
entray en sa bouche suyvant ce sentier, tant que je vins à la fin sortir tout au haut
sur le cube. Puis y estant arrivé, mes yeux ne peurent souffrir de regarder en bas:
car tout ce qui estoit dessous, me sembloit imparfaict: & n’osois partir du milieu
de cette pierre pour m’approcher du bord. Autour de l’yssuë de cette viz par en-
haut estoient plusieurs balustres ou fuzeaux de cuivre plantez & fichez en la pier-
re, un pied de distance entre deux: & avoyent demy pas de hauteur, liez & conti-
nuez l’un à l’autre devers la pointe, par une coronne de la mesme matiere, faite à
ondes, servans de haye & closture à l’ouverture de la viz, laquelle ils environnoient,
tout à l’entour, fors du costé par où l’on sortoit sur le plant, à celle fin (ainsi que je
presume) qu’aucun ne se precipitast inconsiderement en cette grande cave: car de
monter si haut, & tournoyer par tant de degrez, causoit un chancelement & es-
blouyssement insupportable. Dessous le pied de l’obelisque en son diametre estoit
plomblee une platine de cuivre gravee d’escriture antique en lettres Latines,
Greques, & Arabiques, par lesquelles je compris qu’il estoit dedié au souverain
Soleil: & davantage y estoient denotees toutes les mesures de la structure: mesmes
le nom de l’architecte estoit escrit en lettres Grecques sur l’obelisque, disant:


ΛΙΧΑΣ Ο ΛΙΒΥ ΚΟΣ ΛΙΘΟΔΟΜΟΣ ΩΡΘΟΣΕΝ ΜΕ.
Lichaz de Lybie architecte m’a erigé.


En la premiere face du plinthe sur lequel la pyramide estoit fondee, estoit
entaillee une cruelle bataille de Geans, ausquels ne defailloit sinon la vie, car ils
estoient exactement figurez avec le mouvement & grande promptitude de leurs
corps enormes: & la nature y estoit si bien ensuyvie & contrefaitte, & ses ef-
fects si proprement exprimez, qu’il sembloit que leurs pieds s’efforçassent
avec les yeux, & qu’ils courussent çà & là. Il y avoit des chevaux renversez
en cuidant ruer d’autres morts & blecez: plusieurs voulans asseoir leur pied
sur ceux qui estoient tombez, trebuschoient, en grand nombre. D’autres
y en avoit debridez & furieux, rompans la presse & la meslee. Aucuns de
B ij
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[6v] LIVRE PREMIER DE
ses Geans avoyent jetté leurs armes, & s’embrassoient en forme de lutte:
plusieurs estoient cheus, que l’on tiroit par les piedz, autres foulez aux piedz,
gisans entre les morts soubz les chevaux, dont aucuns taschoient se relever, &
mettoient leurs targues au devant des coups d’espées, & cimeterres, bien artiste-
ment figurez. La pluspart combattoit à pied, en confusion, & par trouppes. Assez
y en avoit armez de haubers, cuyrasses, & cabassets, enrichis de divers cymiers,
crestes, & devises: les autres tous nudz, qui sembloient assaillir leurs ennemis
d’un courage enflambé: maints estoient pourtraits en une effigie redoutable
comme s’escrians: autres en figure obstinée & furieuse, les uns prestz de mourir,
les autres du tout morts, manifestans leurs membres robustes, tellement que l’on
pouvoit veoir les muscles relevez, les joinctures des os, & les dures entorses des
nerfz estendus. Le combat sembloit si espouventable & horrible, que 1’on eust
estimé que Mars s’estoit assemblé par bataille à Porphyrion & Alcyoneus. Les fi-
gures estoient de marbre blanc, à demy relevées & le fondz de pierre de touche
tres-noire, pour donner grace & lustre aux images, & faire jetter hors l’ouvrage.
Là se pouvoient veoir des corps estranges, effortz extremes, actes affectionnez,
diverses morts, & victoire incertaine. Hélas! que mes espritz lassez & travaillez,
mon entendement confuz par continuelle diversité, & mes sens troublez de cho
ses si merveilleuses, ne peuvent suffire, je ne dy pas à declarer le tout, mais à biebien
exprimer la moindre partie de cette sculpture tant remarquable & industrieuse
Dieu! d’ou proceda si grand’audace & présomption, d’ou tel vouloir des-ordonné
d’assembler des pierres en si grand monceau? avec quels rouleaux, avec quels char-
riots, & autres machines tractoires ont esté levez si haut ces quartiers de grandeur
incroyable, pour eriger une si merveilleuse pyramide? Oncques Dinocrates ne
proposa plus superbement au grand Roy Alexandre la forme de son concept &
deseindessein sur la structure du mont Athos. A la vérité cette-cy excéde l’insolence des
Egyptiens, le miracle du Labyrinthe de Crete, & la renommée du Mausolée: aussi
sans doute, il ne vint jamais à la cognoissance de celuy qui remarqua les sept
miracles du monde. Il ne fut en nul temps veu ne pensé un tel edifice. Finable-
ment je considerois quelle resistance de voultes le pouvoit soustenir, quelle forme
de colomnes, quelle grosseur de pilliers tétragones ou hexagones, estoient suffi-
sans à porter une si grande charge: & jugeay selon raison, que le dessous estoit mas-
sif de la mesme roche, ou emply & massonné de blocage faisant une masse ferme
& solide. Et pour en sçavoir la verité, je regarday par la porte, & vis que là dedans
il y avoit une grande concavité, merveilleusement obscure.


PLUSIEURS GRANDES ET MERVEILLEUSES
oeuvres, à sçavoir un Cheval, un Colosse couché, un Elephant,
& singulierement une belle Porte.


Chap. IIII.


N ON, je ne me vante point, mais la raison me permet de dire qu’en
tout le monde universel ne furent oncques faites oeuvres si magni-
fiques, ny contemplées d’oeil mortel, & encores moins imaginées
par quelque entendement humain: & quasi oseroy-je franchement
affermer, qu’il n’est point en sçavoir ou pouvoir d’homme, d’esle-
ver, inventer, comprendre, ny achever une si grande excellence d’edifice. J’en
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POLIPHILE. 7
estois si surpris d’admiration, que nulle autre chose (tant fut-elle plaisante) ne pou-
voit entrer en ma fantasie, sinon lors qu’en considerant toutes les parties de cette
composition belle & bien proportionnée, je voyois les statuës faictes en formes
de pucelles. Adonc je souspirois si haut, que mes souspirs amoureux retentissoient
par ce lieu desert & solitaire, la douce cause de mes souspirs en ce lieu de delices
estoit la resouvenance de ma celeste & plus désirée Polia, l’idée de laquelle est
empreinte en mon coeur: en laquelle mon ame à fait sa retraitte, & se repose
comme en une seure franchise. Helas! elle ne m’avoit pas abandonné en ce voyant
esgareesgaré. Estant ainsi parvenu au lieu dont le regard me faisoit oublier tous
autres pensemens, j’allay adviser un beau portail d’excellent artifice, & en toute sa
composition accomply & parfait, tel, que je ne sens point en moy tant de sça-
voir que je le peusse suffisamment d’escrire, consideré qu’en nostre temps les ter-
mes vulgaires, propres & communs à l’architecture, sont ensevelis & esteins
avec les oeuvres. O sacrilege Barbarie execrable, tu as assailly la plus noble part du
thrésor Latin, accompagnée d’avarice insatiable: & as couvert d’ignorance mau-
dite l’art tant digne, que jadis fit florir & triompher Rome.


Devant ce portail s’estendoit une place contenant trente pas en quarré, pavée
de quarreaux de marbre, separez l’une de l’autre la longueur d’un pied, la separa-
tion & entre deux ouvrée de musaïque en forme d’entre las & fueillages de di-
verses couleurs, demolie en plusieurs endroits par la ruyne du bastiment. Sur la
fin de cette place à dextre & à senestre du costé des montaignes, estoyent erigez à
nyveau deux rangs de colomnes également distantes l’une de l’autre. Le premier
ordre commençoit au bout du pavé. Au front du portail de l’un des rangs jusques
à l’autre, y avoit distance de quinze pas. La plus grand’part de ses colomnes se
voit encores debout & entieres, avec les chapiteaux Doriques, contenans en hau-
teur le demy diametre de leur pied. Il y en avoit d’autres privées de leurs chapi-
teaux, plusieurs renversées, rompuës & demy enterrées dans les ruynes, parmy
lesquelles estoient creus des arbrisseaux & petits buyssonnets: qui me fit presumer
que ç’avoit esté un Hippodrome à dresser chevaux, ou quelque xyste pour exercer
la jeunesse, ou un paradromide à se promener, ou certain ample porche descou-
vert, ou bien le lieu d’un Euripe fait pour representer certaines batailles navales.
En cette place à dix pas ou environ de la porte y avoit un cheval de cuyvre, mer-
veilleusement grand, ayant deux aisles estenduës: le pied duquel contenoit cinq
pieds en rondeur sur le plant de sa base. La longueur de la jambe depuis la pince
de la corne jusques sous la poictrine, estoit de neuf pieds. La teste haute & rele-
vée, comme s’il eust esté esgaré, sans frein ny bride; ayant deux petites oreilles; l’v-
ne dressée sur le devant, l’autre couchée: les creins longs, ployez en ondes & pen-
dans du costé droit. Dessus ce cheval, & autour de luy, estoient faits plusieurs pe-
tis enfans qui s’efforçoient de le monter, mais un seul d’eux ne s’y pouvoit tenir
pour sa grande legereté, & prompt maniement: parquoy les uns tomboient, les
autres estoient prests de tomber: maints en y avoit de tresbuchez, qui taschoient
de remonter. Vous en eussiez veu qui s’empoignoient aux creins: & tels estoient
cheus sous son ventre, qui monstroient se vouloir relever.


B iij
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[7v] LIVRE PREMIER DE

Ce cheval estoit posé sur une planche de mesme matiere, & tout d’une fonte,
laquelle estoit assise sur une grande contrebase de marbre blanc: & n’avoit le
cheval (ainsi que je pouvois comprendre) esté encores donté: parquoy ces jeunes
enfans sembloient dolens sans voix plaintive, pource qu’ils en estoient privez,
& n’avoient fors la demonstration de vie sans l’usage. Il sembloit que le cheval
les voulust introduire dedans cette porte: car il estoit tourné de ce costé. La con-
trebase estoit massive, proportionnée en longueur, grosseur, & hauteur, pour sou-
stenir si grand’ machine, diversifiée de veines differentes en couleurs. Au front qui
regardoit la porte, estoit entaillé un chapeau de triomphe de marbre verd, à fueil-
les de Peucedan, & au dedans d iceluy les lettres qui s’ensuyvent, gravées en la
pierre blanche. En la face opposite & devers la croppe du cheval, y avoit un autre
pareil chapeau de fueilles d’Aconit mortel, avec autres lettres, disant.


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POLIPHILE. 8



Dedié aux dieux
ambiguz.




Le cheval d’in-
felicité.



En la face longue du costé droit, estoient entaillées certaines figures d’hom-
mes & de femmes dansans, qui avoyent chascun deux visages, l’un riant, & l’autre
pleurant. Ils dansoient en rond, s’entretenans par les mains, homme avechommeavec homme,
& femme avec femme, un bras de l’homme passant par dessus celuy de la femme,
& l’autre par dessous, en telle maniere que tousjours un visage joyeux estoit tourné
contre une face triste: & estoient en nombre deux fois sept, si parfaitement en-
taillez & figurez en leurs mouvemens, en linges volans, qu’ils n’accusoient l’ou-
vrier d’autre defaut, sinon qu’il n’avoit point mis de voix en l’une, n’y de l’armeslarmes
en l’autre. Cette danse estoit taillée en ovale, formé de deux demy cercles, conti-
nuez de deux lignes dessus & dessous.

Au bas de l’histoire estoit escrit Le Temps.

B iiij
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[8v] LIVRE PREMIER DE

En une autre ovale du costé senestre estoient entaillez du mesme ouvrage
quelques jeunes hommes qui cueilloient des fleurs en compagnie de plusieurs
damoyselles. Et au bas nede la figure y avoit des lettres engravées en la pierre, con-
tenant ce seul mot: PERTE. La grosseur des lettres estoit de la neufiesme partie,
& un peu plus, du diametre de leur quarré.


J’estois
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POLIPHILE. 9

J’estois fort esmerveillé considerant cette grande machine de cheval si tres-
bien faite que tous les membres respondoyent en mesure à la proportion du
corps. Et me fit souvenir de cestuy-la de Seius. Apres que je l’eu longuement re-
gardé, j’allay adviser de loing la figure d’un Elephant, qui n’estoit de rien moin-
dre en grandeur, n’y artifice. Et ainsi que je voulois aller voir, j’ouy comme le ge-
missement d’une personne malade: dont le poil me dressa en la teste: & sans plus
avant y penser, tiray vers celle part où j’avois entendu la voix, montant sur un
grand monceau de ruines. Quand je fus passé outre, je trouvay un merveilleux
Colosse, ayant les pieds sans semelles, les jambes creuses, & vuides, & pareillement
tout le reste du corps jusques à la teste, qui ne se pouvoit regarder sans horreur.
Lors je conjecturay que le vent entrant par l’ouverture des pieds, avoit causé
ce son en forme de gemissement, & que l’ouvrier l’avoit ainsi fait tout à escient.
Ce Colosse estoit couché à l’envers, fait de bronze, & jetté par excellent artifice.
Il sembloit estre d’un homme de moyen aage, gisant la teste un peu haute, & re-
posant sur un quarreau comme un malade. I1 avoit la bouche ouverte de six pas de
largeur, ainsi que s’il se fust voulu plaindre. Par les cheveux de sa teste on pouvoit
monter sur son estomach, & de là entrer en sa bouche, par le poil de sa barbe.
Quand je fus venu jusques là j’eu l’asseurance d’entrer dedans[unclear]: puis devallant par un
C
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[9v] LIVRE PREMIER DE
petit degré, je descendi en la gorge, apres en l’estomach, & de là par toutes les au-
tres parties du corps, jusques dedans les boyaux & entrailles. O merveilleuse con-
ception d’entendement humain, entreprise plus qu’àdmirable! Je vis toutes les
parties interieures du corps naturel ouvertes, & dans lesquelles on pouvoit aller,
le nom de chascune escrit en trois langues, à sçavoir Chaldée, Grecque, & Latine,
avec les maladies qui se peuvent engendrer, & par mesme moyen la cause, & le
remede. Par tout y avoit passage, tant que l’on pouvoit clairement voir os, arteres,
nerfs, veines, mucles, & intestins: car il estoit garny de plusieurs petites fenestres
secretes, qui donnoient lumiere suffisante: & n’y avoit faute d’une seule veine, non
plus qu’en celuy d’un homme parfait. Quand je fus au droit du coeur, j’apperceu le
lieu où amour forge ses souspirs, & l’endroit où il offense le plus griefvement.
Adonc je jettay une grande plainte, appellant Polia, si haut, que je senty retentir
toute celle machine: dont j’eu frayeur: puis je commençay à penser à l’excellence
de telle invention, par laquelle sans anatomie l’homme se pouvoit rendre excellent
& singulier en la cognoissance de son interieur humain. O graves esprits anti-
ques! O aage vrayement doré lors que la vertu estoit par egal avec la fortune, tu as
seulement laissé à ce siecle mal’heureux ignorance & avarice pour heritage! Apres
que je fus sorty de ce Colosse, je vis le front & le haut de la teste d’un autre: mais il
estoit en figure feminine, dont tout le reste estoit ensevely sous ses ruines, en sorte
que je n’en peu voir plus avant: à l’occasion dequoy je retournay au premier lieu,
où je contemplay le grand Elephant de pierre noire, estincelée de paillettes d’or
& d’argent, en maniere de poudre semée par dessus. La pierre estoit si polie & si
claire, quelle representoit tout ce qui estoit à l’entour, comme si c’eust esté un mi-
roër de bonne glace: toutesfois il s’en falloit quelques endroits où le metail l’avoit
terny de sa rouïllure verde. Cét Elephant avoit sur le haut du dos comme une ba-
stiere ou couverture de cuivre, liée à deux sangles larges estreintes par dessous, &
environnantes tout le ventre, entre lesquelles estoit la semblance d’un pilier quar-
ré en forme de piedestal de mesure correspondante à la grosseur de l’obelisque
dressé sur le dos de la beste, pource que nulle chose de grand’ pesanteur ne doit e-
stre assise en vain, car elle ne pourroit estre durable. Les trois faces de ce piedestal,
estoient entaillées de lettres Egyptiennes, & en la quatriesme estoit la porte pour
y entrer. L’elephant se monstroit exprimé si parfaitement, que rien ne defailloit
à l’industrie. Sa couverture estoit ornée de petites figures & histoires de demy re-
lief: & droit en son milieu se pouvoit veoir erigé un obelisque de pierre Lacédé-
monienne verde, qui avoit és faces égales un pas de largeur par le diametre de son
pied, & sept autres pas geometriques en hauteur: laquelle diminuoit en pointe: &
en la sommité estoit fichée une boule de matiere claire & transparante. Ce grand
relief d’animal estoit soustenu d’un soubassement ou contrebase de Porphyre.
Les deux grandes dents qui sailloient de sa bouche, furent faites de pierre blan-
che, reluisante comme yvoire. A sa couverture estoit attaché avec riches boucles
dorées un poitral du mesme cuyvre: au milieu duquel estoit escrit. LE CER-
VEAU EST EN LA TESTE.
Et semblablement l’extrémité par où
le col joint à la teste, estoit environnée d’un beau lien, auquel pendoit un enrichis-
sement en forme de chanfrein, jetté sur le front de la beste, composé de deux quar-
rez entiers & bordé de fueillage antique, aussi fait de cuyvre:
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[10]
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[10v] LIVRE PREMIER DE
au milieu duquel estoient insculpées[sic] des let-
tres Ioniques, & Arabiques, qui disoient:
Labeur & industrie.
Le proboscide ne touchoit pas au soubasse-
ment, mais estoit un peu souslevé & renversé
devers le front. Il avoit les oreilles pendantes,
larges, & ridées, d’estrange sorte, monstrant par
sa grandeur qu’il excedoit le naturel. Le sou-
bassement estoit berlong, & en ovale, entaillé
de characteres Egyptiens hieroglyphiques, &
garny de ses moulures. La longueur estoit de
douze pas, la largeur de cinq, la hauteur de
trois. En l’un des costez je trouvay une petite
porte, & une montée de sept degrez: par les-
quels arrivay sur le plant du soubassement: &
vey que au quarré posé sous le ventre, estoit
cavee une autre petite porte. En la concavité
de cét Elephant y avoit des chevilles de metail,
fichees aux deux costez en forme de degrez, par
lesquelles on pouvoit aysément monter & al-
ler à travers cette machine creuse. Qui fit que
j’eus volonté de le veoir, tellement que j’en-
tray par cette porte: puis grimpay par les che-
villes en ce merveilleux corps tout eventré, re-
servé que l’on avoit laissé autant de massif par


dedans, qu’il en avoit au dessous par de-
hors, pour soustenir son obelisque: & tant
d’espace à chascun costé des flancs de l’E-
lephant, qu’un homme y pouvoit passer à
son aise. A la voulte du dos sur le derriere
pendoit à chaines de cuivre une lampe ar-
dante, qui jamais ne s’esteindoit, & illumi-
noit toute cette grande place vuide, en
laquelle je vey la figure d’un homme nud,
grand comme le naturel ordinaire, ayant
en sa teste une couronne, le tout de pier-
re noire: mais les yeux, les dens, & les on-
gles, estoient d’argent. Cette figure estoit
plantee droite sur le couvercle d’un sepul-
chre fait à demy-rond, entaillé à escailles,
avec les moulures requises. Elle avoit le
bras droit estendu sur le devant, tenant un
sceptre: & la main gauche reposee sur un
escusson, courbé en forme de carenne de
barque, & taillé autour à la semblance de l’os
d’une teste de cheval: auquel estoit escrit
des lettres HebraïquasHebraïques Grecques & La-
tines,


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POLIPHILE. 11
אם לא כי הבהסתה את בשדי אזי הײתי ערים

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ΓΥΜΟΝΟΣΗΝ, ΕΙ ΜΗ ΑΝ ΘΗΡΙΟΝ Ε ΜΕ ΚΑΛΥΨΕΝ: ΖΙΤΕΙ,
ΕΥΡΗΣΗ ΔΕ ΕΑΣΟΝ ΜΕ

NUDUS ERAM, BESTIA NI ME TEXISSET: QUAERE,
ET INVENIES: ME SINITO.

J’estois nud, si la beste ne m’eust couvert: cerche , & tu trouveras. laisse moy.


Dont je me trouvay tout esbahy, & un petit surpris de crainte. Parquoy sans
plus arrester je me mis en chemin pour sortir: & passant au costé de devant vers la
teste, j’y apperceu une autre lampe allumee: & un autre sepulchre semblable en
toutes choses au premier, fors que la figure estoit d’une femme, qui avoit le bras
droit souslevé, monstrant du premier doigt de sa main la partie qui estoit derriere
elle: de l’autre main elle tenoit un tableau touchant au couvercle du sepulchre, au-
quel estoit escrit en trois langues.
היהמי שתיהת קח םן האוצה היה
כאוה נפשך אכל אוהיר אותך הסר
חראש ואל תונע בניפו

ΟΣΤΙΣΕΙ ΛΑΒΕ ΕΚΤΟΥΔΕ ΘΗΣΑΥ-
ΡΟΥ ΟΣΟΝ ΑΝ ΑΡΕΣΚΟΙ. ΠΑ-
ΡΑΙΝΩ ΔΕ ΩΕ ΛΑΒΗΣ ΤΗΝ ΚΕ-
ΨΑΛΗΝ, ΜΗ ΑΠΤΟΥ ΣΟΜΑΤΟΣ.

Quisquis es quantumcumque libverit, huius
thesauri sume: at moneo, aufer caput, corpus ne
tangito.

C’est à dire.
Quiconque tu sois, pren de ce thresor tant
qu’il te plaira: mais je t’admonneste que tu
prenes la teste, & ne touches au corps.
Ces choses me furent bien nouvelles, mes-
mes les énigmes, lesquels je leu & releu
plusieurs fois, pour les entendre: mais leur
signification me sembla fort ambiguë, &
telle que je ne la sçeu trouver: avec ce je
n’osois rien entreprendre, car j’estois sur-
pris d’une horreur devote, en ce lieu tene-
breux, n’ayant lumiere fors de deux lampes.
D’avantage le grand desir que j’avois de
contempler à mon aise la belle porte, fut occasion que je ne m’y arrestay autre-
ment: ains en party, en deliberation toutesfois d’y retourner pour le considerer
plus à loisir. Ainsi je me descendi par le lieu où j’estois entré, & regarday cette
grande beste par dehors, pensant quelle hardiesse humaine avoit esté si temeraire,
d’entreprendre besongne tant relevee, quels cizeaux quels outils & ferremens,
avoient peu penetrer une matiere tant dure & tant rebelle, mesmement que tou-
tes les touches de dedans se rapportoient à celles de dehors. Apres que je fus des-
cendu tout au bas sur le pavé, j’advisay le soubassement qui le soustenoit, à l’entour
duquel estoient attachez ces hieroglyphes.


C iij
Fac-similé BVH


[11v] LIVRE PREMIER DE

Premierement l’os de la teste d’un boeuf, avec des instrumens rustiques, liez
aux cornes, un autel assis sur deux pieds de chevre, en la face duquel y avoit un oeil,
& un vaultour, le feu allumé sur l’autel: apres un bassin à laver, un vase à biberon,
un pelloton de filet traversé d’un fuzeau, un vase antique ayant la bouche couver-
te, une semelle avec un oeil & deux rameaux, l’un d’olive, & l’autre de palme, un
ancre, un oye, & lampe antique, tenuë par une main; un timon de navire aussi anti-
que, auquel estoit attaché une branche d’olivier puis deux hamessons, & un daul-
phin, & pour le dernier un coffre cloz & ferré, le tout entaillé de belle sculpture,
en cette forme.


Lesquelles tres-antiques & sainctes escritures, apres y avoir bien
pensé, j’interpretay en cette sorte.


Ex labore Deo naturae sacrifica liberaliter, paulatim reduces animum Deo subjectum, firmam
custodiam vitae tuae misericorditer gubernando, tenebit incolumémque servabit.

C’est à dire.


Sacrifie liberalement de ton labeur au Dieu de nature, peu à peu tu reduiras ton
esprit en la sujection de Dieu, qui par sa misericorde sera seure garde de ta vie, &
en la gouvernant la conservera saine & sauve.


Je laissay à grand difficulté cette belle figure, tant elle me plaisoit & puis je re-
tournay à regarder le grand cheval, qui avoit la teste seiche & maigre, proportion-
Fac-similé BVH




POLIPHILE. 12
nément petite, & tres bien formee pour ressembler inconstant. On luy voyoit
quasi trembler les muscles, & sembloit mieux vif que feinct. En son front estoit
gravé ce mot Grec GENEA. De tous ces grans ouvrages qui là gisoient en
monceaux, le temps avoit seulement espargné ces quatre belles & excellentes
pieces, le Cheval, l’Elephant, le Colosse, & la Porte. O magnifiques ouvriers an-
ciens quelle cruauté assaillit si rigoureusement vostre vertu, que vous avez porté
avec vous en sepulture le bien de nostre richesse?


Estant venu devant la porte, qui meritoit bien d’estre songneusement conside-
ree pour l’excellence de l’ouvrage, il me print envie d’entendre la proportion &
mesure que l’ouvrier y avoit observee: dont pour la trouver j’usay promptement
de cette pratique. Je mesuray l’un des quarrez qui soustenoient les colomnes
doubles de chacun costé, & par cela j’en compris facilement la raison.


Premierement il avoit fait une figure quarree A B C D, Divisee par trois li-
gnes droites, & trois traversantes, egalement distantes l’une de l’autre, composans
seize quarrez: puis adjouta sur la figure quarree une de ses moities, laquelle divisee
par les mesmes mesures, faisoit vingt & quatre quarrez, compris les seize de la
premiere figure quarree. Tirant apres en la premiere figure A B C D, deux diago-
nales, qui estant marquees de deux lignes croisans par le milieu, faisoient quatre
quarrez, ayant chascun son diagone ou ligne traversale. Il fit d’avantage un Rhom-
be ou lozenge au dessus du grand quarré, en trassant dans son vuide quatre lignes
sur les quatre principaux points qui separent egalement les quatre costez du vui-
de. Apres que j’eu conceu en mon entendement cette figure, je pensay; Que peu-
vent faire les architectes modernes, qui s’estiment sçavans, sans lettres & sans do-
ctrine? Ils ne sçavent n’y regle n’y mesure, parquoy ils corrompent & difforment
toutes manieres de bastiments tant particuliers que publiques, desprisans la natu-
re qui les enseigne à bien faire, s’ils la veulent imiter. Les bons ouvriers outre la
science peuvent enrichir leur besongne, & y adjouter ou diminuer pour conten-
ter la veuë, mais que le massif demeure entier, auquel toutes parties se doivent ac-
corder. Par ce massif, j’entens le corps de l’edifice, lequel sans ornemens fait co-
gnoistre le sçavoir de 1’esprit du maistre: car il est facile d’enrichir apres l’inven-
tion: Toutesfois sur tout est à estimer la distribution, departement, & disposition
des membres: dont faut conclure que c’est chose usitee & commune à chascun ou-
vrier, voire jusques aux apprentis, de savoir orner un ouvrage: mais inventer,
certainement gist en la teste des sçavans. Pour retourner à nostre sujet, ostant du
grand quarré & de son demy, le rhombe & les lignes diagonales, laisses les trois
perpendiculaires, & les trois traversantes, sauf celle du milieu laquelle se termine
au milieu des perpendiculaires, coupee en quatre pars & portions: par cette reigle
vous trouverez deux perfaits[sic] quarrez, l’un en haut, & l’autre en bas, contenant
chascun quatre petis quarrez qui font la porte. Or si vous prenez la diagonale du
quarré d’embas, elle vous enseignera quelle espesseur faut donner au sintre du
portail, si vous la dressez toute debout vers la ligne A B, qui servira d’architrave.
Et le point du milieu du quarré d’enhaut vous monstrera l’arc & courbure qu’il
faut donner à la porte en tournant une pointe du compas en demy-rond, qui repo-
sera sur la ligne traversante qui coupe le quarré & demy en deux pars egalles. Mais
s’il se fait par autre voye, je ne l’estime point parfait.


C iiij
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[12v]
Fac-similé BVH


POLIPHILE. 13

Ceste mesure fut inventee par les ouvriers antiques bien experts en masson-
nerie, & observee en leurs arcs & voultures, pour leur donner grace & resisten-
ce. Le piedestal ou contrebaze de colomnes, commençoit au nyveau du pavé par
un plinthe: & le tout estoit de la hauteur d’un pied, garny de ses moulures avec
leurs astragales ou fuzees, suivant l’alignement de l’edifice & servant d’embasse-
ment aux costiers ou jambage de la porte. L’espace contenu entre les lignes
A,B,E,F, estoit divisé en trois parties, l’une pour l’architrave, l’autre pour la frize,
& la tierce pour la couronne ou corniche, qui avoit une partie plus que les deux
autres: c’est à dire, que si l’architrave à cinq parties, & autant la frize, la couronne
en doit avoir six: laquelle en cét oeuvre excedoit cétte mesure, d’autant que l’ou-
vrier entendu, avoit fait un pendant de demy pied sur la cymaise de la couronne, à
celle fin que la saillie de ses moulures n’empeschast la veuë des sculptures qui
estoient au dessus, combien que l’on peut aussi agrandir l’architrave & la frize, par
leurs ornemens, selon l’ordonnance de l’ouvrage. Sous la corniche y avoit un quar-
ré de chascun costé autant large que sa saillie. La frize estant par dessous, avoit au
tant de largeur que la moytié de ce quarré, ou que la tierce partie d’un des vingt &
quatre quarrez. L’espace entre les deux quatrezquarrez, estoit divisé en sept parties: ce-
luy du milieu qui respondoit à plomb sur l’ouverture de la porte, estoit employé
en un nid pour mettre la figure d’une Nymphe. A chascun des costez y en demeu-
roit trois pour d’autres figures. La saillie de la plus haute couronne ou corniche,
se peut facilement trouver en faisant de la ligne de sa grosseur un quarré, le dia-
gone duquel fera son projet. Or comprenant toute la figure des vingt & quatre
quarrez ensemble, vous trouverez qu’elle contient un quarré parfait & demy.
Divisez le demy qui est sur le quarré en six parties, par cinq lignes droites, & cinq
perpendiculaires, & tirez une ligne depuis le milieu de la cinquiesme traversante
jusques au coin du grand quarré parfait A, où commence l’architrave: puis la dres-
sez perpendiculairement sur la clef de l’architrave courbe, ou voulture de la por-
te: & elle vous monstrera la hauteur reguliere du frontispice ou comble de dessus,
les extremitez duquel se doivent joindre & rapporter à la saillie de la derniere
couronne ou cymaise, & avec semblables moulures.


D
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[13v]
Fac-similé BVH


POLIPHILE. 14

Ceste porte estoit edifiee de pierres de quartier, si proprement jointes, qu’elle
sembloit tout d’une piece. Aux deux costez d’icelle, en distance de deux pas, gi-
soient deux grandes colomnes, quasi toutes ensevelies en la ruyne, lesquelles je
descouvry aucunement, & vey que les bases & chapiteaux estoient de cuyvre. Je
mesuray la hauteur d’une base, doublant laquelle je trouvay le diametre du pied
de la colomne, & par celle mesme cogneu sa longueur, qui passoit vingt & huict
coudees. Les deux plus prochaines de la porte, estoient l’une de Porphyre, & l’au-
tre d’Ophite, ou Serpentine: les autres deux estoient Caryatides canelees. Aux
deux costez y en avoit plusieurs autres, aucunes distribuees de deux en deux, au-
tres mises en egale distance, faites de pierre Laconique tresseure. Le demy-dia-
metre du pied de la colomne faisoit la hauteur de la base, qui consistoit en bo-
zel, contre-bozel, & plinthe, formee en cette maniere. Divisant la hauteur de la
base en trois parties, on donnoit l’une au plinthe qui avoit en largeur un diametre
& demy du pied de la colomne. Les deux parties qui restoient, estoient divisees
en quatre: l’une en avoit le bozel d’enhaut, les trois autres divisees en deux, l’une
pour le bozel d’embas, & l’autre pour le contre-bozel. Les filets avoient chascun
une septiesme partie du tout. Telle mesure fut observee par les Architectes anti-
ques, pource qu’elle leur sembloit bonne & reguliere. Sur les chapiteaux d’icelles
colomnes estoit posé un bel architrave ou epystile, fait à trois faces: la premiere
d’embas ornee pour moulure d’une corde de billettes en forme de boullettes:
la seconde de ce mesme ouvrage, fors qu’apres deux billettes rondes, il y en avoit
une longue en façon de fuzee: la tierce estoit faite à oreilles de souris, refenduës
& taillees en maniere de fueillage. Au dessus estoit la frize ou zophore, entaillee
à rameaux de fleurs antiques, entrelassees de branches de vigne, & diverses herbes,
entremeslees de plusieurs sortes d’oiseaux. Apres y avoit un ordre de mutules ou
modions ressemblans à testes de solives, saillans de la muraille par distances egales,
sur lesquelles commençoient les moulures d’une grande couronne. Le reste de
l’edifice de là en haut estoit demoly & tombé: mais il y avoit apparence de gran-
des fenestres doubles, denuees de leurs ornemens, aucunement demonstrans quel
avoit esté le bastiment en son entier. Sous cét architrave se venoit rendre la pointe
du frontispice de la porte, aux deux costez duquel, qui avoient la forme de deux
triangles ysoscelles (c’est à dire ayans deux costez egaux) estoient entaillez deux
ronds enclos de moulures, & environnez de chapeaux de triomphe, faits de fueil-
les de chesne, liez de rubens de soye, dedans lesquels estoient deux figures sortans
du platfons ou concave des ronds, depuis la ceinture en sus, ayans l’estomach cou-
vert d’un manteau, noüé sur l’espaule senestre, à la mode antique, l’une à barbe
meslee, toutes deux couronnees de Laurier, & en leur regard presentans grande
majesté. Es saillies de la frize posant sur les colomnes, estoient entaillez certains
Aigles, tenans les aisles ouvertes, & perchez sur des festons de verdure, entremeslez
de fruicts, un peu pendans contre le milieu: les bouts desquels sembloient estre
attachez par les deux costez à liasses de basse taille & en plusieurs replis percez à
jour, en maniere de rubens. A l’opposite de cétte porte estoit situé un grand cours de
colomnes. Et pource que je vous ay suffisamment (comme il me semble) specifié ces
membres principaux, reste maintenant à descrire ses enrichissemens: car l’Archi-
tecte doit en premier lieu concevoir & disposer en son entendement le massif de
toute l’oeuvre, en apres penser des ornemens, qui ne sont que les accessoires du
principal, consideré qu’au premier est cogneu le sçavoir & l’experience de l’ou-
vrier, estant tres-facile, & commun quasi aux apprentis.


D ij
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LIVRE PREMIER DE


Descriptions des ornemens & enrichissements
de l’ouvrage.


CHAP. V.


C ’EST ICY que les amans (peut estre) attendent ouïr de
moy choses qui leur soyent plus plaisantes, & telles que
sont les pensées dont ils entretiennent leurs coeurs, mais
je les prie qu’ils me vueillent excuser, si je demeure un
petit longuement en cette description: car j’espere cy
apres leur satisfaire de ce qu’ils desirent. La principale
partie de l’Architecte, est l’invention du corps de tout
l’edifice: car il le peut apres facilement reduire en me-
nuës divisions, ne plus ne moins qu’un Musicien ayant
inventé le ton sur un temps, par une longue ou maxime,
proportionne apres en minines chromatiques, c’est à dire
temporelles qu’il rapporte sur la note solide. Ainsi en l’invention de l’Architecte,
la regle principale & plus necessaire, est le quarré, auquel apres qu’il est distribué
& departy en plusieurs autres petits quarrez, se trouve l’accord & convenable
proportion ou harmonie de tout l’edifice, tellement que tous accessoires revien-
nent & respondent à leur principal: & ainsi estoit faite celle porte. Premierement
au costé droit estoit un piedestal garny de ses moulures, plus haut que large, c’est
à sçavoir de proportion diagonée. Il me convient user de termes cogneuz entre
artistes, nonobstant qu’ils ne soient pas vulgaires: car nous sommes descheus de ce
thresor de paroles qui pouvoient proprement exprimer & declarer toutes les par-
ticularitez de cét ouvrage, & en faut parler avec les vocables rudes & mal propres
qui nous sont demeurez.


Or dedans le quarré de ce piedestal, estoit entaillé en albastre diaphane, ou trans-
parent, un homme quelque peu excedant l’aage moyen & viril, le visage robuste &
rustique, la barbe rude, forte, & herissee, les poils droits, piquans, tellement que son
menton ressembloit le dos d’un sanglier. Il estoit assis sur une pierre, enveloppée d’une
peau de bouc, dont les jambes de derriere estoient noüees sur ses costez, le col
pendant entre ses jambes & le poil tourné devers sa chair. Entre ses genoux y
avoit une enclume fichee, posee sur un tronc d’arbre tout raboteux: & forgeoit
une paire d’aisles, tenant le marteau levé, comme s’il eust voulu frapper sur son
ouvrage, devant luy estoit une belle dame, qui tenoit un petit enfant tout nud, as-
sis sur sa cuysse, qu’elle avoit pour cette cause un peu haute & levée, appuyant son
pied contre une pierre en forme de roche, qui estoit joignant le siege du forgeron,
faite là aupres en une petite caverne qui servoit de fournaise & sembloit allumer
un feu de charbon. La dame avoit les tresses mignonnement rapportees à l’entour
du front, environnans sa teste, figuree en tout & par tout si delicatement, que je
m’esbahy comme les autres statuës là entaillees de la mesme matiere, ne mouroient
d’amour pour elle. A son costé estoit un guerierguerrier ayant la façon d’estre furieux, ve-
stu d’un haubergeon antique: sur le milieu de la poitrine duquel, estoit empreinte
l’horrible face de Meduse: & une escharpe ou ceinture bien large traversoit son
grand estomach. Il avoit le bras gauche un peu levé, & tenoit une forte lance. Sa
teste estoit couverte d’un cabasset à creste. Le bras droit n’estoit point apparent
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POLIPHILE. 15
car les autres figures le couvroient. Derriere la teste du forgeron qui sembloit in-
cliné, paroissoit un jouvenceau, de la ceinture ensus vestu d’un drap volant fort
delié; Toutes ces figures estoient taillees d’albastre, & avoient esté rapportees, sur
un fonds de corail vermeil, qui donnoit lustre au nud, lequel pour cette cause se
monstroit de la couleur d’une rose incarnate. En l’autre piedestal au costé senestre,
estoit entaillé un homme nud, d’aage viril, & gracieux regard, demonstrant une
grande inconstance. Il estoit assis sur un siege quarré fait à l’antique, & avoit chaussé
des brodequins cordelez sur la greve, & à chacun tallon une aisle. Aupres de luy
se reposoit celle mesme dame toute nuë, sur la poitrine de laquelle se relevoient
deux petits tetons comme deux demies pommes: & tant estoit conforme & sem-
blable en tout & par tout à celle de l’autre piedestal, que qui les eust voulu mou-
ler, facilement les eust jugees tout une mesme. Cette dame presentoit son enfant
à ce personnage, pour l’endoctriner & instruire: l’enfant avoit desja prins des aisles
& estoit debout, s’enclinant devant luy, il tenoit aussi deux fleches, mais avec une
telle contenance, que l’on pouvoit aysément conjecturer que le grand enseignoit
au petit en quelle maniere il en devoit user, pour bien mettre en oeuvre. La mere
tenoit le carquois vuide, & l’arc bandé. Aux pieds de ce maistre gisoit un sceptre
entortillé de deux serpens. Pareillement y estoit le guerrier, & une femme ayant
en sa teste un cabasset, laquelle portoit un trophee au bout d’une lance, c’est à sça-
voir un haubergeon antique, au dessus d’une boule ronde posee entre-deux aisles,
& y estoit escrit, RIEN D’ASSEURE. Ceste dame seconde estoit vestuë
d’un linge volant, & monstroit sa poitrine descouverte. Les quatre colomnes pro-
chaines de la porte estoient d’un Porphyre de couleur vermeille, un peu obscur, &
semé de taches plus claires & resplendissantes. Leur hauteur estoit de sept diame-
tres de leur pied, & estoient canelees, chacune de vingt & quatre canaux, entre
deux canelures un filet, comprenant la quarte partie du diametre du canal. La tier-
ce partie de la colomne devers le bas, estoit rudentee, c’est à dire que les canaux
estoient pleins en forme de bastons ronds. Adonc je presumay que la cause pour-
quoy elles furent ainsi canelees, avec la tierce partie rudentee, estoit pource que
cette structure excellente avoit esté dediee aux deux sexes des Dieux, sçavoir est
à Dieu & Deesse, comme à mere & à fils, à pere & à fille, à mary & à femme, ou au-
tre semblable, & que les canaux estoient attribuez au sexe feminin, & le remplissa-
ge au masculin. Ces colomnes canelees furent premierement faites au temple d’u-
ne Deesse, voulans les Architectes par les canaux representer les plis des vestemens
des femmes: & sur icelles mirent les chapiteaux avec leurs volutes ou rouleaux
pour signifier leur chevelure, ainsi que la portent les Grecques, c’est à dire troussee
au dessus des oreilles. Les colomnes Caryatides, lesquelles ont pour chapiteau la
teste d’une femme paree de son accoustrement, furent premierement faites en
opprobre du peuple rebelle de Carya cité de la Moree, qui s’allia avec les Persans
contre les Grecs de sa propre nation: à fin que cela servist de perpetuelle memoi-
re, pour improuver l’inconstance plus que feminine de ce peuple de Carye. Les
bases de ces quatre colomnes estoient de cuyvre, enrichies d’ouvrage à fueilles de
chesnes, & garnies de glans. Les chapiteaux de la mesme matiere, couverts de tail-
loërs ou tuilleaux eschancrez, & au milieu de chacune eschancrure une belle fleur
de lis: le vase du chapiteau revestu de deux ordres de fueilles d’Acanthe, chacun
ordre contenant huict fueilles, à la mode Romaine, & Corinthienne: desquelles
fueilles sortoient les petites volutes, qui s’assembloient au milieu du vase, & com-
renversoit en maniere de rouleaux és quatre coins de cét ouvrage. Marc Agrippe
D iij
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[15v] LIVRE PREMIER DE
pe[sic] les fit mettre telles au portail du graudgrand temple Panthéon à Rome. A chacun
chapiteau estoit attribué pour sa hauteur un diametre entier du pied de la colom-
ne, observant la proportion & mesure de toutes ses parties & ornemens. Le seuil
de la porte estoit fait d’une grande pierre verde, semee de taches blanches, noires,
jaunes, & autres diverses & imparfaictes, sur lequel estoient posées & assises les
costieres ou jambages, qui avoient autant de largeur que le seuil, & un pas d’avan-
tage, auquel, ny pareillement aux contrefors n’y avoit aucune apparence qu’il y
eust jamais eu gons ou verroux. Au dessus de la voulture de la porte, estoit l’archi-
trave avec ses moulures & ornemens, comme billettes, oreilles de souris, & au-
tres. La clef ou coin de l’arc ou voulte, estoit d’une Agathe de pierre tresnoire, tail-
lee en forme d’aigle, quasi toute hors du massif, ayant les aisles estenduës, & tenant
un enfant entre ses serres, droitement par aupres du nombril, si discretement fa-
çonné, qu’il sembloit que l’oyseau craignist de le blesser. Vous eussiez dit à veoir
son petit visage, qu’il avoit peur de tomber, à raison dequoy il avoit estendu ses
bras, & s’estoit empongné aux aisles de l’aigle, aux gros os qui joignent à l’espaule,
& retiroit ses petites jambes contremont par dessus la queuë, laquelle sembloit
passer jusques au dessous de la voulture. Il estoit si parfaictement contrefaict de la
veine blanche de l’Agathe, ou Onyce, & l’aigle de la Sardoine, qui est l’autre veine
proche en la mesme pierre, que je demeuray tout estonné, pensant en qu’elle ma-
niere l’ouvrier ingenieux avoit imaginé d’appliquer celle pierre à si belle inven-
tion. A veoir les plumes que l’oyseau avoit herissees à l’entour du col, le bec ou-
vert, & la langue haletant, vous eussiez peu cognoistre qu’il estoit espris de l’amour
de cét enfant. Le reste du dessous de la voulte estoit departy en menus quarrez, à
chacun desquels estoit faite une rosace de demy bosse, qui sembloit pendante. Les
quarrez contenoient autant en largeur que les costieres de la porte, depuis la cein-
ture ensus (laquelle s’estendoit aussi par dedans l’entree de la porte à travers ses
jambages) sur l’endroit ou la voulte commençoit à flechir. En chacun des deux
triangles formez par ladite voulture & les colomnes, y avoit une Pastophore (qui
est le surnom de Venus, Deesse d’amour) taillee en forme de camayeu, leurs veste-
mens volans, qui descouvroient partie de leurs belles cuysses, ensemble le bras &
la poitrine, les cheveux espars, & les pieds sans chaussure, tenant chacune un tro-
phee tourné devers le coin du triangle pour emplir le vuide. Le fons estoit de
pierre de touche, & les figures de marbre blanc. Au dessus de l’architrave estoit la
frize, au milieu de laquelle on avoit planté un tableau d’or, avec un Epigramme
ou inscription en lettres Grecques capitales rapportees de fin argent de copelle,
qui disoient ainsi:


ΑΦΡΟΔΙΤΗ ΚΑΙ ΤΩ ΥΙΩΙ ΕΡΟΤΙ ΔΙΟΝΥΣΟΣ ΚΑΙ ΔΗΜΗΤΡΑ
ΕΚ ΤΟΝ ΙΔΙΩΝ ΜΗΤΡΙ ΣΥΜ ΠΑΘΕΣΤΑΤΗ.


Diis Veneri & filio Amori, Bacchus & Ceres de suis (s.
substantiis) matri pientissimae.


C’est à dire: A la tres-pieuse mere Venus, & à son fils Amour, Bacchus
& Ceres ont donné cecy de leur propre.


Aux deux costez de la table estoient deux petis enfans volans, tous nuds, & faits
du propre metail, les mains posees sur les extremitez, comme s’ils l’eussent souste-
nuë, le tout rapporté sur une pierre de la couleur du ciel quand il est serain, qui
rendoit le lustre de vray & naturel azur. Es faces de la frize qui sailloient sur les
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POLIPHILE. 16
colomnes estoient entaillees quelques despouïlles antiques, comme hauber-
geons, cuyrasses, cottes, escussons, cabassets, haches, flambeaux ardans, faisseaux de
verges avec les cognees, arcs, trousses & fleches, & autres semblables machines
servantes & commodes à la guerre, tant de terre, que de mer, qui signifioient les
triomphes, 1es victoires, & la puissance, qui firent jadis changer à Jupiter sa propre
forme, & font ordinairement mourir les hommes en douceur & plaisir. Apres
estoit poseeposé le grand corniche avec ses moulures & lineamens requis; lesquels se
rapportoient à tout le demeurant de l’edifice: car tout ainsi que si au corps humain
une qualité est discordante à l’autre, il succede une maladie, pource que l’accident
& le composé sont contraires: pereillementpareillement si les membres du corps ne sont assis
en lieu propre & convenable, i1 s’en ensuyt deformité de la personne: en sembla-
ble l’edifice est discordant & malade, si l’ordre & la deuë composition ne s’y treu-
vent observees: De là procede la corruption & depravation és idiots modernes,
ignorans la vraye situation des lieux & parties du bastiment; car le maistre sage &
expert le compare au corps humain bien proportionné, & proprement vestu.
Apres la frize y avoit une moulure, & au dessus quatre quarrez, c’est à sçavoir
deux aux deux saillies de la frize sur les colomnes, & deux à plomb au milieu de la
porte: entre lesquelles dans une niche estoit posee une Nymphe de cuyvre, tenant
deux flambeaux, l’un esteint tourné devers la terre, & l’autre allumé droit devers
le Soleil: l’ardant en la main dextre, & l’autre en la senestre. Au quarré du costé
droit, sur la saillie, estoit entaillé de demy-relief, l’histoire de Clymené la jalouse,
les cheveux de laquelle commençoient à prendre forme de rameaux; toute
fondante en larmes: elle suyvoit Phebus, qui fuyoit devant elle comme s’elle eust esté
sa mortelle ennemie. Au costé gauche estoit Cyparissus tout desconforté, & mou-
rant de dueil, à cause de sa belle Biche, qui estoit lardee d’une fleche. Aupres de
luy gisoit Apollo, plorant amerement. Au troisiesme je vey Leucothea, cruelle-
ment occise par son propre pere: & son corps qui se couvroit d’escorce, & deve-
noit un bel arbre. Au quatriesme & dernier quarré, estoit figurée la piteuse Da-
phné, desjà lasse, & quasi se rendant aux ardens desirs d’Apollo, n’eust esté que ses
gracieux membres se convertissoient en perpetuelle verdure. En la corniche (qui
est la derniere partie & piece des moulures) estoit faite certaine denteleure, &
ovales, entremeslées de foudres ou sagettes barbelées: & au dessus une moulure
à fueillage. Finablement il y avoit les cymes (ce sont les lignes pendantes qui font
le frontispice, & le ferment en triangle) lesquelles faisoient la closture de l’oeuvre.
Toutes ces sculptures estoient si proprement taillées, que l’on y eust sçeu co-
gnoistre ou appercevoir un seul coup de marteau, cizeau, ny autre ferrement: tant
elles estoient unies, & bien menées.


Maintenant pour retourner au frontispice, auquel se reduisent & rapportent
toutes les moulures qui sont en la corniche, excepté la nasselle qui se pratique
en ce membre, au plant du triangle appelé tympan, estoit taillé en rond ou chap-
peau de verdure de diverses fleurs, fruicts, herbes, & rameaux, tout d’une fine
pierre verde: & sembloit estre attaché en quatre endroits, de lyasses entrelassées,
Aux deux costez estoient deux Scylles, ayans forme de femmes nuës depuis la
ceinture en amont, le demeurant en figure de poisson: lesquelles avoient 1’un des
bras dessus ce rond, & l’autre dessous. Leurs queuës s’estendoient devers les coins
du triangle, entortillées en maniere d’anneaux, avec les aislerons comme de pois-
son. Elles sembloient de visage à pucelles; & avoient les cheveux partie troussez
sur le front, le reste enveloppé à l’entour de la teste, ainsi que les femmes ont ac-
coustumé les agencer. D’entre les espaules leur sortoient deux aisles de Harpyes,
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[16v] LIVRE PREMIER DE
estenduës devers les entortillemens de leurs queuës. Au bas de leurs flancs com-
mençoient les escailles, lesquelles alloient en diminuant jusques au bout de la
queuë, appuyans contre le rond leurs pieds qui ressembloient à ceux d’un veau
marin. Dedans ce rond estoit taillée une chevre allaittant un enfant, qui avoit l’u-
ne des jambes estenduë, & l’autre un petit retirée: il s’estoit empoigné des deux
mains au poil de 1a chevre, & avoit les yeux ententifs à regarder les mammelles,
& la bouche à les succer. Tout aupres estoit une Nymphe qui luy faisoit chere, &
sembloit un peu inclinée souslevant de la main gauche le pied de la chevre, & de
la droite approchoit les mammelles à la bouche de l’enfant, qui les baisoit bien
savoureusement. Et au dessous estoit escrit, AMALTHEA, La chevre qui
nourrist Jupiter. Devers la teste de cette chevre, y avoit une autre Nymphe, qui
l’embrassoit d’une main par le col, & de l’autre la tenoit par les cornes. Au milieu
encores y en avoit une autre, qui tenoit de ses deux mains par les deux anses
un moule à formages & au bas estoit ce mot, MELISSA, mouche à miel, puis
deux autres Nymphes entre ces trois, qui sembloient saulter & danser au son de
quelques instrumens qu’elles portoient. Leurs vestemens estoient si bien faits,
qu’ils representoient tous les mouvemens de la personne, & tout le demeu-
rant parfaitement achevé & accompli. Ce n’estoit pas ouvrage de Polyclete, ny de
Phidias ou Lysippe, & moins de ceux de la Royne Artemisia, c’est à sçavoir Sca-
phe, Briaxe, Timothée, Leochare, & Theon, sculpteurs tres-renommez: car certes
il estoit par dessus tout humain entendement. Au frontispice sur le plat ou platfons
du tympan, au dessous des moulures, en une table pleine estoient gravées ces
deux parolles en lettres Grecques. ΔΙΟΣΑΙΓΙΟΧΟΙΟ. C’est à dire, A Jupiter
nourry par une chevre. Telle estoit la structure & composition de cette porte, ma-
gnifique & excellente. Et si je n’ay suffisamment declaré toutes ses particularitez,
il en faut accuser la crainte de la prolixité, & la faute des propres termes. Neant-
moins pource que le temps destructeur de toutes choses, l’avoit encores laissée
entiere, je n’ay peu faire moins, que d’en dire ce peu, par maniere de sommaire
ou advertissement. Le demeurant de la closture d’un costé & d’autre, monstroit en
apparence que ce avoit esté un excellent edifice, qui se pouvoit facilement com-
prendre par les ouvrages demeurez entiers en plusieurs lieux: mesme des parties
basses, comme les colomnes nayves figurées en forme d’hommes courbez, souste-
nans la plus grosse charge, la mesure desquelles ne se pouvoit cognoistre: car el-
les estoient faites ainsi que le requeroient la proportion suffisante pour la pesan-
teur d’ornement, & la raison comprise & tiree de la semblance humaine: pource
que tout ainsi que l’homme soustenant un pesant fardeau, tient ses pieds ployez
sous ses jambes, en cette maniere les colomnes nayves appliquées sous les plus
grands faix, estoient racourcis. Mais les Corinthiennes, & Ioniques, qui sont gres-
les, estoient là mises pour parement & beauté, parquoy la composition de ce ba-
stiment estoit accomplie de toutes les perfections requises, tant en diversité de
marbres differens de couleurs, comme blancs, noirs, Porphyres, Serpentines, Alba-
tres, diversifiez de veines meslées & confuses, que de plusieurs ornemens loüa-
bles. Je vey une forme de bases pulvinees, lesquelles sur le plinthe ou haulse, avoient
deux contreboselz & trochiles, ou nasselles, separez par l’interposition de deux
filets pour distinction des moulures. La pluspart des ruines estoient couverte de
Lyerre & Pervenche, qui s’espandoient par dessus, & occupoient plusieurs en-
droits de l’edifice. Semblablement maints arbrisseaux croissans entre les fentes des
pierres, comme Joubarbe, Erogene, Parietaire, Chelidoine, Alfine ou oreille de
souris, Polypode, Adianthe, & Ceterac enrouïllé d’un costé, avec le grand Lunai- re, &
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POLIPHILE. 17
re, & autres tousjours vives, aymans & hantans les vieilles murailles: ensemble le
Polytric, l’olivastre verdoyant, & les Cappres habitantes ès roches & ruines, desquel-
les quasi tous les marbres & ouvrages estoient couverts & revestus. Il y avoit si grand
nombre de colomnes renversées l’une sur l’autre, qu’elles sembloient grans mon-
ceaux d’arbres trebuchez dedans une forest espoisse. Et pareillement grand quan-
tité de statuës & figures en toutes sortes, nuës & vestuës, les unes plantees sur le
pied dextre, les autres sur le senestre, ayans les testes à plomb du centre du tallon,
l’un pied fermé, & l’autre souslevé, la longueur duquel estoit de la sixiesme partie
de la hauteur de tout le corps, proportionné de quatre coudées. Plusieurs estoient
debout entieres sur leur platte-forme, autres assises sur chaises & sieges d’honneur,
en diverses manieres, avec innumerables trophées, despouïlles, & ornemens
infinis, de testes de chevaux & de boeufs, és cornes desquels pendoient fais-
seaux de verdure avec festons de fruicts & de fueillages, deliez & graisles par les
extremitez, mais grossissans contre le milieu, avec petis enfans montez dessus, & se
joüans a l’environ: le tout si tres-ingenieusement parfait, que l’on pouvoit droite-
ment juger & cognoistre que l’esprit & l’industrie de l’Architecte avoient esté
fort excellens: car avec le plaisir & contentement des regardans, il avoit si propre-
ment exprimé l’intention de son imaginative, tant en la proportion & mesure
de l’edifice, qu’en la perfection de l’art de sculpture: que si la matiere eust esté non
pas marbre, mais cire molle, ou argille, on ne l’eust sçeu mieux conduire ny mettre
en oeuvre. C’est le vray art, qui descouvre & argue nostre ignorance presomptueu-
se, ou nostre detestable presomption, laquelle est une erreur publicque & dom-
mageable. C’est la claire lumiere qui nous ravit doucement à sa contemplation,
pour illuminer nos tenebres: car aucun ne demeure aveugle les yeux ouverts, sinon
ceux qui fuyent & refusent la lumiere. Cest celle qui accuse la maudite avarice,
destruisant toute vertu, voire qui va rongeant sans cesse le coeur de celuy qu’elle
possede & detient captif pource qu’elle est toute contraire aux bons esprits, & en-
nemie mortelle d’Architecture tant noble & digne. Aussi pour le present siecle
chacun tient pour son idole l’avarice, luy faisant honneurs & sacrifices: ce qui est
indigne, & grandement pernicieux. O dangereuse & mortelle poison! tu rends mi-
serable celuy qui est attaint de toy. Combien d’oeuvres magnifiques sont par toy
peries & supprimees? En cette maniere j’estois ravy & surpris d’un plaisir souve-
rain, contemplant les reliques de l’antiquité saincte, venerable, & tant à estimer, si
bien que je me trouvois incertain, inconstant, insatiable, regardant çà & là accom-
pagné d’une affection & admiration continuelle, pensant en moy-mesme, quelle
pouvoit estre la signification de ces histoires, que je trouvois bien obscures, consi-
derant le tout ententivement: & ne pouvois assouvir mon desir de les regarder,
qui s’estoit distrait & sequestré de tout autre humaine pensee, fors de madame
Polia, laquelle revenoit souventesfois en ma memoire: mais cela passoit en un
moment, & par ainsi je retournois tout soudain à mon entreprise, perseverant en
la contemplation de cét edifice tant accomply.

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[17v] LIVRE PREMIER DE


POLIPHILE ENTRA UN PEU AVANT DE-
dans la porte, regardant les beaux ornemens d’icelle: puis voulant s’en retourner,
veit un grand Dragon qui le vouloit devorer, pour crainte duquel il se
mit à fuyr dedans les voyes creuses & souterraines: si
que finablement il trouva un[unclear] autre yssuë, &
parvint en un lieu fort plaisant
& delectable.


CHAP. VI.


O N ne peut assez louër ce qui est de merite, & pourtant ce
seroit une diligence notable de pouvoir facilement decla-
rer l’ouvrage nompareil, & la composition singuliere de ce
bastiment tant exquis, avec la grandeur de l’edifice, & l’ex-
cellence de la porte pleine de toute admiration: le plaisir
que j’avois à la regarder, excedoit mon estonnement: aussi
je pensois en mon courage, qu’aucun artifice n’est estran-
ge n’y difficile aux Dieux, & quasi je souspeçonnois que tel
oeuvre incomprehensible ne pouvoit estre composé par
mains d’hommes, ny tels concepts bien exprimez, si magnifique nouveauté ne
pouvant estre inventée par aucun entendement mortel, & quant & quant si par-
faitement achevé. Et je ne fay doute que si 1’historiographe naturel l’eust peu veoir
qu’il n’eust fait gueres de compte d’Egypte, ny de ses ouvriers, lesquels separez
l’un de l’autre, & assignez en divers lieux, ayant chacun d’eux prins une piece à tail-
ler selon la mesure qui leur estoit baillée, venans puis apres à rapporter chacun la
sienne achevée, l’on trouva qu’elles s’accordoient toutes à la composition d’un grand
Colosse, aussi proprement, que si elles eussent esté taillées par un seul ouvrier: &
eust aussi peu fait d’estime de la grand industrie de Satyre l’Architecte, ensemble de
l’ouvrage du grand Mennon, qui forma trois figures de Jupiter d’une seule pierre
massive: l’une desquelles qui estoit assise, avoit la plante du pied longue de sept
coudées. Pareillement n’eust fait gueres de cas de la merveilleuse figure de la
Royne Semiramis, composee au mont Bagistan, contenant dixsept stades: car les
pyramides d’Egypte, les theatres, amphiteatres[sic], thermes, temples, aqueducts, &
Colosses, tant renommez, ny la grande figure d’Apollo, transportee à Rome par
Luculle, ny de Jupiter dedié à Claude Cesar mesme celuy de Lysippe à Tarente,
ny le chef d’oeuvre de Cares Lydien à Rhodes, ny celuy de Xenodorus fait tant
en Gaule, que dans Rome: ny pareillement le Colosse de Serapis, ayant neuf cou-
dees de long, tout fait de pierre d’Emeraude: ny le Labyrinthe d’Egypte, & l’ima-
ge du preux Hercules à Sur, n’estoient presques rien au prix de cette belle beson-
gne: parquoy facilement eust passé cela sous silence, & employé son stile & gran-
de eloquence, à descrire & louër ce seul ouvrage, excedant sans comparaison tous
les autres qui oncques furent faits. Je ne me pouvois (en verité) saouler de veoir
choses tant merveillausesmerveilleuses: & disois en moy-mesme: Si les fragmens de la
saincte antiquité, si les ruines, brisures, voire quasi la poudre d’icelle, me donnent
si grand contentement & admiration; que seroit-ce s’ils estoient entiers? Puis je
repensois incontinent. Paradventure que là dedans en ces lieux profonds & con-
caves, est l’autel des sacrifices & sainctes flammes de la Deesse Venus, ou sa statuë &
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POLIPHILE. 18
Aphrodise, ensemble de Cupido son fils. Ainsi estant en cette pensee, je me mey le
pied droit sur le seulseuil de la porte, & soudain une Soury blanche vint traverser mon
chemin: ce nonostant je passay outre, sans y penser plus avant, & trouvay que le
dedans n’estoit pas moins riche que le dehors: car les murailles costieres estoient
de marbre blanc, & au droit du milieu d’icelles de chacune des pars, estoit rappor-
té un grand rond de Jayet, environné d’un chapeau de triomphe fait de Jaspe
verd: lequel rond estoit si noir & tant poly, que l’on sis’y pouvoit voir comme en un
miroër crystallin. Je fusse passé outre sans y prendre garde, mais je fus entre les
deux, j’apperceu ma figure d’un costé & d’autre: dont je devins aucunement es-
pouventé, pensant que ce fussent deux hommes. Au dessous de ces ronds, au long
des costieres, estoient faits des sieges de marbre, de la hauteur de deux pieds, sur
un pavé de nacre de perles, net & sans aucune souïllure, & pareillement la voul-
te en laquelle on n’eust sçeu veoir une seule toille d’araignee, pource que tous-
jours y couroit un vent fraiz. La voulte jointe aux costieres, par une ceinture qui
commençoit aux chapiteaux des arriere-corps de la porte, continuée jusques au
fonds de l’entrée, contenant en longueur (ainsi que je pouvois juger par raison de
perspective) douze pas, ou environ. En cette ceinture estoient à demy relevez,
plusieurs petis monstres marins, nageans dedans une eau, contrefaits en forme
d’hommes depuis le nombril en amont, le demeurant finissoit en queuës de pois-
sons entortillees, sur lesquelles estoient assises des femmes nuës, de la mesme natu-
re & figure, embrassans les monstres & en semblable embrassees d’eux. Les uns
souffloient en buccines faites de coques de limaces, les autres tenoient des instru-
mens estranges & fantasques à merveilles. Plusieurs en y avoit couronnez de la
fleur & herbe de Nymphée, ou Nenufar, assis en chariots faits de grandes coquil-
les de mer, tirez par des Daulphins. Aucuns estoient chargez de corbeilles pleines
de fruit, les autres portoient des cornes d’abondance. Vous en eussiez veu qui s’en-
trebattoient de poignees de Jonc & de Roseaux, autres ceints de chardons & mon-
tez sur chevaux marins, faisans boucliers de coques de tortuës, tous differens en
actes & en formes, mesmes faisant des efforts si vivement exprimez, qu’on les
veoit presque mouvoir. La voulte estoit divisee en deux quarrez, separez par une
frize qui avoit deux pieds en largeur, & leur servoit de plattebande allant tout à
l’entour, passant le long de la ceinture, & suyvant l’arceau de la voulte, entierement
construite de musaïque, à petis quarreaux de verre couloré, si proprement, qu’il
sembloit qu’elle eust esté faite en la mesme heure. C’estoit un fueillage de verdu-
re aussi vive comme une Esmeraude, l’envers duquel (où il venoit à se reployer)
estoit de couleur vermeille comme rubis, & les fleurs azurees semblans à Saphirs,
semées si à propos parmy l’ouvrage, que vous eussiez dit qu’elles y estoient nées.
En l’un des quarrez estoit figuree la belle Europe passant la mer sur le Toreau Feé,
& le Roy Agenor son pere, commandant à ses fils, Cadmus, Phoenix, & Cilix, qu ils
eussent à chercher leur soeur: & comme en la cherchant ils tuerent valeureuse-
ment le Dragon à escailles, qu’ils trouverent pres la fontaine: puis par le conseil
d’Apollo, bastirent une cité où le boeuf s’arresta, & donnèrent à la contree ce nom
Boeotia, du beuglement des boeufz. Apres comme Cadmus edifia Athenes, Phoenix
Phoenice, & Cilix Cilice. En l’autre quarré estoit taillée Pasiphaé la desordonnée,
close en la vache contrefaite, & le toreau monté dessus: puis le grand monstre Mi-
notaure, enfermé au Labyrinthe, & l’ingenieux Dedalus, qui s’enfuyoit de la pri-
son, & volloit en l’air, par le moyen des aisles qu’il avoit composéecomposées à luy & à son
fils Icarus: lequel pour ne vouloir croire le conseil de son pere, trebuscha, & fut
noyé en la mer, à laquelle en mourant il laissa son nom. Aussi comme le pere ve-
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[18v] LIVRE PREMIER DE
nu à sauveté, pendoit ses aisles au temple d’Apollo, & accomplissoit devote-
ment son veu.


Ces histoires estoient si entieres, qu’un seul quarreau ne s’en estoit desmenty,
si ferme estoit le cyment dont ilselles furent assemblees.


J’allois pas à pas contemplant l’excellence de l’oeuvre, & le grand sçavoir de
l’ouvrier, qui avoit si parfaitement observé toutes les reigles de pourtraiture,
peinture, sculpture, & perspective: car il avoit tiré les lignes des massonneries au
point de leur objet, tellement qu’en aucuns lieux elles se perdoient de veuë: il
reduysoit peu à peu les choses imparfaites à leur vraye perfection: & au contrai-
re il approchoit les eslongnees, & eslongnoit les plus prochaines, avec une situa-
tion plaisante de paysages, composez de plaines, montaignes, vallées, maisons
champestres, bocages, ruysselets, & fontaines, enrichis de bestiaux avec manne-
quins ombrageant les couleurs selon les distances, & le jour convenable.


Il avoit davantage fait la drapperie des vestemens si approchante du naturel,
que quasi on l’eust peu empongner: car en tout & par tout il avoit si bien ensuivy
la nature, que si on n’y eust bien pris garde, on l’eust jugé vray, & non feint. Qui
me rendoit si ravy de merveille & transporté d’eshabissement, qu’à peine pen-
soy-je estre là present, mais du tout en tout hors de moy.


Ainsi cheminant pas à pas, je parvins jusques au bout de l’entrée où la pein-
ture finissoit: & plus avant il faisoit si obscur, que je ne m’y osoit mettre: parquoy
je deliberay de m’en retourner. A grand peine eu-je tourné le visage, que je sentis
à travers ces ruines, comme un remuëment d’ossemens, ou un choc de grosses
branches, dont je fus fort effrayé. Tost apres j’entendis plus clairement ainsi que
si on eut[sic] trainé quelque grande beste morte, comme un boeuf, ou un cheval: &
tousjours ce bruit approchoit de la porte. Puis ne tarda gueres que j’ouy siffler un
Serpent: & adonc je perdy coeur & voix: & mesmes le poil me dressa en la teste, & me
tins pour perdu. O pauvre infortuné! Je vis soudainement accourir de la lumiere
de la porte, non pas ainsi comme Androdus, un Lyon boiteux se plaignant, mais
un merveilleux & horrible Dragon, la gueulle ouverte, les machoires bruyantes,
armees de dents pointuës & serrees en la maniere d’une sye, couvert d’un gros
cuir à dures escailles, coulant sur le pavé, batant son dos avec ses aisles, & trainant
une grosse queuë longue, qu’il s’en alloit entortillant. Las miserable & desolé! c’e-
stoit assez pour espouventer le grand Dieu Mars, faire trembler le vaillant Hercu-
les, effrayer le Geant Typhoeus, de qui les Dieux eurent horreur: & pour estonner
le coeur le plus fier, voire le plus obstiné, & asseuré courage; Que pouvoit doncques
esperer un jeune homme foible & debile de complexion, desjà espouventé se
trouvant en lieux sauvages & estranges sans ayde & secours de personne?


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POLIPHILE. 19

Voyant donc que la veneneuse & detestable fumee de ce Dragon s’estendoit
bien près de moy, je me jettay à l’advanture dedans ces tenebres espoisses, tenant ma
vie comme pour perduë, & n’ayant plus de recours qu’aux prieres je m’enfuy à l’a-
vanture, & perdis toute clarté entrant comme je pensois dans le Labyrinthe de
Dedalus l’ingenieux: tant je trouvois de chemins tortus, sentiers, ruelles, carrefours,
portes & traverses, pour faillir & oublier l’yssuë, puis tousjours revenir à l’erreur
premiere, & s’esgarer en plus porfonde[sic] obscurité.


J’avois crainte d’estre arrivé en la roche creuse de Polypheme le cruel Cyclo-
pe, ou en la Caverne du malicieux larron Cacus: parquoy, je jettay incontinent
mes bras au devant de mes yeux, pour doute des piliers qui soustenoient la Py-
ramide: & allois a tastons, me retournant souventesfois pour regarder en derriere
& sçavoir si je verrois encores le lieu par où j’estois entre, mesme si le Dragon de-
vorant venoit point après moy. Mais je trouvay que la lumiere m’estoit du tout fail-
lie. Et pour accroistre ma grand’ peur, ces caves obscures estoient pleines de Chau-
vesouris, qui volletoient autour de mes oreilles: dont effrayé, je pensois de tout ce
que j’entendois, sentois, ou touchois, que ce fut le Dragon cruel. Et combien que
mes yeux se trouvassent aucunement accoustumez à ces ténèbres, toutesfois je ne
pouvois rien voir: parquoy il falloit que mes bras feissent l’office de mes yeux, ainsi
qu’au Lymaçon qui va tastant le chemin avec ses cornes, & s’il trouve empesche-
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[19v] LIVRE PREMIER DE
ment, les retire soudain à soy. En telle maniere j’allois tastonnant à travers ces de-
stours aveugles, & par ces sentes desvoyees en plus grand travail & perplexité,
que Mercure quand il se feit Cigogne: voire que le Dieu Apollo quand il fut con-
traint de garder les brebis en Thrace: ou que la belle Diane lors qu’elle fut muee
en un petit oyseau: mesmes en plus extresme angoisse que Psyché, apres avoir per-
du Cupido son espoux: & en plus labourieux perils que Apulee quand il fut trans-
formé en Asne, & qu’il entendoit le conseil & deliberation des larrons sur le pro-
chain faict de sa mort. Ma peur estoit plus que doublee par le volletement conti-
nuel de ces Chauvesouris: & quand je les entendois siffler si pres de moy, je pensois
desja estre entre les dens du Dragon.


Et combien que cette frayeur fut excessive, & presque extreme, si estoit-elle
plus vehemente, quand il me revenoit en memoire que j’avois apperceu le Loup,
qui me faisoit présumer que s’estoit tresmauvais presage, voire un indice manife-
ste de ma fin triste & douloureuse. Parquoy je courois çà & là les oreilles ouver-
tes, & les yeux clos, reduict à telle necessité, que la mort m’estoit presque autant
aggréable à desirer que la vie. Toutesfois j’avois un douloureux regret de mourir
sans avoir obtenu l’effect tant desiré de mes amours. Helas! au moins que j’eusse seu-
lement veu madame Polia: nulle mort ne me seroit griefve ny ennuyeuse. Quoy? fe-
ray-je deux si notables pertes par une seule disgrace, en ma vie & en ma Dame? Puis
ce me disoi-je: Si je meurs ainsi en cette estrange misere, qui sera digne successeur à
servir une si parfaicte maistresse? Qui meritera d’heriter à si grand bien? Qui pos-
sedera ce thresor tant riche? Quel ciel serain acquerra & recouvrera cette belle
lumiere? O malheureux Poliphile, ou penses tu fuyr? tu te vas perdre. Il n’y a plus
d’espoir en toy, jamais (las) tu ne la verras. Voicy la fin de tes plaisirs, ensemble de
tes pensees amoureuses. Helas! quelle maladvanture, ou quelle Estoille ainsi ma-
ligne t’a precipité en langueur tant mortelle: & destiné pour servir de pasture à u-
ne beste si vilaine que ce Dragon, au ventre duquel te faut estre ensevely? Au moins
que je soye englouty tout entier, & aille en cét estat pourrir dans ses entrailles ve-
nimeuses. O fin miserable! O lamentable decez! Où sont les yeux tant deseichez
& privez d’humeur, qui ne deussent distiller & fondre en larmes? Mais le voicy, je
le sens a mes espaules. Qui veit-onc plus grande cruauté de fortune? Voicy la de-
spiteuse mort, & l’heure derniere du maudit poinct que cette pauvre chair humai-
ne sera viande à un Serpent. Quelle calamité & plus estrange & rigoureuse, que vi-
vre apres sa mort, & demourer sans sepulture? O combien plus griefve est l’infor-
tune d’abandonner sa Dame tant loyale? A dieu, à dieu donc Polia l’unique vie de
mon coeur. Je lamentois ainsi à part moy tant las & travaillé que je n’avois plus que
l’esprit qui s’en alloit errant par ces tenebres: En cette necessité j’invoquay le Ciel
& mon bon Ange, en conscience pure & affectueuse, estimant qu’ils auroient pi-
tié de ce mien sinistre accident. Lors comme j’estois eu cette perplexité, j’apper-
ceu de loin une petite lumiere: vers laquelle je couru à grande joye: mais elle fut
courte: car quand j’y fus arrivé, je vey que c’estoit une lampe tousjours ardante,
qui pendoit devant un autel, lequel (ainsi que je peu comprendre) avoit cinq piedz
de hauteur, & deux fois autant de large: & dessus estoient posees ttoistrois statues d’or.
Adonc je me trouvay frustré de mon intention, & surpris d’une horreur devote.
Cette lumiere n’estoit gueres claire, ains toute trouble, à cause du gros air. Toute-
fois j’en vis aucunement la disposition de ces lieux sousterrains, les grandes ouver-
verturestures, les voyes tenebreuses & profondes, avec les voultes soustenues de gros
pilliers de quatre, six & huict quarres, lesquels on ne pouvoit clairement discer-
ner, pour la debilité de la lumiere: ce neantmoins ils sembloient bien estre faits de
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POLIPHILE. 20
proportion convenable pour soustenir la pesanteur excessive de la Pyramide gra-gran-
de & merveilleuse qui estoit au dessus. A cette cause apres avoir faict une oraison
briefve devant cét autel, je me remis à chercher l’yssuë: & n’eus pas beaucoup
cheminé, qu’il m’apparut une autre petite splendeur luysante à travers un pertuys
estroict quasi comme le col d’un entonnoër, O combien j’en fus content, & de
quel coeur je la suyvy? Je ne l’eus pas si tost apperceuë, que je renonçay à tous les
desirs de mourir ausquels je m’estois peu auparavant accordé: & recommen-
çay mes pensees amoureuses, me persuadant par une esperance feinte & flateuse,
que je pourrois encores par le temps facilement acquerir ce que n’agueres je te-
nois pour perdu. Quand doncques je fus parvenu à cette lumiere, qui de loin m’a-
voit semblé si petite, je trouvay que c’estoit une grande ouverture: par laquelle je
sorty tout en haste, & me prins à courir, sans regarder d’où j’estoye party. Adonc
les bras qui m’avoient servy de pavois pour eviter le choc des pilliers, me servirent
de fortes rames pour mieux haster ma fuitte: au moyen de laquelle je fey tant que
je parvins en une region belle & plaisante: en laquelle je ne m’osay encores arre-
ster, pour ce que j’avois si fort imprimé en mon entendement la memoire de ce
du lieu, m’incitoit de marcher plus avant, sous esperance de trouver gens, & habi-
tation, où je me peusse reposer en seureté, & sans crainte de aucune chose. Et à ce
me confortoit la vision de la Soury blanche, que je tenois pour bon augure. Et
neantmoins j’avois peur d’arriver en place où ma venuë fut mal prise, & estimee
trop grande audace, ou presomption, si qu’il m’en advint quelque mal, aussi bien
qu’il avoit ja faict pour avoir entré en la belle porte. D’une part j’estois en grand
doute, & de l’autre j’avois regret d’avoir perdu la veuë de tant beaux & somptueux
edifices, lesquels je n’avois assez contemplez à mon gré. Aucunesfois aussi me ve-
noit en fantasie que c’estoit songe ou illusion. Puis je disoye: Ce n’est point songe:
Je ne dors pas: Je l’ay veu & touché: Ma memoire en est toute fraiche: C’est chose
vraye, & bien certaine: Je me souviens bien du tout, & le reciterois particuliere-
ment partie apres autre, s’il en estoit besoin: Celle beste n’estoit ne fause[sic] ne simu-
lee, mais pleine de vie naturelle. Et disant cela le poil me herissoit en la teste, pour
avoir ramentu le Dragon, & me reprenois à fuyr comme devant: & tost apres je
me r’asseurois disant: En ce lieu si beau & tant delectable, ne sçauroit habiter sinon
gens de bien & paravanture que c’est la demeure de quelques esprits divins & de-
my-dieux, ou bien ils en sont protecteurs: ou ce peut estre la retraicte des Nym-
phes & Deesses champestres. Parquoy je me resolus de suyvre mon chemin quel-
que chose qui m’en deust advenir.
E siiij


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[20v] LIVRE PREMIER DE


POLIPHILE RACONTE LA BEAU-
té de la region où il estoit entré, & comment il y trouva une belle
fontaine, & cinq damoyselles, lesquelles furent fort esmer-
veillées de sa venuë & le convierent d’aller
à l’esbat avec elles.


CHAP. VII.


I NCONTINENT que je fus eschappé de ces caver-
nes obscures, qui ressembloient proprement l’enfer, (car
ma vie y avoit esté en grand danger, combien que ce fut le
tressainct Aphrodise) & que je fus arrivé en cette contree
gracieuse, je tournay la teste pour veoir d’ou j’estois sorty:
& j’avisay une montaigne qui n’estoit pas fort roide, mais
moderement declinante en descente, couverte de beaux ar-
bres verdoyans, comme chesnes , Erabes, Tilleuls, Fraisnes, &
autres semblables. Au long de la plaine elle estoit bordee de
Neffliers, Couldres, Cormiers, & Alisiers, enveloppez de Chevrefueil, Troesne,
Hobelon, & Coulevree: & au dessous croissoient, Polypode, Scolopendre, les deux
Ellebores, Treffle, Plantain, Bugle, Senicle, & assez d’autres herbes qui se nouris-
sent en l’ombre. L’ouverture par laquelle j’estois sorty, estoit un peu haute, & la
montaigne toute couverte de ronces & buissons: & à ce que je peus conjecturer,
estoit à l’opposite de la belle porte par laquelle j’estois entré: parquoy il est à croi-
re que semblablement en ce costé y souloit avoir une entree pareille à l’autre, & que
le temps & la vieillesse l’avoit reduite en un monceau de ruines, & converty en un gros
tertre tout desnué de cognoissance: car entre les pierres s’estoient levez plusieurs
arbrisseaux, tellement qu’à grand’ peine avoy-je sçeu choisir de l’oeil le pertuis
par lequel j’estois yssu: & pense que l’on n’y eust peu r’entrer, à cause des rameaux,
troncs & racines qui l’occupoient: ny mesmes le trouver sans difficulté: au moins
de ma partie n’estime point que je y eusse peu retourner, tant le lieu estoit esga-
ré & sauvage. Au descendre je vins premierement le long du cotau jusques à un
hallier de Chastaigniers, que je presumay estre l’habitation du Dieu Pan, ou de
Sylvanus, pour les beaux pasturages & fresches ombres qui estoient là. Lors passant
outre, je trouvay un Pont antique fait de marbre blanc, & qui n’avoit qu’une seu-
le arche, mais elle estoit assez grande, & conduite par bonne proportion. Au des-
sus de ce Pont, tout au long des accoudoërs, tant d’un costé que d’autre, y
avoit des sieges de la pierre mesme, esquels je ne m’osay asseoir, nonobstant que j’en
eusse bon besoin, car j’estois fort las & travaillé. Au milieu du Pont, au costé droit,
vis à vis de la clef de la voulte, estoit posé un quarré de Porphyre, entaillé de
moulures tout à l’entour, & au dedans certains Hieroglyphes Egyptiens, en telle
forme: Un Cabasset antique, cresté de la teste d’un chien. Une teste de boeuf, sei-
che & desnuée, avec deux rameaux à menu fueillage, attachez aux cornes de cette
teste, puis une lampe faite à l’antique. Lesquels Hieroglyphes j’interpretay en cet-
te sorte, excepté les rameaux car je ne savois s’ils estoient de Pin, Sapin, Genevrier,
Cypres, Larice, ou Savinier.
Patientia


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POLIPHILE. 21


Patientia est ornamentum, custodia & protectio vitae.

C’est à dire,
Patience est l’ornement, garde & protection de la vie.


Au costé gauche, & proprement à l’opposite, y en avoit un autre semblable,
fors qu’il estoit de pierre serpentine: avec aussi telle sculpture de hieroglyphes,
Un Cercle, & un Ancre, sur la stangue duquel s’estoit entortillé un Daulphin: &
je les interpretay pareillement en ceste maniere.


Semper fectina tardè.

C’est à dire,
Tousjours haste toy par loysir.


Sous ce pont sourdoit une grosse veine d’eau vive, claire & bouïllannantebouïllonnante à
plaisir, qui se departoit en deux petis ruysseaux, coulans l’un à dextre, & l’autre à
senestre. Leurs rivages estoient bordez de toutes manieres d’herbettes qui ayment
le voisinage des eaux, comme Souchet, Nymphée Adianthe, Cymbalaire, Tri-
chomanes, & autres. Puis à l’entour on pouvoit veoir toutes especes d’oyseaux
de riviere: sçavoir est Herons, Butors, Canards, Sercelles, Plongeons, Cigognes,
Grues, Cygnes, Poulles d’eau, & Cormorans. Au dela du pont il y avoit une gran-
de plaine toute plantee à la ligne d’arbres fruictiers, en forme de verger: 1es escu-
rieux y sautelloient de branche en branche, & les oysillons relevoyent la melodie
de leurs chants entre les fueilles. Le parterre estoit semé de toutes manieres de
fleurs & herbes odorantes convenable en medecine enrosees de ces petis ruys-
seaux, qui rendoient le lieu si plaisant, que je pensois lors estre aux Isles fortunees:
& ne pouvois croire qu’il fust sans habitation. Estant doncques en ce penser, je le-
F
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[21v] LIVRE PREMIER DE
vay un petit ma veuë, & apperceu par dessus la pointe des arbres le faiste d’un edi-
fice: dont je fus grandement resjouy, & tiray bien en haste devers celle part. Adonc
arrivé tout aupres, je trouvay que ce maisonnage estoit octogone, c’est à dire de
huict pans ou faces & qu’en l’une d’elles y avoit une belle fontaine, laquelle me
vint bien à propos pour la soif que j’avois enduree. Le comble du bastiment estoit
aussi à huict pantes, ainsi que le reste du corps: & me sembloit de loin couvert de
plomb, parce qu’il finissoit en pointe. En une des faces du corps y avoit une pierre
de marbre blanc, bien poly, ayant de hauteur son quarré & demy: la largeur du-
quel quarré (ainsi que je peus estimer) estoit de six pieds de mesure. Aux deux co-
stez de ceste pierre y avoit deux colomnes canelees à rudentures, garnies de leurs
bases & chapiteaux, & au dessus l’architrave, frize, & corniche, sur laquelle estoit
assis le frontispice, ayant de hauteur la quarte partie du quarré: au tympan où
platfons duquel y avoit un chapeau de triomphe: & au dedans deux colombes
beuvans en un petit vaisseau tout d’une pierre massive. Entre les deux colombes
dedans le quarré estoit entaillee une belle Nymphe dormant, estendüe sur un
drap, une partie duquel sembloit estre amoncelée sous sa teste, comme s’il luy eust
servy d’oreiller. L’autre partie elle 1’avoit tirée pour couvrir ce que l’honnesteté
veut que l’on cache. Et gisoit sur le costé gauche, tenant sa main dessous sa jouë,
comme pour en appuyer sa teste. L’autre bras estoit estendu au long de la hanche
droite, jusques au milieu de la cuysse. Des bouts de ses mammelles (qui sembloient
estre d’une pucelle) yssoit de la dextre un filet d’eau fraiche, & de la senestre un
d’eau chaude: qui tomboient en une grand’ pierre de Porphire, faite en forme de
deux bassins, eslongnez de la Nymphe environ six pieds de distance. Devant la
fontaine sur un riche pavé entre les deux bassins, y avoit un petit canal, auquel ces
deux eaux s’assembloient sortans des bassins l’une à l’opposite de l’autre: & ainsi
meslees faisoient un petit ruisseau de chaleur attrempee convenable à procréer
toute verdure. L’eau chaude sailloit si haut qu’elle ne pouvoit empescher ceux
qui mettoient leur bouche à la mammelle droite pour la succer, & y boire de
l’eauë froide. Cette figure estoit tant excellentement exprimee, que l’image de la
Deesse Venus jadis faite par Praxitiles, ne fut oncques si parfaitement taillee, en-
cores que pour l’acheter Nicomedes Roy de Gnidiens despendist tous les biens
de son peuple. Si est-ce toutesfois que ce bon ouvrier la fit tant belle, qu’il se trou-
va puis apres quelques hommes qui en devindrent amoureux: de sorte que je ne
me puis persuader que cette Nymphe eust esté faite de main d’artiste, mais plustost
que de personne vivante, elle eust esté transformee en cette pierre. Elle avoit les
levres entr’ouvertes, comme si elle eust voulu reprendre son haleine: dont on luy
pouvoit veoir tout le dedans de la bouche quasi jusques au neu de la gorge. Les
belles tresses de ses cheveux estoient espandues par ondes sur le drap amoncelé
dessous sa teste, & suyvoient la forme de ses plis. Elle avoit les cuysses refaites,
les genoux charnus, & un peu retirez contremont, si bien, qu’elle monstroit les plan-
tes de ses pieds, tant belles & tant delicates, qu’il vous eust prins envie d’y met-
tre la main pour les chatouïller. Quand au reste du corps, il estoit d’une telle grace,
qu’il eust (paraventure) peu esmouvoir un autre de la mesme matiere. Derriere sa
teste s’eslevoit un arbre bien fueillu, abondant en fruict, & chargé d oiselets, qui
sembloient chanter & induire les gens à dormir. Devers les pieds de cette Nym-
phe, y avoit un Satyre comme tout esmeu & enflammé d’amour, estant debout
sur ces deux pieds de chevre, la bouche pointuë, joignant à son nez camus: la barbe
fourchuë, pendante à deux barbillons, en forme de bouc. Il portoit deux oreilles
longues & vellues, l’effigie du visage quasi humaine, toutesfois tirant sur la chevre.
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POLIPHILE. 22
A le veoir, vous eussiez jugé que le sculpteur l’avoit moulé sur un Satyre naturel.
Il avoit de sa main gauche prins les branches de l’arbre, & à son pouvoir s’effor-
çoit de les courber sur la Nymphe qui dormoit, pour luy faire plus grand ombrage:



De l’autre main il tiroit le bout d’une courtine attachee aux basses branches
de l’arbre: entre lequel & ce satyre, estoient assis deux jeunes Satyreaux enfans,
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[22v] LIVRE PREMIER DE
l’un desquels tenoit un vase, & l’autre deux serpens tortillez autour de ses mains.
Je ne pourrois (certes) suffisamment deduire la beauté & perfection grande la-
quelle estoit en cét ouvrage, en qui estoit adjoutée la grace de la pierre, plus polie
que n’est l’yvoire. Mais sur tout je m’esmerveillois de la hardiesse & grand patien-
ce de l’ouvrier, qui avoit si nettement vuidé l’entre-deux des fueilles percees à
jour, & les pieds des petis oyseaux, deliez comme filets de lin. En la frize de dessous
estoit escrit.


ΠΑΝΤΩΝ ΤΟΚΑΔΙ.
A LA MERE DE TOUT.


Le ruisseau qui sortoit de ceste fontaine, couroit entre deux hayes de rosiers as-
sez basses, & enrosoit un champ plein de cannes de sucre. Au long de son cours
croissoient des Artichaux aymez de la belle Venus, Asperges, Satyrion, Melilot, &
cicoree sauvage. Aux deux costez y avoit des Orangiers, & Citronniers, plantez à la
ligne, chargez de leurs fruits, les branches pendantes à un pas pres de terre, telle-
ment qu’ils estoient ronds & larges devers le bas, le haut montant en pointe à la
façon d’une pyramide, & tant odorans, que mes esprits en estoient tous recreez. Je
me fusse reputé trop heureux & content si j’y eusse trouvé quelque habitation.
Le desir me pressoit d’aller plus avant, & ne sçavois quelle voye prendre. A-
vec ce j’estois las, travaillé, douteux, & en crainte de tomber en quelque accident
contraire, pource que je reduisois en memoire les Hieroglyphes qui estoient au
costé senestre du pont, & pensant que tel advertissement n’avoit point esté la escrit
en vain, & sans bonne cause, sçavoir est: Hastez-vous tousjours lentement. Sur ce
j’ouy derriere moy un merveilleux bruit, qui ressembloit au battement des aisles
du Dragon: & par devant un autre comme le son d’une trompette. Adonc je me
retournay soudain tout esperdu, & vis a costé de moy, aucuns arbres de Carrobes,
avec leurs fruicts meurs longs & pendans, lesquels agitez du vent, s’estoient un
peu entreheurtez: parquoy je revins à moy-mesme, & commençay à rire de ce
qu’il m’estoit advenu. Puis j’invoquay les bons esprits, Jugantin, Collatine, & Val-
lone(dont l’un est dit à Jugo, l’autre à Colle, & le tiers à Valle) les suppliant qu’en
cheminant par leurs saincts lieux, ils me fussent favorables & propices: car je dou-
tois quasi de rencontrer une armee, à cause de la trompette. Toustesfois je presu-
may que c’estoit quelque trompe de Berger, faite d’escorce, & m’asseuray au
mieux qu’il me fut possible. Peu de temps apres j’ouy venir devers moy une com-
pagnie de gens chantans: & me sembla bien à la voix que c’estoit jeunes pucel-
les, accompagnees du son de quelque lyre: parquoy je m’enclinay par dessous les
rameaux pour veoir que ce pouvoit estre, si bien que j’apperceu cinq damoisel-
les, qui marchoient de bonne grace, les cheveux liez à cordons de fil d’or, portans
des chapeaux de Myrte en leurs testes, avec autres fleurs divinement agencees,
vestuës d’un accoustrement de soye à la mode de l’isle de Cos. C’estoient trois tu-
niques, l’une plus courte que l’autre. Celle de dessous estoit de satin cramoysi, la
seconde de soye verte, & la premiere de toille de coton, deliée comme crespe,
claire & saffrannée de bien bonne grace. Ces damoyselles estoient ceintes de
carcans de fin or au dessous des mammelles. Les bracelets estoient de mesme, qui
serroient les pongnets de la derniere tunique. Elles avoient en leurs pieds des
semelles attachées par dessus à riches rubens d’or & de soye cramoisie, entrelassez
à l’antique. La jambe depuis la cheville jusques au genoul, estoit couverte d’un
brodequin de satin cramoysi, eschencré en forme de croissant, à l’endroit du ge-
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POLIPHILE. 23
nouïl, cordelé tout au long de la greve, d’un lasset passé en boucles d’or. Le brode-
quin estoit enrichy de broderie par les deux bouts: & à chacun costé de la fente,
par dessus la greve, esgayé d’une broderie de fil d’or de quatre doits de large,
ainsi que l’on pouvoit cognoistre quand le vent esbranloit leurs cottes.



Quand elles m’eurent apperceu, tout incontinent elles s’arresterent, & cesse-
rent de chanter, regardans l’une l’aurel’autre sans mot dire: en sorte qu’il sembloit qu’el-
les fussent esbahies de me veoir, comme si ce leur esté chose estrange & nouvel-
le: puis se joignans ensemble, furent un petit de temps murmurant à l’oreille l’u-
ne de l’autre. & plusieurs fois s’esbahirent de me veoir, comme si j’eusse esté quel-
que fantosme. Je me sentois adonc renverser & remuer toutes les parties inte-
rieures, comme fueilles battues du vent, car je n’estois pas encore bien asseuré de
la peur que j’avois passee. Qui plus est, je ne cognoissois rien plus de la condition
humaine, & craignois qu’une telle vision m’advint, que jadis fit à Semelé mal for-
tunée, quand elle fut deceuë par la Deesse Juno, s’estant desguisee, & pris la forme
de la vieille Beroé. Parquoy je commençay à trembler depuis la teste jusques aux
pieds, disputant en moy-mesme lequel je devois faire, ou m’agenouïller humble-
ment devant elles, ou me retirer & retourner arriere, ou bien demeurer ferme
sans me bouger: car elles me sembloient pucelles gracieuses, en qui n’y avoit que
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[23v] LIVRE PREMIER DE
douceur & courtoisie, accompagnée de quelque don celeste. A la fin je conclus
d’atendre, & m’adventurer à tout ce qui pourroit advenir,estimant neantmoins
qu’en si parfaites dames ne trouverois que douceur, mesmement que l’homme es-
garé porte avec soy son asseurance & sauvegarde. D’autre part honte me retenoit,
cognoissant que j’estois indignement arrivé en ce lieu, qui paradventure estoit
sainct, & l’habitation des Nymphes, veu que j’avois le coeur souïllé d’affections
mondaines, & par une audace presomptueuse & importune, j’estois temeraire-
ment entré en region defenduë à prophanes. Estant donc en ces grans doutes, une
des cinq la plus hardie, se print à dire: Qui es tu? A laquelle voix je fus si surpris de
peur & de honte, que je ne sçeu que dire ny respondre, mais demeuray comme
une satuë, à qui la parolle est interdicte. Ces belles ayant remarqué à me veoir
que j’estois, non un fantosme, ains, une espece d’animal raisonnable, un jeune er-
rant, apres ses pensees, & surpris d’un doux estonnement pour leur presence, s’ap-
procherent de moy. Et me dirent Bel-avantureux que vous soyez, nostre regard ne
vous devroit espouventetespouventer: n’ayés doute d’inconvenient aucun, car en ce lieu vous
ne trouverez que courtoisie, partant parlez un petit à nous, & laissez la peur inuti-
le, disant hardiment qui vous estes, & ce que vous cherchés. Cette gracieuse parol-
le me fit recouvrer un petit de voix, tant que je respondy tout bas; Nymphes divi-
nes & admirables, je suis un amant le plus mal’heureux & desolé qui jamais nas-
quit en ce monde, car j’ayme, & ne sçay où est celle dont trop ardemment je suis
espris: & pour mieux dire je ne sçay où je suis moy-mesme. Tant y a que je suis
pervenu[sic] jusques icy ayant passé les plus mortels perils qu’homme sçauroit ima-
giner. Parlant il m’eschappoit justement des goutes des yeux qui se formoye tformoyent en
grosses l’armeslarmes, ce que desirant destourner je me jettay à leurs pieds, en m’escriant
par un souspir: Pour Dieu prenez pitié de moy. Adonc ces belles me voyant en cet-
te douleur, furent esmeuës de compassion, & me prindrent gracieusement par
les deux bras pour me relever, en disant: Nous sçavons assez (pauvre homme) &
est chose toute certaine, que peu de gens peuvent eschapper de la voye par la-
quelle vous estes entré icy. A ceste cause louëz Dieu sur toutes choses, & remer-
ciez la bonne fortune, car d’ores en avant vous estes hors de tous les dangers, & ne
faut plus rien craindre. Ce lieu est l’habitation de tout plaisir, où vous pourrez de-
venir bien-heureux: mettez donc en repos vostre esprit, & soyez vertueux. Car
vous estez arrivé en la contree ou abondent toute joye & liesse: & si est de telle na-
ture, que jamais n’y a changement. La situation en est asseuree, & le temps n’y est
point variable, ains constant: joinct aussi que nostre compagnie vous doit induire à
vous esjouyr: car il faut que vous entendez que si l’une de nous est gaye, l’autre est
aussi preste à se donner du plaisir. Nostre alliance est composee d’une concorde
si parfaicte, qu’entre nous y a vraye union perpetuelle, & une mesme volonté.
Nous demourons en cest air & pays salutaire, fort spacieux en ses limites, verdoyant
d’herbes, fleurs & plantes, souverainement aggreables à la veuë: fertile de tous
biens, environné de cotaux fructueux, habité de bestes mignonnes remply de tou-
tes voluptez, abondant de tous fruits delicieux, & enrosé de claires fontaines. Te-
nez pour certain que ce terroir est plus heureux & plus grand que le mont Taurus
en son revers du costé de Septentrion, quoy qu’on die que les raisins qu’il produit,
ont deux coudees de long, & qu’un seul Figuier y porte chacun an soixante & dix
muys de fruict. Il excede veritablement la fertilité de l’Isle Hyperboree, en la mer
Indique. Il surmonte le Portugal: & si fait-il bien l’Isle de Talge en la mer Caspie.
Et combien que l’on appelle Egypte le grenier commun de tout le monde, son a-
bondance est moins que rien, au prix de celle de cette province. Nous n’avons pa-
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POLIPHILE. 24
luz ny marets qui puissent engendrer mauvais air. Noz montagnes ne sont point
rudes, ains seulement petits costaux, & belles vallees, circuïes par dehors de hauts
rochers taillez inaccessibles, tellement que n’avons occasion de rien craindre. En
ce lieu sont toutes choses qui peuvent apporter du contentement. C’est le pro-
menoir des grands Dieux, le repos desiré & l’asseurance de l’esprit. Nous sommes
à la Royne Eleutherilide magnifique, liberale & la plus genereuse de toutes les
Princesses, laquelle par son admirable science & felicité surpassante tout ce qui est
humain gouverne absolument cette contree: il luy sera fort aggreable que nous
vous presentions à sa Majesté pource que c est une nouveauté que d’y voir d’autred’autres
humains, occasion que si nos compagnes estoient adverties de cette avanture elles
y accourroient, pour, comme nou,snous, vous asseurer de nostre joye & vous donner
courage. Doncques ostez toute crainte de devant vos yeux, car vous estes en lieu
de paix & tranquillité & divinité.


POLIPHILE ASSEURE AVEC LES
cinq Damoyselles, alla aux bains avec elles: leur risee pour la fontaine, &
pour l’oignement, il est mené devant la Royne Eleutherilide: au
Palais de laquelle il vit une autre belle fontaine,
& plusieurs merveilles.


CHAP. VIII.



S UIVANT le bel accueil que me firent ces cinq Damoysel-
les, qui m’avoyent tant courtoysement favorisé, je me rendis
asseuré, car leurs paroles me toucherent avec tant de douceur
que l’efficace en parut, si que je me dediay du tout à leur ser-
vice: Et pource qu’elles portoient des boëttes esquelles on
serre les mixtions precieuses & les mignardises aromatiques
dont les plus delicates Dames se servent ordinairement pour
entretenir la bien seance de leur embon-point, avec toute
honnesteté & proprieté. Et qu’avec cela elles estoient chargees de leurs petites be-
soignes ordinaires comme miroërs, peignes, tavayoles & couvrechefs, che-
mises & linges pour s’essuyer apres le bain; Je les suppliay de me permettre
de les porter pour les soulager, ce qu’elles ne voulurent me disant. Nous allons
aux bains, & s’il vous plaist vous nous tiendrez compagnie, ce n’est gueres loing
d’icy & pensons que vous en avez desja veu la fontaine. A quoy promptement je
respondis: Belles Nymphes, si j’avois mille langues je ne vous sçaurois suffisam-
ment remercier de tant de courtoisie dont vous usez en mon endroit: car vous
m’avez en la bonne heure resuscité de mort à vie: parquoy je seray tres-heureux
de vous obeïr & suyvre, aussi me seroit-ce une extreme lascheté de courage de ne
vous obtemperer. Certainement je m’estimerois plus heureux d’estre vostre escla-
ve perpetuel, que dominer ailleurs par authorité: veu que (comme je puis cognoi-
stre) vous estes le thresor unique de ce qui est de plus beau en ce monde, & 1’uni-
que cause de toute parfaite delectation; J’ay veu à loysir la belle fontaine dont
m’avez parlé & l’ay soigneusement contemplee: qui me fait affermer que c’est le
plus excellent ouvrage que je vis oncques: mais la grande soif que j’avois, ne me
donna temps de m’en enquerir plus avant: & sans plus me contentay d’y avoir
beu. Adonc l’une d’entr’elles me dit: Baillez moy la main vous estes en seureté, &
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[24v] LIVRE PREMIER DE
le tresbien venu. Nous sommes cinq compagnes, ainsi que vous pouvez veoir.
Quant à moy l’on m’appelle Aphaé(c’est à dire attouchement) Celle qui porte
les boestes, & le linge, est Osphrasie (l’odorer.) L’autre qui tient le miroer, Hora-
sie (la veuë) Celle de la lyre, Acoé (l’oye.) Et la derniere portant le vase plein de li-
queur, Geusie (le goust,) & allons ensemble à ses bains passer le temps. Donc puis
que la bonne fortune nous a amené icy, vous viendrez avec nous: & apres que se-
rons un petit esgayees, nous retournerons au Palais de la Royne, laquelle nousvous trou-
verez accomplie en liberalité: & tenez pour certain, qu’en luy recitant le faict
de vos amours, & justes pretentions, l’induirez facilement à vous ayder. En ces
propos & devis elles me menerent jusques au lieu, fort content de tout ce qui m’e-
stoit advenu: de sorte qu’il ne restoit à desirer sinon madame Polia, pour accomplir
mon souverain bien, & donner achevement à ma felicité supreme. Toutesfois je
me trouvois fort honteux de ce que mon habillement n’estoit conforme à si no-
ble assemblee. Toutesfois apres m’estre asseuré & rendu un peu privé, je me mis à
sauter avec les Nymphes: dont elles se prindrent à rire, & moy aussi. Sur ces entre-
faictes nous arrivasmes aux bains: qui estoient d’un merveilleux edifice. C’estoit
une place à huict angles ou pans, au dehors de laquelle y avoit deux pilliers assis sur
un mesme piedestal, qui commençoit à nyveau du pavé, & environnoit tout le
pourpris. Ces pilliers sortoient de la muraille une tierce partie de leur largeur, &
estoient enrichis de beaux chapiteaux, dessus lesquels regnoyent l’architrave, fri-
ze, & corniche. En la frize estoient entaillez des petits enfans nuds, tenans des cor-
dons ausquels pendoient de beaux festons ou trousseaux de verdure. Sur la corni-
che estoit posee la retube qui est une voute ronde à cul de four: mais faicte de for-
me octogone, pour correspondre au reste du bastiment, Ses faces estoient perceees
à jour, en fueillages de diverses inventions: les ouvertures closes de vitres ou bien de
lames de fin crystal, qui de loin m’avoient semblé plomb. Le Pteryge (c’est à dire
le pinnacle ou lanterne) estoit une poincte pareillement octogone sur laquelle y
avoit une pomme ronde: & sur le centre de cette pomme un pyvot, avec une aisle
tournant à tous vens. Puis dessus une autre pomme, moindre que la premiere d’u-
ne tierce partie, avec un petit enfant nud, ayant la jambe droicte posee à ferme sur
icelle, & l’autre suspenduë en l’air. Le derriere de sa teste estoit creux jusques à la
bouche, en forme d’un entonnoir: & là estoit soudee une trompette qu’il tenoit
de sa main gauche pres l’embouchure, & la droite vers le gros bout: le tout faict
de cuyvre doré bien poly. Il sembloit que l’enfant soufflast dans le creux de cette
trompette. Et pource qu’il estoit facilement tourné à tous vens par le moyen de
l’aisle qui estoit au dessous, le vent qui luy donnoit tousjours au derriere de la teste,
& passoit par dedans cette ouverture jusques au corps de la trompette, la faisoit
sonner haut & clair. Mais adonc en un mesme instant le vent avoit esbranlé les
Carrobes, & donné dedans lela trompette: parquoy je me prins à sousrire de la peur
que frivolement j’avoye euë: & cogneu que l’homme qui se treuve tout seul en
pays estrange, est bien soudain espouvanté à chaque petit bruyt qu’il oyt. En la fa-
ce respondant à 1’opposite de la Nymphe servant de la fontaine, estoit l’entree par
un riche portail fait de la main de l’ouvrier qui avoit taillé la fontaine: sur lequel
portail estoit escrit ce tiltre en characteres Grecz, ΑΣΑΜΙΝΘΟΣ.

Par
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POLIPHILE. 25

Par le dedans, cét edifice estoit pareillement octogone, environné tout autour
de sieges, en forme de quatre marches de Jaspe & Chalcedoine, variez de cou-
leurs. Les deux plus bas degrez couverts de l’eau tiede jusques pres le bord du
troisiesme: le quatriesme entierement hors de l’eau. A chacun des huict angles y
G
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[25v] LIVRE PREMIER DE
avoit une colomne ronde Corinthienne de Jaspe meslé de toutes les especes de
couleur que nature sçait peindre, assises sur le quatriesme degré, qui leur servoit
de piedestal, avec leurs bases, chapiteaux, architrave, frize & corniche. Cette frize
estoit taillee en demy-bosse d’enfans nuds, courans parmy un’ eau avec petis mon-
stres marins luttans enfantinement par effors convenables à leur aage, & si bien
contrefaits qu’ils sembloient mouvoir: au dessus de la frize suyvoit la corniche, de
laquelle à plomb de chacune des colomnes, sortoit un tortis de fueilles de chesne,
entassées l’une sur l’autre, faites de Jaspe verd, & liees de tresses d’or, le tout de re-
lief, montans le long des coins de la voulte, & s’assemblans environ la clef, en ma-
niere d’un chapeau de triomphe, dedans lequel y avoit une teste de Lyon Herissee,
tenant en sa gueule une boucle, où pendoient les chesnes, esquelles estoit attaché
un beau vase à large ouverture, & un peu profond, qui estoit eslevé au dessus de
l’eau environ deux coudees. Le Lyon, les chaines, & le vase, tout de fin or, & tout
massi Le reste de la voulte fait à fueillages percez à jour, & vitrez de crystal, estoit
de pierre d’azur semee de petites paillettes d’or. Assez pres de là, en la terre y
avoit une veine de matiere bruslante: de laquelle ces Nymphes qui me condui-
soyent mirent quelque peu en ce vase, & par dessus certaines gommes & bois odo-
rant, dont se fit un parfum beaucoup plus gracieux que celuy d’oyselets de Cy-
pre. Apres elles fermerent les portes qui estoient de metail doré, fait à fueillage,
aussi percé à jour, comme la voulte, & le vuyde remply de lames de cristal, qui ren-
doit une clarté de plusieurs diverses couleurs, & toutesfois la fumee ny l’odeur ne
sortoient point. Toute la muraille par dedans estoit de pierre de touche tres-noi-
re, & si polie qu’elle reluysoit comme un verre. En chacune face entre deux co-
lomnes y avoit un quarré ceint de moulures, en façon de lysteaux ou plattes ban-
des, de Jaspe vermeil, ayans ces lysteaux trois poulces de largeur: à chacun desquels
estoit assise & figuree une belle Nymphe nuë, les Nymphes estoient differentes
en contenances, toutes de pierre Galactite, aussi blanche que fin yvoire nouveau, &
elles estoient posees sur une moulure, qui se rapportoit aux bases des colomnes.
O comme je regarday ces images ainsi exquisement taillees! Certes plusieurs &
plusieurs fois mes yeux furent destournez des vrayes & naturelles, pour contem-
pler les contrefaites. Le pavé du fons au dessous de l’eau estoit de musayque as-
semblé de menuës pierres fines, desquelles estoient exprimees toutes sortes &
manieres de poissons. L’eau estoit temperément chaude, non par chaleur artifi-
ciele, mais seulement par la naturelle: & qui plus est, si nette & claire, qu’en re-
gardant dedans, vous eussiez jugé ces poissons se mouvoir & frayer tout au long
des sieges où ils estoient pourtraits au vif, c’estoient carpes, brochets, anguilles,
tanches, lamproyes, aloses, perches, turbots, solles, rayes, truites, saumons, muges,
plyes, escrevices, & infinis autres, qui sembloient remuer au mouvement de l’eau,
tant l’oeuvre approchoit de la nature. En l’espace au dessus de la porte, y avoit un
Daulphin taillé en demy-bosse, de pierre Galactite, nageant en la mer, portant un
jeune fils sur son dos, lequel s’esbatoit d’une lyre. De l’autre costé à l’opposite de la
porte, sur la fontaine, estoit semblablement un autre Daulphin, sur lequel estoit
monté Neptune, tenant un trident de la mesme pierre Galactite, rapportee sur le
fons noir de la muraille. Esquels ouvrages le sculpteur n’estoit pas moins à louër
que l’Architecte. Sur tout j’estimois en ma fantasie la singuliere grace des belles &
plaisantes Damoyselles, & n’eusse sçeu bonnement faire comparaison entre la
peur passee, & ma felicité presente, ny dire laquelle des deux excedoit. Certaine-
ment je me trouvay en grand plaisir & satisfaction de courage, parmy ces parfuns
& senteurs, plus odorans que tous les simples que l’Arabie heureuse sçauroit pro-
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POLIPHILE. 26
duire. Les Damoyselles se despouïllerent & mirent leurs riches vestemens sur le
dernier degré qui estoit hors de l’eau, enveloppans leurs blonds cheveux en bel-
les coiffes de fil d’or. Et sans aucun respect de honte, me permirent librement de
les veoir toutes nuës, blanches & delicates le possible, sauf toutesfois l’honnesteté,
qui fut par elles tousjours gardee. Leur charnure sembloit proprement à roses
vermeilles, meslées parmy de la neige: dont mon coeur estoit lors tant esmeu que
je le sentois tressaillir d’esmotion, tant il estoit surpris de volupté: car il ne pouvoit
assez constamment resister aux affections vehementes qui l’assailloient de toutes
pars: neantmoins je m’estimay bien-heureux de jouïr de cette vision excellente
sur toutes autres, laquelle m’embrazoit d’une ardeur amoureuse, telle que je ne la
pouvois bonnement endurer: mais pour eviter à tous inconveniens, & pour mon
mieux, je destournois souventesfois ma veuë de la beauté tant attraiante. Et elles
qui prenoient bien garde à mes façons indecentes, & contenances par trop simples,
en soubrioient joyeusement, tirant leur passetemps de moy: dont j’estois assez sa-
tisfait comme desirant leur complaire en tout & par tout, pour acquerir leur
bonne grace.

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[26v] LIVRE PREMIER DE


Ainsi je souffrois cette ardeur en merveilleuse patience, & ma passion estoit accom-
pagnee d’une honte modeste, cognoissant que j’estois indigne de me trouver en
cette divine compagnie, par laquelle (combien que souvent je le refusasse en m’ex-
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POLIPHILE. 27
cusant) je fu contrainct d’entrer dedans le bain, comme une Corneille entre les
Colombes: parquoy je me tenois à part tout honteux, les yeux inconstans & mo-
biles, qui n’osoient regarder objects tant excellens & singuliers, Adonc Osphra-
sie me dit: Mon amy, comment avez vous nom? Et je luy respondy humble-
ment que l’on m’appelloit Poliphile. Il me plaist bien (dit-elle) si l’effect y
accorde. Mais comment se nomme vostre maistresse? Polia ma Dame dy-je lors: à
quoy promptement elle repliqua; Je pensois que vostre nom signifiast fort aymé:
mais à ce que j’en puis comprendre, c’est à dire l’amant de Polia. Or dites verité si
elle estoit icy maintenant, qu’entreprendriez vous pour son service. Je respondis,
je mettrois peine de m’avancer à la servir selon le merite de sa pudicité & l’honneur
que je dois à vostre respect: Adonc elle me dit; Mais encores Poliphile luy estes
vous autant affectionné que vous feignez estre son serviteur? Je luy replique Ma-
dame, je vous proteste que ma vie ne m’est point tant aggreable que mon beau
sujet, aussi je luy ay tant voué d’amitié que si l’extremité d’amour se peut estimer
on la trouvera en moy pour son occasion. Où est-ce doncques dit-elle que vous
avez abandonné cét object tant extresmement aymé. Je respondis que je ne sça-
vois, & mesme je luy dis ainsi, je ne sçay en quel lieu je suis ny quelle avanture
me conduit: Lors en se sous-riant elle me dit, que donneriez vous à qui vous fe-
roit recouvrer vostre maistresse? Ne vous donnez plus de soucy, faites bonne
chere & n’affligés plus vostre coeur, vous la trouverez bien tost. Avec tels devis les
Nymphes se bagnerent[sic] & moy avec elles: Mais affin de poursuyvre mon discours,
toute la belle fontaine par dehors où estoit la Nymphe dormant, & le Satyre, i1 y
en avoit un autre par dedans le bain dont la figure estoit de cuyvre doré, rap-
porté sur un marbre blanc, rabaissé en quarré, & costoyé de deux colomnes de de-
my-bosse: puis au dessus un architrave, frize, corniche, & frontipicefrontispice, gravez & tail-
lez du massif de la mesme pierre. En cette fontaine estoient deux Nymphes,
quelque peu moindres que le naturel, vestuës d’un habillement vollant, & ou-
vert au long des cuysses, les manches rebrassees jusques aux espaules, & les bras
nuds, qu’il faisoit fort bon veoir soustenans un petit enfant qui avoit ses deux pieds
posez sur leurs mains, à sçavoir le droit sur la main gauche de l’une, & le senestre
sur la main droite de l’autre. Les visages des trois sembloient rire à bon escient.
Ces Nymphes levoient de leurs autres deux mains, les vestemens de cét enfant,
& le descouvroient jusques à la ceinture par dessus le nombril. Il tenoit à ses
deux mains sa petite quynette, & pissoit de l’eau froide comme glace, qui se mesloit
parmy la chaude pour l’attremper & attiedir. Je me trouvois là en grand conten-
tement d’esprit: mais le principal de mes plaisirs estoit troublé, par me veoir si vil
& different de la beauté de ces Nymphes, noir comme un Ethiopien parmy cette
excessive blancheur: dont Acoé en sous-riant me va dire de bonne grace; Poliphi-
le, pren ce vaisseau de crystal, & m’apporte un petit d’eau fraiche. Quoy entendant
& ne desirant que leur complaire, & me rendre serf & sujet pour leur faire quel-
que service, y courus sans mal y penser: mais je n’eu pas si tost mis le pied sur un
degré pour m’approcher de l’eau tombante, que ce petit enfant leva sa quynette,
& me pissa droit contre le milieu de la face, un traict d’eau si froide & si forte,
que je cuiday tomber à la renverse: de cette action il s’esleva si grande risee entre
ces filles que la voulte en retentit toute, & bien que j’eusse eu une grande appre-
hension ayant esté surpris, si est-ce que j’eus apres ma part du plaisir riant comme
elles: Puis apres ayant avisé le tout, j’apperceus la tromperie de l’artifice industrieu-
sement trouvee: car en mettant sur un degré mouvant qui esloit là, quelque pe-
santeur, il tiroit amont par un contrepoix la petite quynette de l’enfant, parquoy
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[27v] LIVRE PREMIER DE
entenduë la subtilité de l’engin, je demeuray bien satisfait. Au dessus du quarré
dans la frize estoit ce tiltre en lettres Attiques: ΓΕΛΟΙΑΣΤΟΣ c’est à dire ri-
dicule, ou faisant rire.



Apres que nous fusmes baignez à nostre plaisir, & faict ces joyeuses risees, ac-
compagnées de gracieux devis, nous sortismes de l’eau tiedie, & reposames sur le
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POLIPHILE. 28
dernier degré, où les Nymphes se parfumerent de ces liqueurs aromatiques, & m’en
donnerent une bouëtte. Cette onction me sembla grandement profitable à l’issuë
du bain, à cause que outre sa bonne senteur, mes membres affoiblis & debilitez
de la peine soufferte, en furent soudain recreez. Je m’habillay le plus diligemment
qu’il me fut possible: Mais les Damoiselles demourerent un peu longuement à se
parer & accoustrer. Puis ouvrirent leurs drageoirs pleins de bonnes confitures,
dont nous prismes refection, & beusmes d’un breuvage delicieux. La collation pa-
rachevée, elles retournerent à leurs miroërs, & regarderent soigneusement à leur
accoustrement de teste, si tout estoit en ordre. Cela faict, couvrirent leurs cheveux
de crespes déliez, disant. Allons tost Poliphile vers la Royne Eleutherilide, nostre
souveraine Princesse. Vous aurez en sa compagnie plus de passetemps & de joye
qu’en cet endroict. Puis en s’esbatans me disoient. Vous avez eu de l’eau par le vi-
sage: & adonc renouvelloient leurs risees, & s’esbatoient ainsi de paroles joyeuses
se faisant signe du coin de l’oeil l’une à l’autre, en me regardant au milieu de la
trouppe. Apres elles commencerent à chanter doucement une Metamorphose
ou transfiguration d’un amoureux. qui se cuidoit par onction muer en oyseau. mais
par faillir de boëtte, il se transfigura en Asne. Leur conclusion estoit, qu’aucuns
pensent les oignemens estre pour un effect, & ils sont directement pour un autre.
Cela me donna suspicion qu’elles parloient couvertement de moy, & aussi leurs
contenances & soubriz à tous momens jettez sur moy m’en firent douter: mais
pour lors je n’y pensay plus, estimant & croyant pour vray, que l’oignement qu’el-
les m’avoient donné , fut pour le grand bien de mes membres lassez & recreuz
de peine. Mais incontinent me senty tout esmeu d’une chaleur lascive, tant vehe-
mente que je ne me pouvois coutenircontenir: dequoy ces Nymphes affettees rioient en-
tr’elles à plaisir, cognoissant assez ma maladie, laquelle s’augmenta de sorte, que je
ne sçay qui retint mon appetit desordonné, que je ne me jettasse, entr’elles, com-
me un Autour en une compagnie de perdris. Et d’autant plus se renforçoit mon
desir, que la commodité des sujets s’en offroit, lesquels mesmes m’importunoient
d’alleger ma peine. Adonc une boutefeu de la bande, la mignarde Aphaé, me dit en se
mocquant de moy: Poliphile, qu’est-ce que tu as: Tu te gaudissois n’agueres, &
maintenant je te voy tout changé. A quoy je fey cette responce. Je vous supply,
pardonnez moy, ma dame: car je m’entords comme un osier, & suis quasi homme
perdu, par une ardeur demesuree. A ce mot elles se mirent plus fort à rire que de-
vant: & me vont dire: Si ta Polia, que tu desires tant, estoit icy avecques nous, que
luy ferois-tu à cette heure? Helas (respondy-je) mes dames, par cette grande Ma-
jesté à laquelle vous servez & obeissez, ne jettez point d’huille sur mon grand feu,
ne soufflez pas la flamme qui brusle mon coeur: car je suis totalement consommé.
De cette dolente responce elles firent si grand’ huee, qu’il ne leur fut possible pas-
ser outre, ains tomberent sur l’herbe comme transies & pasmees. Adonc par une
confiance desja privee & familiere, je me pris à leur dire. O mauvaises enchante-
resses, & qui m’avez ensorcelé, me traictez vous en cette sorte? J’ay maintenant
bonne cause de vous courir sus, & faire force: puis je fis semblant de les empoi-
gner, comme si j’eusse eu la hardiesse d’executer ce qu’en nulle maniere mon corps
n’eust osé entreprendre, dont elles rians tousjours de plus en plus appelloient l’u-
ne & l’autre en secours, & fuyoient çà & là par la prairie, laissans leurs souliers &
coeuvrechefs[sic] à terre, abandonnant leurs vases, peignes, mirouërs, & autres beson-
gnes, pour courir plus legierement. Le vent emportoit leurs rubens & cordons
en l’air ainsi qu’elles alloient fuyant, & moy apres de les poursuyvre si vive-
ment que je m’esbahy qu’elles & moy ne tombasmes presque morts, tant nous
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[28v] LIVRE PREMIER DE
estions lassez. Ceste plaisante moquerie dura quelque temps: & quand elles en fu-
rent lasses, elles ramasserent leurs beaux souliers, & autres choses espandues le long
des rives du ruisseau. Et à la fin cessant leur risee elles eurent pitié de moy, parquoy
l’une d’entr’elles nommee Geusie, cueillit une fueille de Nenuphar: une d’Amelle,
& une racine de Pied de veau, autrement appellee Aron, qui estoient creuës bien pres
l’une de l’autre: & m’en fit offre gracieuse, afin d’eslire & prendre celle qui me plai-
roit, pour ma santé. Je prins l’Amelle, que je mis en ma bouche, & en mangeay:
parquoy incontinent apres cette chaleur lascive fut esteincte, si bien que je retour-
nay en ma disposition premiere: & cheminay avec elles, jusques à ce que nous ar-
rivasmes en un Palais somptueux à merveilles. Et pour en dire la description. Pre-
mièrement nous passames par une belle voye droicte & large, bordee par les deux
costez de hauts Cyprés, plantez à la ligne par egales distances, drus & espoix de
branches & de fueilles, autant qu’ils pouvoient estre selon la nature. Tout le par-
terre hors du chemin d’une part & d’autre, estoit couvert de Parvenche azuree, au
moins en ses belles fleurettes. Et contenoit cette voye en longueur environ cinq
cens de mes pas, & à la fin se terminoit à l’entree d’une belle haye, faicte à trois pas
en forme de muraille, ayant autant de hauteur que les Cyprés qui servoient de co-
lomnes: mais elle estoit entremeslee d’Orangiers, & Cytronniers plantez pres à pres
& fort druz industrieusement ployez & entrelassez l’un parmy l’autre. La haye
ainsi que je peu concevoir, avoit six bons pieds de largeur. Au milieu du premier
pan y avoit un grand portail où la voye s’addressoit, faict en voute des arbres mes-
mes ainsi courbez à propos: au dessus duquel en des autres lieux convenables e-
toient faictes les fenestres de matiere toute semblable, esquelles ne s’appercevoit
par dehors signe de bois, branche, ny tronc, mais seulement la verdure naturelle
des fueilles enrichies de leurs fleurs blanches, rendans une odeur agreable entre le
souhait. Pareillement y pendoit le beau fruict, Oranges & Citrons, les uns meurs,
les autres verds: aucuns commencez à former, & les autres à demy formez, mes-
mes d’autres pres à cueillir. Au dedans l’espoisseur de la haye, les branches & troncs
estoient si proprement serrez, que l’on pouvoit bien à son ayse cheminer par des-
sus pour aller aux fenestres, ou se promener à l’entour: & y estoient les fueilles si
drues, que les passans n’eussent sceu voir à travers. Par ce portail nous entrasmes
en la haye singulierement plaisante & delectable à l’oeil, mais plus merveilleuse à
l’esprit: car elle servoit de closture à un riche Palais quarré, qui faisoit le quatries-
me pourpris avec ces trois de verdure. Chacun des pans de la muraille contenoit
en longueur soixante pas. La court estoit environnee de cette haye, & au milieu
d’icelle une belle fontaine d’eau claire comme crystallin, qui sailloit contremont
quasi aussi haut que le clos, & tomboit dedans un grand bassin de fine Amethyste,
comprenant trois pas en largeur pour tout le diametre. La grosseur estoit de trois
poulces, diminuant peu à peu vers le bord, qui n’avoit qu’un poulce d’espois, &
tout à l’entour d’iceluy par dehors estoient entaillez des petits monstres marins
de basse taille. Il reposoit sur un pillier de Jaspe de diverses couleurs, meslé avec
Chalcidoine, diaphane de couleur de l’eau de la mer, fait en forme de deux beaux
vases à col estroict & ventre gros, mis l’un sur l’autre, fons contre fons & entre
deux un pommeau posé sur un plinthe de pierre Ophite, tout rond, & levé envi-
ron cinq poulces de haut, enclos d’un autre bassin de Porphyre, fait en la façon
d’une cuve, montant la hauteur de trois pieds. A l’entour du pillier y avoit quatre
Harpies de fin or, ayant les pattes estendues sur le plinthe d’Ophite, les doz tour-
nez à ce pillier, & opposites l’une à l’autre. Le bout de leurs aisles s’estendoit jus-
ques sous le bassin d’Amethiste, comme pour le tenir en l’air. Les visages sem- bloient
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POLIPHILE. 29
bloient à pucelles, mais leurs queuës estoient de serpens, entortillees & finissantes
en fueillage antique, qui s’assembloit au plus haut du pillier droit sous le fonds
de ce bassin, en sorte qu’elles servoient d’ornemens superbe & magnifique. Au mi-
lieu du grand bassin par le dedans, & à plomb du pillier, sortoit un vase un peu lon-
guet, expressément renversé sur la bouche, & decoré de beau fueillage faict de la
mesme pierre du bassin, autant eminent par dehors, que le bassin estoit profond,
& soustenoit une base ronde, dessus laquelle estoient posees les trois Charites ou
Graces nues, grandes comme le naturel, faictes de fin or, jointes dos contre dos.
jettans l’eau par les mammelons, comme petits filets desliez, qui sembloient ver-
gettes de fin argent. Chacune d’icelles tenoit une corne d’abondance, lesquelles
s’assembloient toutes en une, un peu au dessus de leurs testes. Entre les fruits &
fueilles qui sailloient des cornes, sortoit l’eau par six petits tuyaux & j’aillissoitjaillissoit en
haut à l’egal de la haye ou muraille de verdure. L’ouvrier pour garder l’honneste-
té, avoit fait que chacune des trois Dames tenoit la main droite sur la partie qui
doit estre couverte. Dessus les bords du grand bassin excedant d’un pied en largeur
par toute sa circonference, le plinthe d’Ophite, estoient six Dragons d’or, plantez
sur leurs pieds par egales distances, en telle sorte & industrie, que l’eau sortant des
tetins des trois Dames, tomboit droictement dans leurs testes, qui estoient creuses
& cavees: puis l’eau resortoit par leurs gueules, & venoit cheoir entre le plinthe
d’Ophite, & le bassin de Porphyre: auquel y avoit un canal d’un pied & demy de lar-
ge, & de deux en profond. Le reste du corps des Dragons estoit couché sur le creux
du bassin, tant qu’ils venoient assembler leurs queuës qui se changeoient en un
fueillage antique, duquel le vase soustenant les trois Dames, estoit composé , sans
que le bassin en fut en rien difforme, ny empesché par le dedans. Mais la rever-
beration de la verdure des Orengiers, le lustre de la pierre, & la clarté de l’eau, cau-
soit aux regardans une diversité de couleurs, telle qu’on les voit en l arc du ciel. Au
ventre du bassin par le dehors, entre deux Dragons sortoient des testes de Lyon,
vuidans par certains petits tuyaux l’eau qui distilloit des Cornes d’abondance: la-
quelle apres estre montee bien haut, retomboit dedans ce bassin, és endroits où e-
stoient ces testes de Lyon, faisant une resonnance douce & gracieuse extreme-
ment.

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[29v]
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POLIPHILE. 30

L’ouvrage estoit si excellent, que je ne croy point que mains d’hommes l’eussent
fait: car il est impossible de le bien descrire & à l’humain entendement de le com-
prendre. Toutesfois je puis dire, que dire que jamais en tout nostre temps ny auparavant
(que l’on sçache) ne fut veuë besongne aussi parfaicte: tant s’en faut qu’elle en ap-
prochast. Toute la place autour de la fontaine estoit pavee de quarreaux de mar-
bre de diverses couleurs & figures. Au milieu de chacun quarreau estoit rapporté
un rond de Jaspe differend en couleur. Les coins & angles des quarrez hors des
ronds, estoient figurez à fueillage. Entre les quarreaux & à l’environ de tout le pa-
vé, y avoit des bandes ou lizieres pour servir de separation, faites de fine musaïque.
C’estoit un fueillage bien verd, accompagné de maintes fleurs, jaunes, perses, ver-
meilles, & violettes, composees de pierres menuës, cubiques, si artificiellement,
jointes que cela sembloit un tableau de platte peinture. Je me trouvay tout surpris
de ces choses, car je n’avois pas accoustumé de veoir si excellents
fusse volontiers arresté pour le contempler plus à loisir, mais il me convenoit alors
suyvre les Damoyselles mes guides & compagnes.


La marque & regard de ce Palais sembloit proprement rire aux yeux: parquoy
tant plus j’en approchois, plus je le trouvois digne d’estre contemplé, pour la ri-
chesse des murailles, l’excellence de la peinture, la disposition des colomnes, & la
distribution des membres, comme salles, chambres, galleries, & offices. Là estoient
les prouësses du magnanime & puissant Hercules, taillees en demy bosse, & si pro-
prement denuees, que les figures sembloient separees d’avec le fons, & si estoient
environnees de despouïlles, tiltres & trophees d’un nompareil & admirable arti-
fice. Mais qu ellequelle entree? quel portique? quel perron? Certes je n’ay à qui le com-
parer: car tout estoit tant singulier, que tout entendement parfaict seroit trop pe-
tit & debile pour en faire la declaration. La viz & montee estoit fort exquise, con-
sideré que tout l’art d’Architecture y estoit employé. L’arceau de la voulture de la
porte estoit rabaissé par dessous entre deux moulures, à parquets ronds & quarrez,
& par dedans semé de roses & fueillages de demytaille, rehaussees d’or, & le fons
couché d’azur. Devant cette porte estoit tendue une courtine tissuë de fil d’or &
de soye: & y estoient pourtraittes deux belles images, 1’une avec tous les instru-
mens convenables au labourage, & l’autre contemplant le ciel. Quand nous fus-
mes arrivez devant cette courtine, les Nymphes me prindrent par la main pour
me faire entrer, disant: Poliphile, cecy est l’ordre qu’il faut observer, & par lequel
on doit venir à la presence de la Royne nostre maistresse. Ainsi qu’elles me dirent
Il n’est permis n’y loysible à aucun d’entrer en cette premiere courtine, s’il n’est
receu par une Damoyselle vigilante portiere, nommee Cinosie(muable, ou mou-
vante) elle nous ouyt incontinent, & vint à nous, entr’ouvrant la courtine, parquoy
aussi tost nous entrasmes. Là estoit un petit espace, & apres une autre courtine,
plus jolie que la premiere, diversifiee de toutes sortes de couleurs, & de toutes ma-
nieres de bestes, de plantes, d’herbes, & de fleurs, d’exquise tapisserie. Là vint à
nous une autre portiere nommee Indalmene(feintise) qui sembloit merveilleuse-
ment curieuse: toutesfois elle nous receut benignement, & ouvrit la seconde cour-
tine, nous mettant au dedans. En l’autre espace ou entredeux, y avoit encores une
tierce courtine tissuë par grande excellence, & peinte de plusieurs lassets, lyens,
crochets, & autres instrumens pour attacher, tirer, & retenir: à la garde de laquelle Mnemosy-
ne memoi-
re.

estoit une autre matrone hospitaliere fort gratieuse[sic], que l’on appeloit Mnemosy-
ne, qui nous ouvrit incontinent: & adonc pour resolution mes compagnes me pre-
senterent devant la Majesté de la Royne Eleutherilide.

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LIVRE PREMIER DE


POLIPHILE RACONTE L’EXCELLENCE DE
la Royne, le lieu de sa residence, avec son magnifique appareil, l’esba-
hissement qu’elle eut de le veoir, le bon recueil qu’elle luy fit, en-
semble le riche & somptueux banquet, & le lieu où il
fut preparé, qui n’a second ny semblable.


CHAP. IX.


C OMME je fus devant la premiere huyssiere elle me
considera avec quelque esbahissement, & apres que je
l’eus salüee selon mon devoir elle me receut fort favo-
rablement. Puis quand j’eu passé les trois courtines, je
trouvay un grand portique, en forme d’une galerie basse
& ouverte, qui contenoit en longueur autant que tout
le corps du Palais. La voulte estoit de fin or bruny,
peinte à fueillage entrelassez de rameaux, meslez de
fleurs de bonne grace, & de toutes manieres de petis
oysillons, representez au naturel en une musaïque faite
de pierres precieuses. Les murailles estoient couvertes
de mesme ouvrage & matiere: & le pavé semblable à celuy de la court de dehors.
La matrone portiere de la derniere courtine, ma’dmonnestam’admonnesta & advertit que je
fusse asseuré & constant, sans crainte, resolu à la perseverance & à mettre en exe-
cution tout ce que la Royne me commanderoit, me promettant qu’il m’en avien-
droit tout contentement & honneur. Apres ces remonstrances elle me mit dedans
le Palais, où je vis des singularitez plus divines que transitoires: mais entre autres
un appareil merveilleux qui se dressoit en une court large, bien ample & spatieu-
se, au devant d’un grand corps d’hostel, parfaitement quarré: qui contenoit soi-
xante quatre quarreaux en longueur, & autant en largeur. Chacun quarreau avoit
trois pieds de mesure, faits en forme d’un eschiquier, differens en couleur, l’un de
Jaspe rouge comme Corail, & l’autre de Jaspe verd tacheté de gouttes sanguines.
Le bord du pavé estoit une belle frize en fueillage de Musaïque, ayant un bon pas
de largeur, composé de petites pierres fines, comme Jaspes, Presmes, Agathes,
Chalcedoines, Ambre, Crystal, Layet, & autres, toutes d’une grosseur & quarrure,
si justement jointes ensemble, que l’on n’eust sçeu discerner les jointures. L’ou-
vrage estoit si plein, poly, & tant uny, que qui eust mis dessus une boule bien ron-
de, elle eust tousjours esté en mouvement. La frize estoit encores enclose & en-
vironnée d’un autre bord large de trois pas, figuré de beaux entrelas des mesmes
pierres & ouvrages. Au long des murailles à l’entour de la place y avoit des sieges
de bois de Sandal rouge & jaune, couvers de veloux verd, & de quarreaux pleins
d’une matiere molle, comme duvet ou cotton. Le veloux estoit attaché auaux bords
du banc à petis cloux de fin or, sur une liziere d’argent martellee, en façon de ru-
ben. Les murailles du Palais estoient revestuës de lames d’or, & ornees de sculptu-
res correspondantes à matiere tant precieuse, departies en sept quarrez, par pil-
liers de moulures de mignonne proportion. Au milieu de chacun de ces quarrez,
y avoit un chapeau de triomphe, composé de toutes manieres de fruits & fueilla-
ges, contrefaits apres le naturel, de fines pierres precieuses, selon les couleurs, qua-
litez, & ressemblances necessaires. Dedans le vuide d’iceux ronds, estoient entail-
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POLIPHILE. 31
lez & ciselez à demy-bosse, les sept Planetes avec leurs proprietez & nature. Le
demeurant du quarré hors du rond, estoit enrichy de fueillage de fin argent, limé
& rapporté dessus la lame d’or. Telle estoit la muraille du premier front. Celle du
costé gauche estoit toute semblable, avec les quarreaux & chapeaux de verdure,
comme les precedens, en nombre, ornement, & façon, reservé qu’en ces sept ronds
estoient les sept triomphes de ceux qui sont dominez par les sept Planetes, & en-
clins à leur constellation, faits du mesme ouvrage & matiere. Au costé droit je vis
dedans les ronds, les sept harmonies ou concordances des sept Planetes, & l’en-
tree de l’ame dans le corps, avec la reception des qualitez infuses par les degrez ce-
lestes. La quatriesme muraille estoit comme les autres, fors que la porte occupoit
l’espace du milieu, & les autres six espaces estoient de la mesme mesure, propor-
tion, & correspondance. Ces ronds contenoient les influxions & operations pro-
cedantes de l’inclination des Planetes, exprimees par belles Nymphes, avec les
escriteaux, tiltres, & enseignes de leurs effects. Le septiesme rond estoit situé au
milieu du frontispice du portail au droit de la Planete du Soleil qui estoit plus haut
que les six autres, en la muraille opposite; à cause du siege de la Royne, qui estoit
plus eminent que les autres. Ainsi toutes les parties correspondantes l’une à l’au-
tre estoient egales ou semblables, en nombre, en assiette, & matiere, chacun pan de
muraille avoit en longueur vingt & huict pas, tellement que la court estoit quar-
ree, couverte d’un merveilleux artifice. C’estoit une treille d’or, tant industrieuse-
ment taillee, qu’il est impossible de la bien declarer. D’un pillier jusques à l’autre,
qui faisoient les quarrez de la muraille, y avoit distance de quatre pas en sept divi-
sions, qui est le nombre plus aggreable à la nature. Ces pilliers estoient de pierre
d’azur Orientale, de vive couleur, & semee de menuës paillettes d’or: les faces des-
quels entre deux moulures estoient entaillees de candelabres, grotesques, fueilla-
ges, arabesques, cornes d’abondance, vases, masques, Satyres, monstres, balustres &
autres belles inventions & devises d’une sculpture si ronde, qu’elle sembloit estre
de relief toute entiere.

H iij
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[31v] LIVRE PREMIER DE

Ces pilliers faisoyent l’intervalle des quarrez où estoient les chapeaux de triom-
phe, garnis de leurs chapiteaux, bases & ornemens, conformes au reste de l’oeuvre.
Au dessus estoit l’architrave, avec ses lineamens, moulures, & lizieres requises or-
nees de billettes, continuees & departies de deux en deux: puis la frize entaillee de
la sculpture suyvante. C’estoient des testes de boeuf seiches, les cornes liees de tres-
ses pendantes avec deux rameaux de Myrte, entraversez & liez sur leur jointure,
deux Daulphins ayans les aislerons & le bout de leurs queuës figurez en fueillage
antique, & tournees en rond: dedans la revolution desquelles estoient petis en-
fans qui s’empoignoient aux deux costez de la rondeur. La teste du Daulphin
estoit aussi faite en fueillage fourché, une partie renversee devers le petit enfant,
l’autre se tournoit sur un vase à large ouverture, finissant en teste de Cigongne,
ayant le bec dedans la bouche d’un masque, avec petites billettes enfilees. Les
cheveux du masque estoient de fueillage qui environnoit le bord du vase, & du
drap pendant vers le pied, passant au dessous du neu ou pommeau d’iceluy. Au
dessus du vase y avoit la teste d’un enfant entre deux aisles.


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POLIPHILE. 32

Tel estoit l’ornement & sculpture de la frize, sur laquelle estoit la corniche,
parfaite en toute excellence d’ouvrage. Au dessus de la derniere cymaise, droit à
plomb de chacun pillier, y avoit un vase antique de hauteur de trois pieds chacun,
les uns d’Agathe. les autres de Jaspe, aucuns d’Amethyste, Grenad, ou Ambre de
diverses couleurs, & invention differente, pleins, & tournez avec anses taillees en
figure de serpens, lezards, & autres belles fantasies. Entre deux au droit des cha-
peaux de triomphe, estoient plantees des solives quarrees, fichees de pointe & de-
bout, ayant sept pieds de hauteur, toutes de fin or, creuses pour doute de trop
grand charge: par dessus lesquelles il y en avoit des autres qui traversoient toute
la court, & reposoient dessus d’autres sommiers aboutissans sur la muraille oppo-
site: & estoient sept en nombre, servant de postures entraversees de menus soli-
veaux & chevrons aussi tous d’or, en façon de la charpenterie d’une treille platte.
Des quatre vases estans aux quatre coins, sortoient grans seps de vignes, & plu-
sieurs autres herbes differentes, comme Voluble, Hobelon, Chevrefueil, Troëne,
& autres semblables, toutes d’or, qui s’estendoient par dessus la charpenterie en
plusieurs branches & rameaux entremeslez, embrassans l’une l’autre en façon
d’entrelas, par lyaisons belles & singulieres, de sorte quelles couvroient toute
cette belle court d’un ouvrage riche, ou pour mieux dire, inestimable: car les
fueilles estoient d’Esmeraudes, les fleurs de Saphirs, Rubis, Diamans, Topases, &
autres pierres precieuses, mignonnement ordonnees & disposees selon leurs cou-
leurs. A travers ce fueillage pareillement y avoit des raisins contrefaits d’Ame-
thystes & autres pierres exquises, de couleur assortissante au naturel. C’estoit une
despense infinie que de ce bastiment: car toute la treille reluisoit d’une merveil-
leuse clarté, non seulement pour la matiere qui estoit incomparable, mais aussi
pour l’artifice nonpareil, que je ne peu jamais comprendre par quel art ou inven-
tion cét oeuvre avoit esté dressee, non pas mesmes determiner si elle estoit cloüee,
soudee, enchassee, rivee, sartie ou posee à vis; Ce qui me sembloit impossible en
une couverture si grande, entremeslee de lyaisons & entrelassures tant diverses. H iiij
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[32v] LIVRE PREMIER DE
La Royne magnanime, & de contenance Royale, estoit assise en Majesté bien res-
semblante une Deesse sur son throsne d’or, garny de pierrerie, faict à degrez, con-
tre le premier front du Palais, à l’opposite de l’entree. Elle estoit vestue d’un drap
d’or traict & sa teste atornee d’un diademe de soye cramoisie, comme à telle Da-
me appartenoit, bordee d’un borlet de grosses perles reluysantes au long de son
front, & sur ces cheveux, qui estoient plus noirs que jayet, departis en greve, &
ondoyans sur ses temples, divisez par derriere en deux tresses à trois cordons, cha-
cune ramenee aux deux costez par dessus les oreilles, & noüee au sommet de la
teste, avec un bouton de fines perles, claires, rondes, & de bonne grosseur, duquel
sortoit le bout de ces cheveux en lieu de houppe, le tout couvert d’un crespe delié,
bordé d’une pourfilure de fil d’or vollant au long de ses espaules. Au milieu du dia-
deme droict au dessus du front estoit attaché un riche fermaillet de perles & de
pierrerie. Elle avoit un beau carquan auquel pendoit une chere bague, descendant
jusques entre ses deux tetins, si blancs, & de tant belle forme que l’on les eust jugez
de laict. Cette bague estoit une table de Diamant en ovale grande entre les plus
grandes & enchassee en or par bel ouvrage de fil. A ses deux oreilles pendoient
gros Carboncles bruts & brillants comme chandelles allumees. Sa chaussure e-
stoit de soye verde: les anses de ses pantoufles d’or, garnies de pierrerie. Elle repo-
soit ses pieds sur un quarreau de veloux cramoisy, bordé de perles, à quatre boutons
de pierrerie, avec les flocs ou franges de fil d’or, & de soye cramoisie. A dextre & à
senestre de son throsne, estoient assises les Dames de sa court, en gravité moderee
& benigne vestues de drap d’or, d’une façon si belle que jamais ne fut rien veu de
plus agreablement bien. La Royne estoit au milieu d’elles en grand pompe & ma-
gnificence vestuë d’un accoustrement bordé de pierreries, en si grand’ abondance
que l’on eust dict que nature avoit là greslé à superfluité, toutes les pierres pre-
cieuses de ses thresors.


Quand je fus arrivé devant la Royne je me mis humblement à genoux, & luy
feis la reverence: & incontinent toutes les Dames se leverent meuës (comme je
croy) de la nouveauté de me veoir. J’estois (sans point de doute) en merveil-
leuse admiration, pensant aux choses passees, & considerant les presentes, tout rem-
ply d’estonnement, & confus de crainte honteuse. Adonc les Dames se r’assirent
desirant sçavoir nouvelles de moy, faisoient signe à mes compagnes, & leur de-
mandoient tout bas en l’oreille, qui j’estois & comment j’estois là venu: parquoy
les yeux de toute l’assistance estoient employez dessus moy, empeschez à me re-
garder.

Estant
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POLIPHILE. 33

Estant ainsi à deux genoux devant cette majesté, je me trouvois esbahy & hon-
teux. Adonc la Royne interrogea[unclear] mes compagnes de la maniere de ma venuë, & com-
me j’estois entré ce Palais. A quoy elles luy racompterent tout ce qui s’estoit
passé, & luy firent sçavoir mon nom. Quoy entendu, elle me dit gracieusement:
Poliphile, faites bonne chere. J’ay bien ouy le discours de vostre desconvenuë:
mais je desire entendre comment vous estes eschappé du Dragon, & en quelle
maniere vous avez trouvé l’yssuë des cavernes tenebreuses: car je m’en esbahy
grandement en moy-mesme, pource que nul, ou peu de gens peuvent arriver icy
par cette voye. Et puis que la bonne fortune vous à conduict à sauveté, il me sem-
ble raisonnable de vous recevoir en ma grace, & user envers vous de ma liberali-
té & bien-veillance accoustumee. Je la remerciay de ce recueil gracieux, par les
plus humbles parolles d’honneur qui lors furent en ma puissance: & apres luy
recitay succinctement, & de poinct en poinct, comme je fuis la fureur du Dragon,
& à quelle peine & difficulté j’estois parvenu jusques là: dont elle s’esmerveilla
I
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[33v] LIVRE PREMIER DE
beaucoup, pareillement toutes les Dames. Puis en poursuyvant mon propos,
leur comptay comment les cinq Damoyselles m’avoient trouvé errant, & trem-
blant de frayeur. Dont elle se print à sousrire, & me dit: Il advient par fois, que le
mauvais commencement prend heureuse & prospere fin. Mais avant que je vous
commette à executer chose aucune de vostre deliberation amoureuse, je vueil
que vous assistiés en cette belle compagnie à disner avecques moy, puis que le
Ciel vous à fait digne d’entrer en ma maison. Et pourtant choisissez une place.
pour cét effect: car vous verrez aujourd’huy une partie de mon estat, qui est som-
ptueux au possible, l’abondance de mes delices, la pompe de tout mon service, l’excel-
lence de mes honneurs, & la grandeur de ma liberalité magnifique vous sera ma-
nifeste. Lors entandantentendant son humaine parolle, je me rendy serviteur tres-humble
& tres-obeyssant de son sainct Empire, deliberé d’obeïr toute ma vie à ses bons
commandemens & volontez. Puis avec humble hardiesse je m’assis dessus ces ri-
ches bancs au costé droit, avec ma robe de laine, à laquelle les gloutetonsglouterons, espines,
& ronces, tenoient encores. J’estois au milieu de mes cinq compagnes, troisiesme
apres la Royne, entre Osphrasie & Acoé, De l’autre costé estoient assi sesassises six Dames,
si loin l’une de l’autre, qu’elles emplissoient & occupoient toute la longueur du
banc, chacune au droit d’un des quarrez. La Royne descendit de son haut throsne,
& s’assit sur le bas degré, dedans le rond qui estoit au dessus de sa teste. Plus haut
que sa chaise, estoit l’image & effigie d’un beau jeune homme sans barbe, ayant les
cheveux blonds & dorez, la moitié de la poitrine couverte d’un drap noüé sur l’es-
paule, & au dessous un aigle estendant ses aisles, & tenant en ses serres un rameau
de laurier verd. Il avoit la teste levee pour le regarder au visage, qui estoit envi-
ronné d’un diademe azuré, departy en sept rayons, le tout fait d’orfeverie cizelé &
esmaillé en toute perfection, & semblablement les autres six ronds.


OR estoit-il advenu par fortune, &
sans y penser, que je m’estois assis sur le
rond de Mercure: & vey en me retour-
nant, comme sa benignité, son bon as-
pect & influence, sont diminuez & de-
pravez quand il se trouve en la queuë
de Scorpion. L’ayant regardé, je me r’a-
dressay devers les Dames, & commen-
çay à penser combien vil & pauvre e-
stoit mon habillement, puis qu’entre
tant de riches pareures l’on me pouvoit
comparer & dire semblable au Scorpion
vil & difforme entre les nobles signes
du Zodiaque. Le demourant des Da-
mes fut assis sur les autres bancs à l’en-
tour de la place, toutes richement at-
tournees d’accoustremens variez & di-
vers, tels que les femmes les sçavent
diviser, leurs cheveux liez, tressez, entrelassez, & attournez, en plusieurs belles &
plaisantes manieres. Les autres les avoient crespelez & volletans sur les temples
aux deux costez du front. Il y en avoit de plus noirs que fin Jayet; liez à filets de
grosses perles: & autour de leurs cols des carcans de prix & valeur inestimable
Toutes si duictes & bien aprises, que quand les Damoyselles servantes flechissoient
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POLIPHILE. 34
les genoux, ou s’enclinoient pour faire la reverence aux tables, elles aussi se levoient
de leurs sieges & faisoient le semblable. Celuy de la Royne estoit droictement
vis à vis de la troisiesme & derniere courtine, où y avoit une porte belle & grande,
non point de marbre, mais de Jaspe Oriental, faite à l’antique, d’un ouvrage pres-
que divin. Aux deux costez d’icelle se tenoient les Damoyselles Musiciennes, sept
de chacune part, vestues de drap d’or fait en broderie en façon de Nymphes, les-
quelles au changemens des mets, changeoient d’instrumens: & cependant que l’on
mangeoit, sonnoient en accords si accomplis, & harmonies tant plaisantes, qu’elles
eussent rendu les Dieux affectionnez à les escouter. Incontinent les tables & tre-
steaux furent apportez & dressez quasi sans qu’on s’en apperceust: car chacune e-
stoit merveilleusement prompte & à faire son offi ceoffice, ententive au service, soi-
gneuse & bien advisee de tout ce qu’elle avoit à faire.


Premierement devant la Royne fut apporté un tresteau en façon de trepied
faict de trois pilliers d’or, fichez en un rond de Jaspe: le bas desqu elsdesquels estoit formé
en pattes de Lyon estenduës sur le Jaspe: & en sortoit un fueilla gefueillage continué d’u-
ne part à l’autre. Un peu plus haut que la moytié, contre chacun de ces pilliers, y a-
voit la teste d’un petit Ange entre deux aisles, où pendoient des festons, diminuans
sur les extremitez, au bout d’iceux pilliers liez de cordons ou de tresses, le tout
fait de fin or & bruny. Le tout estoit un rejet ou saillie en forme de crampons,
pour enfermer la table ronde que l’on mettoit dessus, laquelle estoit changee à
chacun mets aussi bien que le linge & la vaisselle: mais le trepied ne se bougeoit.



BIEN tost apres fut apportee la ta-
ble de la Royne, pareillement ronde,
& faite de fin or, contenant trois pieds
en largeur, & un bon poulce de gros-
seur: de cette forme & mesure estoient
toutes les autres ou nous mangeasmes,
mais la matiere estoit d’yvoire, & les
tresteaux de fin Ebene. Sur chacune
d’icelles fut estenduë une nappe de
soye verde, armoysine, pendant tout
à l’entour jusques à un pied pres de
terre, bordee d’une broderie faite en
arabesque, enrichie de pierrerie de la
largeur de deux pouces, & au dessous
une frange de fil de la soye mesme, re-
tors & meslé avec filets d’or & d’ar-
gent: ainsi furent toutes les nappes.
Puis vint une belle Damoyselle por-
tant une corbeille d’or, comblee de
toutes fleurs odorantes comme au
printemps, qu’elle sema sur toutes les
tables, fors sur celle de la Royne, où
n’en fut point mis. Quand tout fut
prest, la Royne se despouilla de son
manteau royal, & demeura en un corset de veloux cramoysy, figuré à petites bes-
tes, tant oysillons qu’autres especes, avec fleurs & fueilles eslevees en broderie
proprement agencee de perles, & par dessus un crespe quelque peu saffranné, tant I ij
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[34v] LIVRE PREMIER DE
subtil & delié, que l’on pouvoit facilement voir a travers le veloux cramoysy, la
broderie, & tout l’accoustrement, qui estoit (certes) singulier, riche, excellent &
imperial. Apres que la Royne fut assize, deux belles jeunes filles apporterent une
fontaine sans fin; artificielement construite, en sorte que 1’eau tombant dans un
bassin d’or, remontoit par tuyaux secrets au mesme lieu dont elle estoit sortie. Et
se faisoit cette revolution (au moins comme je conjecturay) par deux tuyaux, l’un
plus gresle que l’autre, & une separation estant dedans le vase percé au milieu: par-
quoy l’air enclos en ce vuide, attiroit l’eau comme une esponge, par contrain-
te & violence la faisoit monter contremont. Elle fut premierement presentee sur
la table d’or de la Royne, par les deux filles enclinans la teste, & ployans les ge-
noux quasi jusques à un poulce de terre. Semblable reverence en un mesme in-
stant firent les autres Damoyselles servantes: autant à l’asseoir & lever les plats &
consequemment à tous leles services. Les deux filles estoient suyvies de trois Da-
moyselles. La premiere tenoit une eguyere d’or, l’autre un bassin de mesme, & la
tierce une serviette de soye blanche exquisement subtile & deliée. La Royne lava[sic]
en cette fontaine: & la Damoiselle qui portoit le bassin, receut l’eau, à fin qu’elle
ne retournast: mais celle qui avoit l’eguyere, y en remit autant d’autred’autres senteurs,
comme il en estoit sorty: puis la tierce tendit la serviette pour essuyer les mains.
Le receptouër de cette fontaine estoit posé sur quatre petites rouës, par lesquelles
on la faisoit rouler sur toutes les tables pour servir à chacun. Le milieu estoit em-
bouty, & un petit plus eslevé fait à goderons de bonne grace: le bord enrichy de
pierres precieuses, & belles sculptures.



Le pillier estoit composé de deux
vases mis l’un sur l’autre, differens en
façon joints & assemblez par deux an-
ses. Au bout de la pointe du couvercle
du dernier vase, laquelle finissoit en u-
ne fleur, y avoit un gros Diamant faict
en poire, le gresle fiché en la fleur, de
grandeur inacoustumee, de prix nul-
lement estimable, & reluisant merveil-
leusement ainsi que je peu juger à la
sentir, fut faicte de roses, escorces de
lymons, ambre gris, & benjouyn, deuë-
ment proportionnez, & distillez pour
rendre une odeur agreable.


Au milieu de la place fut mis un vase
de parfum, non seulement exquis pour
sa riche matiere qui estoit d’or purifié,
mais en special pour sa belle invention,
& le gentil ouvrage dont l’ouvrier l’a-
voit decoré. C’estoit une base triangulaire soustenuë par trois pieds de Harpies, fi-
nissans devers la haut en fueillage, qui s’embrassoient l’un l’autre. Sur les trois coins
y avoit trois petits Anges de la hauteur chacun de deux coudees: de qui les poin-
tes des aisles se venoient joindre & assembler en un, tous trois plantez d’une mes-
me desmarche, ayans le pied droict ferme & plat sur la base, & le gauche un peu sous-
levé, & quasi comme en repos, pource qu’il ne touchoit la base que de l’extremité
des arteils, ces mannequins tellement disposez, que la jambe ferme de l’un, estoit
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POLIPHILE. 35
contre celle que l’autre tenoit en suspens. Ils avoient les coudes haussez & tenoient
chacune main un balustre amenuysé par bas, & s’eslargissant par dessus en façon de
couppe largette, & un peu profonde, environnee d’un bord plat. Les balustres
estoient six en nombre, colloquez en parfaite rondeur.



Entre les trois Anges, droit au cen-
tre de la base, estoit fiché un pillier faict
en candelabre antique, à la pointe du-
quel y avoit une pareille couppe que les
autres, & de mesme grandeur, qui em-
plissoit le vuyde que les six faisoient en
leur milieu. Les Damoyselles servantes
y avoient mis des charbons ardans cou-
vers de cendre, & la bouïlloit une am-
poule d’or à chacune des couppes, plei-
ne d’eau ou autre liqueur, qu’elles (à mon
jugement) renouvelloient tous les jours
& me sembla que c’estoient toutes eaux
diverses, comme de roses, de Myrte, Sus-
eau, Menthe, fleurs d’Oranges, & au-
tres telles assez cognues, mixtionnees de
plusieurs matieres odorantes, qui respi-
roient une odeur delicieuse que jamais
il n’y en eut qui approchast de sa dou-
ceur.


La Royne estoit servie de trois Da-
moiselles fort belles & gracieuses, ve-
stues d’un drap tissu de fil d’or & de soye:
toutesfois elles changeoient d’habillement au changer des nappes, qui estoit à tous
les mets: car elles venoient en forme de Nymphes, vestues du drap de la couleur
de la nappe qu’elles apportoient, troussees au dessus de la ceinture avec un plai-
sant reply de leur accoustrement, tournoyant sur leurs espaules, & tiré sur l’esto-
mac, pour faire apparoir la belle vallee qui departoit les petites mammelles, si ron-
des, & parfaitement blanches, que les yeux des regardans en estoient trop sobre-
ment rassasiez, encores qu’ils les contemplassent sans cesser. Leur chaussure estoit
ouverte au dessus du pied en façon de lune, attachee à boucles & courroyes d’or.
Les cheveux blonds & longs leur pendoient jusques sur les genoux: mais ils estoient
liez à l’entour du front, d’une guirlande de grosses perles de compte, toutes de pa-
reille rondeur. Ces trois assistoient devant la Royne, humbles en maintien & con-
tenance, expertes en leurs offices; promptes & propres à servir, combien qu’elles
ne servoient sinon à une table, & à un mets: car venant l’autre, elles demouroient
debout, les bras ployez: puis les trois nouvelles venuës servoient à leur tour, & ainsi
par ordre, à chacune assiette de viande. Ceux qui estoient assis à la table, avoient
chacun trois servantes, dont l’une portoit le manger à la bouche, l’autre l’accom-
pagnoit avec une assiette, afin que rien n’en tombast: & la tierce luy essuyoit la bou-
che d’une serviette blanche & nette, faisant à chacune fois la reverence, & jettant
apres la serviette sur le pavé, qui estoit incontinent levee & recueillie par une au-
tre Damoyselle: car elles apportoient autant de serviettes que l’on devoit manger de
morceaux, toutes de soye, ployees, parfumees, & tissuës à la damasquine. Nul des
I iij
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[35v] LIVRE PREMIER DE
assis ne touchoit à son plat, mais estoit peu & servy, fors de boire, par sa Damoysel-
le Escuyere. Et à celle fin que nos mains ne fussent oysives, fut à chacun de nous
baillé une pomme d’or, couverte de fueillage percé à jour, & emplie d’une paste
composee d’ambre & de musq. Quand on vouloit changer de mets, deux Damoy-
selles amenoient au milieu de la place un chariot sur quatre rouës, le devant faict
en façon de la proüe d’un navire, & le derriere en char triomphant, tout de fin or,
cizelé à Scylles & petits monstres marins. & de tous costez enrichy & semé de pier-
rerie, ordonné bien à propos, qui estinceloit par tout à l’environ, & se rencontroit
avec le lustre des contrejoyaus, situez en divers endroits du Palais, tellement
qu’il sembloit que ce fussent rayons de Soleil donnans contre un acier bien four-
by. L’oeuvre estoit tant ingenieuse que je ne sçaurois trouver chose assez digne
(ce me semble) pour en faire comparaison. Dedans ce chariot estoient les services
necessaires pour le changement des tables. à sçavoir, nappes, serviettes, couppes,
assiettes, vaisselle, fourchettes, viande, saulce, & le breuvage, distribué par les Da-
moyselles du chariot aux autres qui servoient les tables, lesquelles remettoient de-
dans toute la desserte. Quand le chariot s’en alloit, les Damoyselles musiciénnes se
prenoient à sonner de hautsbois, & trombons: puis autant quand il revenoit, & ainsi
comme elles cessoient, les chantres commençoient une harmonie qui eust en-
dormy les Sereines. Parquoy continuellement estoient ouys deux sons & accords
comme celestes; melodie delicieuse entenduë, odeur delectable receuë, & frian-
dise non pareille savouree: car toutes choses y estoient appropriees à dignité, gra-
ce, & delectation. Au premier mets toute la vaisselle fut de fin or, comme la table
de la Royne: & fusmes servis d’une confiture cordialle, faicte (à ce que j’en peu com-
prendre) de razure de Licorne, des deux sandaux, avec perles cuites & esteinctes en
eau de vie jusques à resolution, manne, pignons, musq, & or moulu en eau rose,
precieusement composez & assemblez en masse, avec succre & amydon, & nous
en fut donné à chacun deux morceaux sans boire: qui est un manger pour preserver
de toute poison, delivrer de fievre, ou humeur melancholique, & conserver la san-
té & jeunesse. Incontinent apres les nappes furent levees, & les violettes respan-
dues: puis au mesme instant les tables redressees, & recouvertes de drap de soye
toute perse, duquel les Damoyselles servantes vindrent gayement habillees, & se-
merent par dessus des fleurs d’Oranges. Et adonc on osta la table d’or qui estoit
devant la Royne, & y en fut mise une de Beril, avec la vaisselle de mesme. Puis on
nous presenta à chacun cinq petites soupettes ou friteaux d’une paste saffrannee,
faicte de succre bouïlly en eau rose, enrousees d’eau musquee, & bruinees de suc-
cre candy. La premiere cuitte en huile de fleurs d’Oranges, la seconde en huile de
cloux de Girofle, la troisiesme en huile de Gensemy, la quatriesme en huile de Ben-
jouyn, & la cinquiesme en huile tiree d’Ambre & de Musq. Quand nous eusmes
repeu de celle viande savoureuse, on nous apporta une riche couppe de Beril, cou-
verte de mesme, & par dessus une longiere de soye deliee, tissuë de fil d’or, jettee
sur l’espaule de la Damoyselle qui la portoit, & pendant par derriere jusques à de-
my pied de terre. En cette maniere estoient servis & apportez tous les vaisseaux
tant du boire que du manger. Je croy (veritablement) que les Dieux avoient faict
vendanger aux champs Elisees le vin que nous beusmes. car il n’est possible que la
terre habitable produise liqueur si precieuse. Nous en beusmes à nostre gré. Puis les
nappes levees, tout incontinent en fut apporté d’autres de soye grise, les Damoy-
selles servantes vestues de semblable parure, qui espandirent par dessus des roses
de damas, blanches, vermeilles, & incarnattes, nous apportans pour chacun six tran-
ches de Chappon gras, confites en une sauce faicte de sa graisse, eau rose saffrannee,
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POLIPHILE. 36
un petit de jus d’Orange, avec six tranches de pain blanc. Puis nous mirent au de-
vant une autre sauce de jus de lymon adoucy de succre, le foye du chappon pilé a-
vec pignons, & destrempé en eau rose, musq, & canelle. La table de la Royne & la
vaisselle furent de Topace en ce troisiesme service: & la table levee, la quatriesme
fut incontinent mise a point, couverte d’un beau satin jaune, duquel les Damoysel-
les servantes furent habillees en belle mode, & de plaine arrivee semerent des fleurs
de Muguet: puis chacun de nous fut servy de sept estomacs de perdris, & autant
de tranches de pain, plus blanc que laict: la sauce d’amandes pilees, succre, amydon,
sandal citrin, musq, & eau rose bien extraicte. La vaisselle & table de la Royne estoit
alors de Chrysolithe. Il nous fut pour la seconde fois donné à boire du premier breu-
vage. La cinquiesme nappe fut de soye vermeille cramoisie, & tel l’habit des Da-
moyselles servantes: les fleurs des violiers jaunes, blancs & violets. On nous donna
pour mets chacun huict morceaux d’aisle de Faisan, & autant de tranches de pain.
La sauce de moyeux d’oeufs frais, pignons, eau d’Oranges, jus de grenades, succre
& canelle. La vaisselle & la table de Royne estoient d’Esmeraude Orienrale. Ce
service levé, fut mise une autre nappe de soye violette, comme l’habillement des
Damoyselles servantes, couverte de fleurs de Gensemi. Nostre menger fut de poi-
ctrine de Pan en sauce verde, faicte de Pistaches pilez, succre, amydon, musq, thim,
serpolet, marjolaine, ozeille, & salemonde. Au septiesme & dernier changement el-
les apporterent devant la Royne une somptueuse table d’yvoyre, dessus laquelle
estoit rapportee une autre de bois d’Aloës toute gravee de fueillages, fleurs, vases,
petits monstres, & oyselets: le vuide emply d’une fine paste de musq & ambre.C’e-
stoit un chef d’oeuvre magnifique, odorant, & exquis à veoir. Les nappes & ser-
viettes, de lin de Carysto, & semblablement les robes & vestemens des Damoy-
selles: les fleurs, toutes sortes d’oeillets & giroflees souëf fleurantes. Mais qui seroit
celuy qui pourroit comprendre si grand douceur de senteurs tant diverses, & si
souvent renouvellees? La viande fut de Dates & Pistaches broyez en eau rose, a-
vec musq & succre desguisé de fin or, tellement que les morceaux sembloient or
massif: & nous en fust donné à chacun trois. La vaisselle estoit de Jacinthe, certai-
nement convenable à si grande pompe & excellence du banquet triomphant &
divin. Quand ces nappes furent levees, on apporta un beau grand bassin d’or plein
de charbons ardans, sur lesquels furent jettees serviettes & nappes, & y demou-
rerent si longuement, qu’elles furent toutes embrasees en feu: puis on les en retira, &
quand elles furent refroidies, revindrent en leur premiere nature, nettes & entie-
res, aussi blanches que qui les eust tirees du coffre apres la laissive: qui sembla chose
bien nouvelle & merveilleuse, au moins à moy, qui n’avois accoustumé de voir
tels mysteres: dont tant plus profondement je les considerois, plus me trouvois
ignorant & esbahy. Toutesfois j’avois grand plaisir de voir si triomphante & pro-
digue despense, telle que les banquets de Sicile, les ornemens Attaliques, les vases
Corinthiens, ni les delices de Cypre, n’estoient rien en comparaison. Ce grand
plaisir & contentement (certes) m’estoit aucunement rendu imparfaict, à l’occasion
d’une des Damoyselles, qui à son rang m’avoit servy à table, ressemblant du tout
en tout à PollaPolia, de contenance, de regard, & façon de faire. Cela (croyez) estoit di-
minution de mon ayse, & de la douceur des viandes savoureuses dont j’avois esté
refectionné: parquoy je retirois discretement mes yeux occupez à contempler tant
de pierrerie precieuse, si grand comble de toutes richesses, & tant de singularitez
de choses: puis les appliquay à regarder la Damoyselle fort esmerveillé de celle res-
semblance, avec conformité de figure, & façons tellement que ma veuë y estoit si
avant fichee, & (pour mieux dire) obstinee, que je ne l’en pouvois retirer.

I iiij
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[36v] LIVRE PREMIER DE

Les tables furent levees, & empor-
tees: puis on me fit signe que je ne bou-
geasse de mon lieu, pource que l’on de-
voit apporter les confitures.


Bien tost apres cinq Damoyselles
vindrent devant la Royne vestuës de soye,
bleuë, entremeslee de fil d’or. Celle du
milieu tenoit un arbrisseau de Coral, ayant
une coudee de haut, fiché dedans une pe-
tite montagne d’Esmeraudes, assise sur
l’ouverture d’un vase antique de fin or,
fait quasi en façon de couppe ou calice,
autant haut comme le Coral & la mon-
tagne. Entre le pied & le rond de la coup-
pe y avoit un gros pommeau d’un ouvra-
ge exquis le possible. Le reste estoit cize-
lé en demy-bosse à fueillage de Scylles
& petis monstres, si naturellement ex-
primez, qu’on n’y eust trouvé que redire.
Le bord serrant & enchassant la monta-
gne, estoit enrichy de pierrerie, assortie
selon les couleurs, & pareillement tout
le tour du pied. Aux branches de cét ar-
brisseau estoient appliquees des fleuret-
tes en forme de Roses à cinq fueilles, au-
cunes de Rubiz, autres de Diamans, Sa-
phirs, Jacinthes, & autres semblables.
Dedans cinq d’icelles fleurettes estoient
fichees cinq pommes grosses comme
Cormes, le tout de la propre couleur, pen-
dantes à un filet d’or, comme si elles eussent
creu là. La Damoyselle qui le portoit,
avoit un genouïl en terre, & l’appuyoit
sur l’autre qu’elle tenoit levé. Ce riche
arbrisseau qui estoit entre les roses, se
monstroit garny par les branches de gros-
ses perles, fichees aux pointes des ra-
meaux.


La seconde Damoyselle tenoit le vase
à boire, plein d’une liqueur trop plus pre-
cieuse que celle que la Royne Cleopatra
donna jadis au Capitaine Romain. Les
autres trois faisoient leur office, & cueil-
lirent les cinq pommes avec une four-
chette: puis les nous presenterent pour manger. Je pense pas (à mon juge-
ment) qu’oncques homme sentist ny goutast viande si excellente. C’estoit
(comme je croy) de l’Ambrosie dont les Dieux se nourrissent. Alors nous ren-
dismes les pommes d’or pleines de senteurs, lesquelles nous avions tenuës en nos
mains durant le disner.

Apres

POLIPHILE. 37

Apres on nous amena une oeuvre miraculeuse, à sçavoir une fontaine sans fin,
d’invention rare & nouvelle, toutesfois faisant mesme effect que la premiere
mais d’autre façon plus estrange. C’estoit un plinthe quarré tout d’or massif, con-
tenant trois pieds en longueur, deux en largeur, & quatre aeonslons pouces d’espois. A
chacun des coins y avoit une Harpie estendant ses aisles contre le ventre d’un va-
se qui estoit au milieu posé sur le centre du plinthe, lequel estoit garny de moulu-
res. La face de devant, & celle de derriere, estoient un peu courbes en demy-rond
ainsi que la quarte partie d’un cercle: & estoient departies en trois; avec moulu-
res convenables. Ce plinthe estoit assis sur deux rouës. La partie du milieu en la fa-
ce de devant, contenoit un triomphe de Satyres & de Nymphes, fait en demy-
bosse: & en celle de derriere y avoit un sacrifice sur un vieil autel, mesmes plu-
sieurs figures & personnages. Les autres deux tiers tant du costé de devant que du
derriere devers les coins, estoient couverts & revestus des queuës d’icelles Har-
pyes doubles & finissantes en fueillages, proprement contournez & rapportez de
demy-taille. La grosseur du vase estant au milieu, n’excedoit en rien la largeur du
plinthe, ains se monstroit accomply de toute proportion & ornement requis &
necessaire, si bien qu’il estoit parfait de tout ce qui appartient à un vase antique. Sa
bouche & ouverture posoit sur un bassin goderonné, plus large de quatre doits
par tout le tour de sa circonference & rondeur, que le diametre du vase.


Sur le milieu du bassin y avoit aussi un autre vase moindre d’une quarte partie
que celuy de dessous, goderonné devers le bas, pour un tiers de sa hauteur: & où
les goderons finissoient, estoit faite une ceinture en forme de plattebande toute
garnie de pierrerie: & au dessus de la teste d’un monstre de chacun costé de la
bouche, duquel sortoit un fueillage embrassant le corps du vase, & se rencontrant
avec le fueillage d’une autre teste semblable, entaillee de l’autre part: & en lieu
d’anses avoit deux boucles rondes en forme d’anneaux, ou pendoient des festons
de verdure, composez de fleurs, fruicts, fueilles, & branchettes, de maintes manie-
res diverses. Entre ces deux boucles au droit milieu de chascun des costez estoit
cizelé un visage vieillard, le menton duquel se convertissoit aussi en fueillage, &
rendoit eau par la bouche, tombante dedans le bassin.


L’ouverture de ce dernier vase environnoit une riche montagne, ou monceau
de pierres precieuses, toutes sans taille ne polissement, assemblees tout en un tas,
& pressees l’une contre l’autre, grossement, sans art, & sans ordre: parquoy la mon-
tagne sembloit aspre & difficile à monter, mesme elle rendoit un brillement de di-
verses couleurs estranges. Sur la pointe & sommet d’icelle naissoit un pommier
de grenade, dont la tige & les branches estoient d’or, les fueilles d’esmeraudes, &
le fruict de grandeur comme naturelle, l’escorce duquel estoit d’or sans brunir, &
les grains de Rubis Orientaux, tous de la grosseur d’une feve. La membrane ou
pellicule qui separe les grains, estoit d’argent approprié.


Le gentil ouvrier de ce chef d’oeuvre l’avoit garny en certains lieux de grena-
des fenduës & entr’ouvertes: les grains desquelles sembloient n’estre encores
parvenus à maturité, & les avoit composees de grosses perles Orientales. Inven-
tion certainement superbe, & quasi faisant honte à nature.


D’avantage il y avoit mis des balustres ou fleurs de grenadiers, taillees de co-
rail vermeil: l’ouverture en forme de calice, dentelee, & pleine de petis filets d’or
traict: puis avoit fait passer un petit pillier au dessus de l’arbre, fiché en forme de
pivot en l’aissieu du chariot, & traversant par dedans de trou qui estoit vuide.


Ce pillier tournoit incessamment, & soustenoit un vase de Topase, 1arge par le
bas, environné contre le milieu par deux bendes d’or, faites en moulures de qua-
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[37v] LIVRE PREMIER DE
tre testes de petis enfans, ayant chacune deux aisles, jettans eau par la bouche.


Le col du vase estoit deux fois autant long que le demeurant du corps,
diminuant & montant en pointe, couvert par dessus d’un fueillage ren-
versé, sur lequel estoit posé un autre vase quasi rond, aussi couvert d’un beau
fueillage.


Au fons de ce dernier vase touchoient des queuës de Dauphins de chacun co-
sté joignant le graisle du col du vase. Leurs testes qui estoient revestuës du fueilla-
ge, descendoient jusques sur les bendes ou ceintures d’or, entre lesquelles estoient
les testes des petis enfans, ployez quasi en forme d’anses, d’une belle grace, pource
que les testes des Dauphins estoient courbes & voultees, & les queuës basses &
serrees contre le vase: qui estoit fait par tel artifice, que quand le chariot se mou-
voit, le vase & le pillier qui le soustenoit, tournoient incessamment jettans eau par
dessus le grenadier. Je pensay que cela provenoit par une rouë du chariot qui en
faisoit tourner une autre couchee à plat, & chevillee, rencontrant au bas du pil-
lier, auquel il y avoit un pignon.


Les rouës du chariot estoient à demy couvertes, & jusques au moyeu en for-
me de deux aisles estenduës, de fin or, cizelé en petis monstres comme Scylles,
masques, & fueillage. Ainsi fut menee cette fontaine par toutes les tables, & y la-
vasmes nos mains & nostre visage, d’une eau tant odorante, qu’oncques homme
ne sentit plus grand’ douceur. Puis les Damoyselles servantes presenterent à la
Royne une grand’ tasse d’or, qu’elle print en salüant la compagnie, & faisant signe
de boire à nous, dont nous la remerciasmes tres-humblement, pour achever le
convy solemnel, nous la plegeasmes: car elle nous le commanda.


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POLIPHILE. 38

Finablement les fleurs qui avoient esté respanduës, furent amassees & portees
hors, de sorte que le pavé demeura net & luysant comme la glace d’un miroër
crystallin, faisant à l’envy avec la pierrerie. Chacun de nous demeura en la place
où il estoit assis au disner: & la Royne ordonna le bal, qui fut fait en sa presence.

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[38v] LIVRE PREMIER DE


POLIPHILE RACONTE LE BEAU BAL QUI
fut fait apres le grand banquet, & comme la Royne commanda à deux de ses
Damoyselles, qu’ elles luy fissent veoir plus amplement tout l’estat de son
Palais: aussi comme il fut par elle instruict sur aucuns doutes
qu’il avoit: puis mené aux trois portes esquelles il
entra, & demeura en celle du milieu avec
les Damoyselles amoureuses.


CHAP. X.


O R l’excessive gloire les incomparables triomphes, les thre-
sors que l’on ne peut penser les delices abondantes les vian-
des exquises de ce banquet somptueux preparé par cette
heureuse & riche Royne, ne sont point de qualité estima-
ble & ne peuvent estre dignement descris, aussi je ne croy
pas qu’il y ait langue assez diserte, ny esprit tant accomply
qui puisse satisfaire à les desduire: tant s’en faut que j’en
sois suffisant, attendu mesmement que mon coeur n’estoit
occupé d’autre desseins qu’a penser à Madame Polia, ou-
tre que je tien pour certain que tout entendement humain (quelque excellent
qu’on puisse eslire) eut esté troublé & confus entre tant de merveilles impossibles
à croire, & plus difficiles à reciter. Et encores qu’en ma fantasie n’y eust autre pen-
see ou imagination que cette là, si estoit-ce assez pour opprimer & offusquer tous
mes sens. Mais qui est celuy qui pourroit, je ne dy pas reciter, ains seulement re-
memorer tous les riches atours & parfaites beautez des Damoyselles? Qui pour-
roit raconter la grand[sic] prudence, beau langage, sagesse, sçavoir, & liberalité de
la Royne? l’exquise disposition d’Architecture, la proportion convenable del’edi-
fice, l’excellence des peintures & tapisseries de soye, & de fil d’or, la richesse de la
vaisselle, le nonpareil ouvrage des sculptures, & la multitude infinie des pierres
precieuses? Certainement il me sembloit que toutes celles du monde y estoient
assemblees. Les ornemens des chambres, salles, galleries, cabinets, garderobes,
cuysines, bains, estuves, & basses-cours, estoient somptueux & bien appropriez,
qu’en tout le Royaume des Fees n’en fut jamais veu de semblables. L’invention
& entreprise de ce Palais estoit incroyable, d’autant qu’il se proportionnoit si exa-
ctement en toutes les parties qu’il estoit tout accompli. Entre les ouvrages plus
excellens, il y avoit un plancher fait à compartimens ronds, quarrez, ovales, trian-
gles, hexagones, & autres figures toutes d’une grandeur, separees par une bende
ou liziere bordee de deux moulures entredeux[sic], comme de boutons de roses enfi-
lez, les coins de compartimens embrassez de fueilles d’Acanthe, dedans emply de
fueillage Arabesque en demy-bosse. Le relief estoit doré, le fons d’azur d’Acre, si
beau que l’on pouvoit dire singulier, & non pareil.


Je ne discours point des beaux vergers, jardins, prez saussayesprez, saussayes, fontaines, &
ruysseaux, enclos & courans entre les rives de marbre blanc, bordez de fleurs tous-
jours verdoyantes, nourris de doux vens en temps serein, sous un ciel temperé, en
contree plaisante & saine, bruyante du chant des oyseaux, abondante en tous biens
terrestres, & les costaux couvers d’arbres si proprement arrengez qu’il sembloit



POLIPHILE. 39
qu’on les eust plantez à la ligne, & tout expres mis ainsi pour donner plaisir auaux re-
gardans. Quant à l’opulence, grande famille, & pompeux service de la Royne, à la
multitude incomprehensible de la jeunesse qui là estoit en fleur d’aage, aux filles
gentilles & gracieuses, je n’en sçaurois dire autre chose, fors que je m’en trouvay
esmerveillé, de sorte que je ne pensois plus estre moy-mesme, ayant perdu la co-
gnoissance du lieu où j’estois arrivé. Bien sentois-je un tres-grand plaisir: mais je
ne me pouvois rassasier de regarder, & pensois incessamment comment & par
quelle adventure j’estois entré là: toutesfois me voyant en lieu de felicité & beati-
tude, entre toutes les gloires du monde, parmy tant de douces Damoyselles tou-
tes belles, asseuré des courtoises parolles de la Royne, qui m’avoit tant humai-
nement recueilly & promis son ayde & faveur en la jouyssance de mes amours: je
me resolu de rendre graces à ma bonne fortune, qui m’avoit si bien addressé,
tousjours pensant à tout ce qui m’estoit avenu jusques à cette heure la. Le banc-
quet prodigue achevé, la Royne voulut monstrer combien elle excedoit tout l’u-
niversel en magnificence. Parquoy estant encores chacun assis en son lieu, elle or-
donna un passe-temps non seulement digne d’estre consideré, ains renommé à
tout jamais. Ce fut une danse telle. Par la porte des courtines entrerent trente- Les
eschets.

deux Damoyselles, dont les seize estoient vestuës de drap d’or, à sçavoir huict d’u-
ne parure, 1’une en l’habit de Roy, l’autre de la Royne, deux Capitaines de places
fortes, deux Chevaliers, & deux fols, & le reste en femmes de guerre. Puis en en-
tra autres seize vestuës de fin drap d’argent, toutesfois accoustrees de la mesme
façon des premieres, lesquelles separees en deux bandes, se mirent selon leurs qua-
litez & offices, sur les quarreaux de la court, faits en forme d’eschiquier, les seize
d’or d’une part en deux ranges, & celles d’argent à l’opposite en pareil ordre. Ce
fait trois Damoyselles musiciennes commencerent à sonner de trois instrumens
d’estrange façon, accordez en douce harmonie, aux mesures & cadences desquels
les Damoyselles du bal se mouvoient ainsi que leur Roy commandoit: & en luy
faisant reverence, & à la Royne pareillement, marchoient bravement sur un autre
quarreau. Quand donc les instrumens eurent commencé à sonner, 1e Roy d’argent
commanda à la Damoyselle qui estoit devant la Royne sa compagne, qu’elle se
mist au devant de la Damoyselle d’or qui s’estoit avancee. Lors faisant la reveren-
ce a son Roy, elle marche à l’encontre de sa partie adverse: & ainsi elles toutes chan-
geoient de lieu: ou demeurant sur un quarré, tousjours dansoient au son des instru-
mens, jusques à ce qu’elles fussent prises & mises hors, en la presence de leur Roy.
Et si le son harmonieux contenoit un temps musical, les huict pareilles vestues
d’une sorte, mettoient autant à se transporter d’un quarreau à l’autre: & ne leur
estoit permis de reculer, si elles n’avoient passage ouvert pour sauter sur la partie
où estoit leur Roy, ny prendre le front, mais seulement de travers, par les lignes
diagonales. Le fol & le Chevalier tout en une cadence passoient hardiment trois
quarrez, le fol par ligne diagonale, & le Chevalier par deux quarrez en ligne droi-
cte, & un de travers, ou à costé tant à dextre comme à senestre. Les Capitaines
des places fortes pouvoient sauter plusieurs quarreaux en droicte ligne le long du
pavé, ou en travers par les diametres, s’ils n’estoient empeschez de rencontre, ha-
stant leurs pas, & gardant la mesure. Le Roy se pouvoit mettre sur tel quarré que
bon luy sembloit, pourveu qu’il ne fust empesché ou occupé d’un autre: & avoit
liberté de prendre, mais il y estoit deffendu de se mettre sur un quarré ou quelque
autres de ses contraires eu peust luy nuyre: & s’il advenoit qu’il s’y fust mis, il estoit
contrainct s’en lever, apres avoir esté sommé de ce faire. La Royne pouvoit al-
1er sur tous les quarreaux qui se presentoient de quelque sens que ce fust pour-
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[39v] LIVRE PREMIER DE
veu qu’il n’y eut point d’empschementempeschement: mais il estoit bon que tousjours elle suy-
vist son mary. A chacune des fois qu’un Soldat de l’un des Roys en trouvo ittrouvoit un de
l’autre sans garde, il le faisoit son prisonnier: & apres qu’ils s’estoient entrebaisez,
celuy qui estoit pris & vaincu, s’en alloit dehors de la troupe. En telle maniere les
trente-deux Damoyselles firent une belle danse, ballant à la mesure du son de ses
instrumens, tant que la victoire demeura au Roy d’argent: dont furent faites gran-
des exclamations & plaisantes risees.


Cette feste dura en assauts & secours une bonne heure ou environ, par contour-
nemens, reverences, & pauses, si tresbien mesurees, qu’une seule note ou cadence
n’y fut perduë. Finy le premier bal, chacune des Damoyselles retourna en son lieu
ordonné, & recommencerent pour la seconde fois, tout ainsi qu’elles avoient fait
à la premiere. Mais celles qui sonnoient des instrumens, hasterent un petit les temps,
de leurs notes, suyvant lesquels, le pas & la danse des Damoyselles ballantes estoit
d’autant plus avancé, toutesfois gardant la cadence, par un art accompagné de ge-
stes tant convenables, qu’il est impossible de le bien reciter: tant elles y estoient
expertes. Aucunes avoyent les tresses pendantes & avallees sur leurs espaules, les
autres rejettees en derriere, selon leur promptitude & mouvement: & en leurs te-
stes avoyent des chappeaux de fleurs qui leur donnoient une grace fort plaisante à
veoir. Quand l’une estoit prise de sa partie adverse, toutes les autres levoient les
bras, & se battoient les paulmes. Le Roy d’argent eut encores la victoire de ce bal,
second: mais à la tierce fois qu’elles furent entrees & mises d’ordre en leurs pre-
mieres places, les Musiciennes hasterent encores plus promptement la mesure: par-
quoy le Roy d’or fit partir la Damoyselle qui estoit devant la Royne, & marcher
sur le troisiesme quarreau en droicte ligne. Là se dressa incontinent une bataille
ou tournoy, si gaillard & tant chaud, qu’il excedoit tous autres passetemps: car vous
les eussiez aucunesfois veuveus encliner jusques à terre, puis vistement faire un saut en
travers tant dextrement & par si grande adresse, que Mymphurius le voltigeur
n’en approcha onques nonobstant qu’il feist deux tours en l’air, l’un tout au con-
traire de l’autre, puis sans intervalle mettant le pied droict en la terre, tournoit deux
fois dessus la poincte, & autant sur le gauche à l’opposite en un mesme temps, & sans
aucune pause. Certainement ces Damoyselles se manioyent d’une tant bonne gra-
ce, & par si gentil ordre, sans empescher l’une l’autre, que cela sembloit chose plus
divine que terrestre. Quand une estoit prise & saisie, elle baisoit celle qui la prenoit,
puis se departoit de la danse. Et de tant qu’il en restoit moindre nombre d’autant
plus se pouvoit voir une affection sollicitee de surprendre & decevoir l’une l’au-
tre, chacune gardant son ordre. avec la cadence: nonobstant que les instrumens
pressassent leurs nottes beaucoup plus que du commencement, incitans & quasi
contraignans les spectateurs à semblables gestes & actes, pour la conformité qui est
entre nostre ame & l’harmonie musicale. Chose qui me fit souvenir du Musicien
Timothee, lequel par la force de ses accords contraignit les gens de guerre du grand
Roy Alexandre de prendre les armes, & se renger en bataille: puis flechissant de
voix & ton, les r’amodera, & fit retourner en leurs tentes. Le Roy d’or emporta
l’honneur de cette escarmouche derniere: laquelle finie, on me fit lever de mon
siege: & adonc m’enclinay devant le throsne de la Royne, avec une humble reve-
rence, mettant les deux genoux en terre. Quoy voyant, il luy pleut me dire: Il est
temps (Poliphile) que vous mettez en oubly les fortunes passees, les phantasies pri-
ses, & les perils tres-dangereux dont vous estes eschappé: car je suis certaine que
vous estes bien remis, partant si vous deliberez poursuyvre la queste amoureuse
de Polia, mon advis est que pour la trouver vous alliez aux trois portes où habite



POLIPHILE. 40
la Royne Telosie. Sur chacune d’icelles vous trouverez sur son vray tiltre, que li- Telos, la
fin.

rez soigneusement. Et pour vous y conduire, je vous bailleray deux de mes Damoy-
selles, lesquelles (pour estre cognoissantes du pays) vous y guideront à seureté, sans
vous fausser de compagnie. Et pourtant allez en la bonne heure. Cela dict, elle ti-
ra de son doigt un bel anneau d’or, dedans lequel estoit enchassee une pierre nom-
mee Anchite, qu’elle me donna proferant ces parolles. Prenez cette bague que je Anchos,
perplexité.

vous donne, & la portez en souvenance de ma liberalité envers vous. Par ces fa-
veurs tant gracieuses, accompagnees de la valeur de ce precieux don, je fus telle-
ment surpris de honte, que je ne la sçeu mercier, ny seulement respondre un mot:
dont elle s’apperceut assez, mais par sa bonté naturelle dissimula sa cognoissance,
& se tourna devers deux belles pucelles prochaines de sa Majesté, ausquelles par
lant, par expres à celle qui estoit à sa dextre, luy dit; Logistique, vous serez une de
celles qui conduirez nostre hoste Poliphile: puis à l’autre estant à senestre: Et vous
Thelemie vous irez semblablement avec luy. Monstrez luy en quelle porte il de- Logistique,
raison,
Thelemie.
volonté.

vra entrer. Et adonc me dit, Elles vous meneront à une autre grande Royne, à la-
quelle faut necessairement vous presenter: & si elle vous est favorable, vous serez
heureux à tousjours: mais si elle fait autrement, il adviendra tout le contraire. L’on
ne la peut cognoistre ny comprendre par son visage: car il est muable & subject à
changer, maintenant doux, tantost rigoureux, soudain pltisantplaisant, & puis terrible. C’est
celle qui termine & acheve toutes choses, & pourtant dicte Telosie, qui ne demeu-
re en maison si somptueuse que la mienne: car je vueil bien que vous sçachiez, que
le tout-puissant Createur de ce monde, ne vous pouvoit donner plus grand thresor
que vous diriger en ma presence. Ce n’est pas peu que d’acquerir ma grace, & parti-
ciper à mes biens. Il n’est avoir dessous le Ciel, qui soit comparable à celuy qu’on
obtient par moy. C’est une richesse divine octroyee aux mortels bien heureux. Mais
ma bonne seur Thelosie habite en lieu trouble & caché. La porte & les fenestres
de sa maison sont à toutes heures fermees, & ne consent en aucune maniere que
les hommes la cognoissent. Aussi n’est-il loysible ny permis aux yeux corporels
de regarder chose tant souveraine. Voyla pourquoy le succez de ses effets est à tou-
tes heures incertain. Elle se muë & transfigure en plusieurs formes bien estranges:
puis vient à se manifester lors que point on ne la desire, & quand l’on y pense le
moins. A l’ouverture de chacune des trois portes elle se viendra presënteerpresenter, tou-
tesfois vous ne la pourrez cognoistre, sinon par conjecture, qui la prevoit & con-
sidere incontinent, quoy qu’elle change à tous coups de visage & d’habit, pour ren-
dre sa cognoissance douteuse. Cette doute & incertitude faict souventesfois de-
meurer l’homme sans amendement, estant deceu par esperance. Ces deux mien-
nes Damoyselles donc à qui je vous consigne, recommande, & baille en charge,
vous enseigneront en laquelle des portes vous devrez vous arrester, & pourrez
en vertu de l’anneau que je vous donne, gouverner par celle des deux que bon
vous semblera. Ce dict, elle leur fit signe qu’elles s’approchassent de moy. Alors
par gestes & par actes (n’estant en ma puissance, hardiesse, n’y sçavoir de parler) je
la remerciay tres-humblement de toutes ses graces & bienfaits. Adonc mes deux
compagnes me prindrent familierement chacune par une main: puis avec le
congé de la Royne, & semblablement de toutes les Dames, nous sortismes hors
de la mesme porte par laquelle j’estois entré: Je me retournois à chaque pas, com-
me celuy qui ne se pouvoit rassasier de veoir ce logis triomphant, si somptueux
qu’il est impossible de croire que ce fust bastiment de mains d’hommes, mais que
nature l’avoit fait pour ostentation & monstrer d’un excellent chef d’oeuvre de
son artifice remply de beauté, grace, richesse, seureté, beatitude, felicité, & duree
K iiij
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POLIPHILELIVRE PREMIER DE 3940v
perpetuelle. Parquoy je me fusse volontiers arresté encores un bien peu, mais il
me convenoit suyvre mes guydes. En passant doncques mon chemin, je jettay ma
veuë en travers, & vey escrit en la frise dessus la porte une inscription disant ainsi:


Ο ΤΗΣ ΘΙΣΕΩΣ ΟΛΒΟΣ.

C’EST A DIRE LA RICHESSE DE NATURE.


Au departir je recouru avec les yeux tout ce pourpris pour le retenir en me-
moire, disant a part moy. O bien heureux celuy qui pourroit obtenir lettre de bour-
geoisie pour y habiter perpetuellement. Quand nous fumes venus à la closture d’O-
rangiers, Logistique me dit: Poliphile, vous avez veu des choses singulieres, mais
il y en à encores quatre non moindres que les precedentes, lesquelles il vous fau-
dra veoir. Adonc elle me mena au costé gauche du Palais, en un beau verger cont-
tenant en circuit autant comme tout le logis où la Royne faisoit sa residence. A
l’entour duquel tout au long des murailles. y avoit des parquets de jardinages en
forme de casses, dedans lesquelles estoyent plantez des Buys, & des Cyprez entre-
meslez, à sçavoir entre deux Buys un Cyprez, les troncs & les branches de fin or,
mais le fueillage estoit de verre si proprement contrefaict que l’on l’eust prins pour
naturel. Les Buys montoient en troupeaux ronds d’un pas de haut, & les Cyprez
en pointe, doublans ceste mesure. Il y avoit des herbes & des fleurs pareillement
feintes de verre, de diverses couleurs figures, & especes, du tout ressemblantes aux
naturelles. Les planches des parquets estoient pour closture, environnees de la-
mes de verre, dorees & peintes par le dedans de plusieurs belles histoires. Les bords
avoyent deux pouces de largeur, garnis de moulures d’or, tant par haut que par bas,
& les coins couverts d’un petit fueillage d’or en forme de bizeaux. Le jardin estoit
clos de colomnes ventrues faites de verre en forme de Jaspe, embrassees de l’her-
be dicte Liset ou voluble, avec ses fleurs blanches pareilles à clochettes, toutes de
relief du mesme verre coloré apres le naturel. Ces colomnes estoient appuyees con-
tre des pilliers d’or, quarrez & cannelez, soustenans les arcs de la voulture faite de
mesme matiere. L’espoisseur d’icelle par dessous estoit garnie de lozenges de ver-
re, rapporté entre deux moulures. Sur les chapiteaux des colonnes ventrues estoient
assis l’architrave, la frize & la corniche de verre, figurez en Jaspe: & les moulures
à l’entour, de rhombes d’or, à fueillage lymé & martellé: lesquels rhombes avoient
en largeur la rierce pattietierce partie de l’espoisseur de la voulture. Le plan & parterre du
jardin estoit faict à compartimens composez d’entrelaz & autres figures de belle
grace, diapré d’herbes & fleurs de verre ayant lustre de pierrerie: car il n’y avoit
rien de naturel, & neantmoins cela rendoit une odeur soëfve, propre & convena-
ble à la nature de l’herbe qui en estoit representee, à cause de quelque composition
dont elles estoient frottees. Je regarday longuement cette nouvelle maniere
de jardin, & la trouvay fort estrange en moy-mesme.


Logistique
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POLIPHILE. 41

Logistique me fit apres monter en une haute tour qui estoit là, & me monstra
un autre grand circuit en forme de Labyrinthe, fait en rond, mais on ne pouvoit
cheminer par dedans, pource que toutes les voyes estoient couvertes d’eau, & y
failloit aller en barques ou nasselles. Au reste le lieu de soy estoit assez delectable,
abondant de toutes sortes de fruits, arrosé de claires fontaines, embelly de verdu-
re, & remply de toutes delectations, Adonc Logistique me va dire.


Je pense, Poliphile, que vous n’entendez pas la qualité de ceste merveilleuse con-
tree. Je vous advise que celuy qui une fois y est entré, ne peut jamais retourner en
arriere. Ces tourelles que vous voyez edifiees çà & là, sont distantes l’une de l’autre
par sept environnemens ou revolutions de chemins: & y en à dix de compte fait,
sans celle qui est au centre & sur le milieu. Le danger auquel tombent ceux qui y
entrent, est, qu’en la tour du centre se tient un Dragon invisible, mais grandement
cruel & hydeux. Il est vray que ne le voit point, est quelque peu de reconfort,
toutesfois c’est chose par trop espouventable de ne le pouvoir eviter. Aucunesfois
desdès l’entree mesme, ou sur le chemin par cas fortuit ou de propos deliberé il devo-
re ceux qui y sont entrez. Et si à l’entour ou parmy la voye il ne les engloutit en son
ventre, ils passent seurement toutes les revolutions, & voyent toutes les tourelles
une à une jusques à celle du centre ou ce monstre fait sa demeure, & là inevitable-
ment tombent dedans sa gueulle, & n’y à point de remission.

L
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[41v] LIVRE PREMIER DE

L’on y entre par cette premiere tour sur laquelle tu vois cette escriture de let-
tres Grecques.


ΔΟΞΑ ΚΟΣΜΙΚΗ ΩΞ ΠΟΜΨΟΛΥΞ.

C’est à dire. La gloire du monde est comme les bulles d’eau quand il pleut.


Ceux qui premierement y entrent, naviguent, à gré d’eau, sans peine, & sans
aucun soucy: & ce pendant les fleurs & les fruicts tombent en leur batteau: puis
passent les sept revolutions premieres en tout plaisir, & sans moleste, jusques à la
premiere tourelle.


Regardez Poliphile quelle clarté d’air, quelle attrempance de temps il y à en
ce commencement, qui tousjours augmente jusques à la cinquiesme tourelle, &
comme de là en avant elle decline & descroist peu à peu, obscurcissant vers la tour
du centre, où la lumiere vient à faillir du tout. En la tour de l’entree fait sa residen-
ce une Dame benigne & liberale, devant laquelle y à une vieille conche entaillee
de sept lettres Grecques.


ΘΕΣΠΙΟΝ.

C’est à dire, Le sort ou destinee.


Ceste conche est pleine de Mesles fatales, desquelles elle donne à ceux qui en-
trent leans, à chacun une, sans aucun respect de qualité ou condition, mais ainsi
que l’adventure & le sort y escheent: puis commencent à naviguer droit au Laby-
rinthe, & treuvent les chemins bordez de roses & arbres fruictiers. Quand ils ont,
passé l’environnement des sept revolutions premieres, & sont venus à la premiere
tourelle, ils treuvent un grand nombre de filles qui leur demandent à veoir leurs
mesles, car elles sont expertes à cognoistre leur proprieté: & apres les avoir veuës,
reçoyvent & acceptent pour hoste celuy qui à la mesle accordante & convenable
à leur nature: & l’embrassent, suyvent & accompagnent par les autres revolutions
en diverses vacations & exercices, selon leur inclination. Ainsi vont jusques à la se-
conde tourelle, & lors commencent à regarder ce beau lieu: puis naviguent devers
la tierce, voulans bien entendre que c’est à cause qu’ils y prenent plaisir. En ce lieu
qui voudra perseverer avec sa premiere compagne, elle ne l’abandonne jamais: mais
pour ce qu’il si en treuve de beaucoup plus belles, plusieurs repudient les premie-
res, & les delaissent pour s’accointer de celles-cy. Et est à sçavoir que de la secon-
de tourelle jusques à la tierce, ils treuvent un peu l’eau contraire, tant qu’il est be-
soing de voguer. Et de la tierce à la quatriesme encores plus forte, & plus malaisee
combien qu’en passant ils y voyent divers plaisirs variables & inconstans. Lors ar-
rivez à la quatriesme tour, ils sont receuz par autres Damoyselles lutteuses & dui-
tes au mestier de la guerre, qui esprouvent & examinent leurs mesles, & tirent à
leur vacation ou exercice ceux qu’elles y cognoissent idoines, laissant passer les
autres qui n’ont point de conformité avec leur complexion. En ce passage l’eau
est rude, & grandement resistante aux bateaux: parquoy sont contraints à voguer
à toute force. La cinquiesme tourelle, quand ils y sont parvenus, leur semble fort
recreative: car ils y contemplent la beauté de leur semblable: & en ce passe-
temps joyeux & desiré cheminent pleins de fantasies & occupations, laborieu-
ses. Là est practiqué ce Proverbe. Les bien-heureux ont tenu le moyen. En ce pas-
sage se juge le milieu de nostre cours, avec lequel se marie & conjoint la felicité, la
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POLIPHILE. 42
richesse, ou la science: lesquelles si l’homme alors n’a avec luy, moins les pourra-il
acquerir en l’advenir. Au sortir de ceste tourelle, l’eau pour raison de la pente du
lieu commance à devaller & prendre cours vers le centre final: parquoy aysement
& sans gueres voguer, on est porté jusques à la sixiesme tourelle, en laquelle de-
meurent certaines belles matrones comme femmes vefves, de regard & maintien
chaste & honneste, entendantes au service divin: la devote contenance desquelles
faict esprendre leurs hostes de leur amour, si bien qu’ils blasment les Dames pas-
sees, faisans avec ses dernieres une alliance ferme & perpetuelle pour tout le reste
du passage. Ces six tourelles passees, l’on navigue par les autres en gros air obscur
avec beaucoup d’incommoditez, & trouve l on le chemin fort coulant & brief,
pource que d’autant plus s’approchent les voyes du centre, tant moins ont elles de
longueur, & sont plus courtes, & tost passees: parquoy n’ont plus que faire de vo-
guer: car l’eau les emporte assez d’elle mesme, & sont comme precipitez par val-
lees glissantes dedans l’abysme & vorage du centre, non sans grande affliction d’es-
prit pour la souvenance & recordation des beaux passetemps & gracieuses com-
pagnies qu’ils ont laissé aux lieux passez. Et d’autant plus qu’ils cognoissent que
plus ne leur est possible de retourner en arriere, ny rev olterrevolter la prouë de leur bar-
quette: pource que les chemins sont estroits, & les prouës de ceux qui les suyvent
naviguant apres eux, touchent sans cesser à leur poupe: plus se redouble en eux
leur peine, voyant l’escriture espouvantable sur l’entree de la tour du centre, qui
est gravee en lettres Attiques, disant:


ΘΕΩΝ ΛΥΚΟΣ ΔΥΣΑΛΓΗΤΟΣ.

C’est à dire, Le loup des Dieux, qui est sans pitié.

L ij
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[42v] LIVRE PREMIER DE

Alors considerant ce mal-gracieux tiltre, sont fort dolens, & ont un merveil-
leux regret d’estre entrez en ce verger esgaré, suject à tant de necessitez inevita-
bles & mal’ heureuses, combien qu’il semble le plein de delices. Alors Logistique
me dit encores: Sachés Poliphile, que dans le fons de ce grand abysme est assise une
rude contrerolleuse, laquelle juge ceux qui y entrent, poise & examine scrupuleu-
sement & à juste balance toutes leurs actions par lesquelles ils doivent rece-
voir mal ou bien selon leur merite. Et pource qu’il seroit trop long à vous de-
clarer le tout, vous serez confus de ce que j’en ay dit. Descendons maintenant à
nostre compagne Thelemie. Quand nous l’eusmes retrouvee, elle nous demanda
la cause de nostre tardement: & Logistique respondit: Il ne suffisoit pas a nostre
Poliphile de veoir seulement ce que je luy ay monstré, mais il a esté besoin que je
luy donnasse à entendre ce que pour la disposition du lieu il ne pouvoit person-
nellement concevoir, à fin que par mon interpretation, puis que autrement ne
luy estoit possible, il cogneust aucunement la proprieté de ce lieu. A ce mot The-
lemie changea de propos, & dit: Allons à l’esbat à l’autre jardin, qui n’est moins
delectable que celuy que luy avez monstré. Ce jardin estoit de l’autre costé du Pa-
lais, fait de la mesme grandeur & façon que celuy de verre, & semblable en la dis-
position des planches, fors que les fleurs, arbres, & herbes de cettuy-cy, estoient de
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POLIPHILE. 43
soye, les couleurs appropriees selon le naturel. Les buys & les cypres arrengez
comme les precedens, ayant les troncs & branches d’or, & au dessous plusieurs
herbes simples de toutes especes, si vivement exprimees, que nature les eust ad-
voüees pour siennes: car l’ouvrier leur avoit artificiellement donné leurs odeurs,
avec je ne sçay qu’elles compositions convenables, tout ainsi qu’a celles de verre. La
muraille de ce jardin estoit faite par industrie singuliere, avec une despence incroya-
ble. C’estoient toutes perles assemblees, de grosseur & valeur egales, par dessus les
quelles on avoit estendu une tige de lierre, dont les fueilles estoient de soye, les
branches & les petits filets rampans de fin or, & les corymbes ou raisins de son fruict
de pierres precieuses: & tout à l’entour par egale distance y avoit en la muraille des
pilliers quarrez, avec leurs chapiteaux, architrave, frize, & corniche du mesme me-
tal, seulement assis pour ornement. Les aiz qui servoient de planches, estoient faits
en broderie de fil d’or & de soye, à point plat, historiez d’amourettes & chasses tant
curieusement pourtraictes que le pinceau n’eust sçeu mieux faire. Le parterre e-
stoit couvert de veloux verd ressemblant à un beau pré sur le commencement du
mois d’Apvril. Au milieu de la place y avoit un berceau, ou tonnelle ronde, en for-
me de treille, dont les perches & les oziers estoient bien estoffees d’or par dessus, &
tout à l’entour estoient ployees des branches de rosiers fleuris, couvertes de fueil-
les verdoyantes, meslees de roses blanches & vermeilles, le tout de soye, tant ap-
prochantes du naturel, qu’on eust jugé les contrefaictes plus belles que ne sont les
vrayes. Sous ceste treille y avoit des sieges continuez selon le rond, faits d’un fin
Jaspe vermeil: le bas pavé d’une seule piece ronde de Jaspe jaune, meslé de plusieurs
couleurs confuses, mais rapportant toutes à une, tant claire & polie, que l’on y
voyoit tout le jardin comme dedans un grand mirouër. Nous entrasmes sous ceste
treille, & nous assimes sur les beaux sieges pour y reposer. Puis Thelemie print sa
lyre, & l’accordant a sa voix, commença de chanter l’origine de ces delices, 1e sou-
verain Empire de leur Royne, & l’honneur que l’on pouvoit recevoir de s’accom-
pagner de Logistique si melodieusement que je m’esmerveille qu’Apollo n’y ac-
courut pour l’escouter, car pour lors je n’estimois aucune autre chose, quelque
chere ny desiree qu’elle me feust.

L iij
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[43v] LIVRE PREMIER DE

La chanson finie Logistique me print par la main, & me mena hors de ce lieu
disant, Poliphile, je vous veux monstrer des choses plus delectables à l’entende-
ment qu’elles ne sont à la veuë, combien pourtant que l’un & l’autre s’en contentent.
Durant ce propos, nous entrasmes en un autre jardin pres de la[sic], fermé de voultes
soustenues sur des pilliers. Ces voultes avoient cinq pas de hauteur depuis le plan
jusques à la clef: & trois de large depuis un pillier jusques à l’autre: le tout fait de
brique couverte de lyerre naturel, tant espois que l’on n’eust sçeu veoir un seul
quarreau de ceste brique & y avoit cent voultes en rondeur, faisant la closture du
pourpris: à chacune voulte un autel de porphyre, & sur chacun autel une Nym-
phe d’or, les Nymphes estoient toutes differentes en habit & maintien: toutes la
face tournee devers le milieu du jardin, ou estoit fondé un piedestal quarré de pier-
re Chalcedoine, sur lequel estoit assis un plinthe rond de Jaspe vermeil, contenant
en sa hauteur deux pieds, & en largeur un bon pas & demy. Ce plinthe soustenoit
un triangle de mesme largeur, fait d’une pierre tres-noire: les coins ou crestes de
laquelle ne sortoient hors de la circonference du plinthe rond. A chacune des
trois faces estoit rapportee une image de representation divine, ayant les pieds
posez sur le plinthe rond. Au vuyde entre deux coins du triangle qui avoit un pas
de hauteur, les images estendoient leurs bras devers les coins un peu obtus ou
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POLIPHILE. 44
mousses, & tenoient trois cornes d’abondance, à l’endroit des trois angles directe-
ment contre le milieu. Ces cornes avoient deux pieds & quatre pouces de lon-
gueur, & estoient liees de rubens vollans sur le fons & vuyde de la pierre noire.
Ces images figurees en forme de Nymphes de fin or, & pareillement les cornes
d’abondance, & leurs ligatures. En chacune face du quarré mis au dessous estoient Dysalotos
incompre-
hensible.

gravees des lettres Grecques, c’est à sçavoir en la premiere face trois lettres, en
la seconde une, en la tierce deux & en la quatriesme trois: lesquelles assemblees fai-
soient ce mot.


ΔΥΣΑΛΟΤΟΣ


Au plinthe rond à l’endroit des pieds de chacune des trois images, y avoit des
hieroglyphes, à sçavoir sous la premiere un soleil, sous la seconde un tymon ou
gouvernail de navire, & sous la tierce un vase plat, plein de flammes de feu. Sur
la saillie d’un chacun des coins du triangle, plus haut que les images, y avoit un mon-
stre Egyptien, fait d’or en forme de Sphinge, gisant dessus ses quatre pieds, l’un
desquels avoit la face toute humaine, l’autre demy humaine & demy bestiale, la
tierce toute bestiale: & avoient toutes trois une bande à l’entour du front, avec
une autre qui leur couvroit les oreilles, en façon des pendans d’une mitre, descen-
dans le long du col jusques sur la poitrine. Elles avoient le corps de Lyonnes, &
estoient couchees sur le ventre. Dessus leurs eschines reposoit une pyramide
L iiij
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[44v] LIVRE PREMIER DE
d’or massive, & triangulaire, ayant de longueur cinq diametres de son pied, & mon-
tant en pointe. A chacune de ces faces estoit taillé un cercle, & au dessus une lettre
Grecque antique. En la premiere un Π, en la seconde un O, en la troisiesme un V,
Logistique se tourna devers moy, & me dit, Par ces trois figures, quarree rondequarree, ronde,
& triangulaire, consiste la celeste harmonie. Soyez adverty, Poliphile, que ce sont
hieroglyphes Egyptiens antiques, qui ont perpetuelle affinité & conjonction en-
semble, signifians & disans. A la divine & infinie Trinité, en une seule essence. La
figure quarree est dediee à la divinité, pource qu’elle est produicte de l’Unité, &
en toutes ses parties est unique & semblable. La figure ronde est sans fin & sans
commencement, & tel est Dieu. Autour de la circonference & rondeur sont con-
tenuz ces trois hieroglyphes, la proprieté desquels est attribuee à nature divine.
Le Soleil par sa belle lumiere cree, conserve & enlumine toutes choses. Le tymon
gouvernail si gnifiesignifie le sage gouvernement de l’universel par la sapience infinie. Le
troisiesme qui est un vase plein de feu, nous donne à entendre une participation
d’amour & charité qui nous est communiquee par la bonté divine. Et combien que
les trois images soyent separees, si est-ce une mesme chose indivisible, eternelle-
ment comprise en un, & inseparablement conjoncteconjoincte, laquelle nous depart & com-
munique benignement ses graces & ses biens, ainsi que tu peux comprendre par
les cornes d’abondance posees sur les coings du triangle, qui est ferme sur tous ses
costez: parquoy il nous signifie que Dieu est immuable & invariable, sans jamais Adiegetos,
indicible.
Adiachori-
stos, in se-
parable.
Adiareunes
inscrutable.

recevoir alteration ne changement. Regardez ceste parole Grecque escripte sous
la figure du Soleil, ΑΔΙΗΓΗΤΟΣ. sous celle du tymon, ΑΔΙΑΧΩΡΙΣΤΟΣ.
en celle du feu , ΑΔΙΑΡΕΥΝΕ. Pour ces trois effects les trois animaux ont
esté mis sous l’obelisque d’or qui est posé sur leurs eschines, figurant les choses sus-
dites:car ainsi que l’effigie humaine excede & surpasse toutes les autres, la foy & la
vraye opinion conçoit & comprend toutes choses qui nous semblent incroyables. En la
pyramide y a trois faces, à chacune desquelles est entaillé un cercle, signifiant les
trois temps, passé, present, & à venir. Et faut sçavoir que nulle autre figure ne peut
parfaictement comprendre ces trois cercles, que le triangle. Notez qu’il n’est possible
de veoir entierement tout à une fois & d’une mesme veuë les deux costez de la py-
triangulaireramide triangulaire, mais un tant seulement, & celuy qui est devant vous, par lequel est
ramide entenduentendu le present. Donques non sans cause y furent entaillees ces lettres
ΟΩΝ qui anciennement estoit ainsi ΠΟV. A mon advis il vous pourra sembler que je
suis trop prolixe & superflue en ce propos, mais certainement j’y suis plustost
brieve & succincte. Sachés que la premiere pierre est seulement cogneuë de soy
mesme: & combien qu’elle soit Diaphane ou transparente, si ne nous est elle to-
talement claire. Toutesfois celuy qui à meilleur esprit, monte plus haut, & consi-
dere ingenieusement la couleur de la figure ronde: puis cherche plus avant, &
passe jusques à la tierce figure, laquelle est de couleur obscure: & finablement
vient à contempler une autre figure à trois faces: & de la en avant tousjours vont
la veuë & la cognoissance en diminuant & defaillant ainsi que la pyramide: car
nonobstant que l’homme soit sçavant & expert, il n’en peut aprendre autre cho-
se sinon que cela est; mais quoy ne comment, cela ne peut entrer en son cer-
veau.


De ces sainctes remonstrances que Logistique me faisoit, prises au secret de
nature divine, j’eu plus de plaisir en mon coeur, que de tout ce que j’avois veu au-
paravant: & de faict je me pris à contempler l’Obelisque de si grand mystere, droit,
ferme & egal, composé de matiere incorruptible, eternellement perseverant, assis
au milieu de ce pré, entre plusieurs arbres fruitiers, de goust suave & d’effect salu- taire
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POLIPHILE. 45
taire, plantez par ordre, & proprement assis, en grace, beauté, delectation, plaisir &
utilité merveilleuse, voire incessamment substantez du Soleil, qui jamais ne fine.
Apres que nous eusmes là sejourné quelque temps, mes deux compagnes me re-
prindrent par les mains, & me menerent hors ce pourpris. Lors Thelemie me va di-
re. Il est temps d’aller aux trois portes que nous cherchons. A quoy consentant nous
nous mismes en voye parmy ceste belle contree, ou l’air estoit clair, & le ciel se-
rein au possible: mais ce ne fut pas sans passer le temps en propos familiers & dele-
ctables, tellement que desirant sçavoir & entendre particulierement les grans ri-
chesses & thresors inestimables de leur Royne Eleutherilide je leur fey ceste de-
mande honneste. Je vous supply heureuses Damoyselles si ma curiosité ne vous
est importune, dites-moy, qu’elle histoire est taillee dedans le Dyamant lequel pend
au carquan de la Royne vostre maistresse? car entre toutes les pierres precieuses que
j’ay veuës en son palais, ceste là me semble tant riche, que je la repute hors de tou-
te estime: & pense qu’il est impossible de luy assigner pris convenable, veu qu’il
est tel que le Jaspe de l’Empereur Neron ou sa figure estoit gravee, le Topace de la
Royne Arsinoé d’Arabie, & pareillement la pierre pour laquelle le Senateur No-
nius fut envoyé en exil, ne furent onques dignes de luy estre comparees. Bien est
vray que pour estre un peu loing de moy, & à l’occasion de sa grande clarté & bril-
lement, je ne la peu voir à mon aise: & voyla pourquoy (s’il vous venoit à plaisir) je
voudrois bien apprendre qu’il y a.



Adonc Logistique cognoissant que
ma demande estoit fondee sur un bon
desir d’apprendre, me respondit. Sça-
chez Poliphile, qu’en ce beau Dya-
mant est entaillee la figure du souve-
rain Jupiter, couronné & assis au thros-
ne de sa Majesté, sous lequel gisent des
Geans foudroyez, pource qu’ils s’ef-
forcerent de monter au siege de sa di-
vine excellence. Il tient en sa main se-
nestre une flamme de feu, & en la dex-
tre une corne d’abondance remplie
de tous biens: & sont ses deux bras
estendus. Telle est pour vray la scul-
pture contenue en ce joyau precieux.
Adonc je l’interrogay de rechef[sic]: Que
veulent donc signifier ces deux choses
si differentes, comme le feu, & l’abon-
dance? Lors elle me feit ceste response. Le grand Jupiter immortel, par sa pruden-
ce infinie met les hommes terrestres au choix de prendre celles des deux choses
qui meilleure leur semblera, & sous la librevolontélibre volonté de leur advis, & franc arbi-
tre. Sur ce point je luy repliquay: Puis que nostre propos est tombé la dessus, &
que mon desir d’apprendre n’est pas encores satisfaict: je vous requiers (pourveu
que ma hardiesse ne vous ennuie) que me vueillez dire que signifie le monstre en
maniere d’Elephant que je vey avant que trouver le Dragon? car il estoit formé
de pierre en une grandeur excessive: & comme je fus entré dans le creux de son
ventre, je trouvay deux sepulchres avec une escriture d’interpretation difficile,
addressant à quelque thresor, disant que je laissasse le corps, & prisse la teste. Adonc
Logistique repliqua. Je sçay tresbien ce que vous cherchez. Cette merveilleuse
M
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[45v] LIVRE PREMIER DE
machine n’a pas esté faicte sans cause. Et pour entendre l’intention de l’ouvrier,
souvenez vous que dessus le front de la beste pendoit un ornement de cuyvre se-
mé d’escriture, laquelle en nostre langue dit: LABEUR ET INDUSTRIE.
C’est à dire. Qui pretend acquerir riche sserichesse, doit delaisser oysiveté, signifiee par ce-
ste grosse corpulence: & prendre la teste, qui est celle escriture: car en travaillant
avec industrie vous trouverez le thresor desiré. Par ces parolles je me trouvay suf-
fisamment instruit de cette signification: dont je la remerciay de bien bon coeur. Et
voyant que ces belles n’usoient de privauté si familiere en mon endroict, je pour-
suivy avec plu splus grande audace à les interroguer, disant. Sages Nymphes, au sortir
de la grand caverne je trouvay un beau pont de pierre, sur les acodoërs, duquel
d’un costé & d’a utred’autre y avoit des hieroglyphes en deux tableaux, l’un de Porphyre
& l’autre d’Ophite: lesquels (ainsi comme il me semble) je interpretay selon leur
signification, excepté les rameaux attachez aux cornes d’une teste de boeuf: car
oncques je ne peu cognoistre ny sçavoir de quels arbres ils sont: & aussi je desi-
re entendre pourquoy les hieroglyphes ne furent tous taillez en une mesme
pierre. A quoy elles me respondir entrespondirent. L’un des rameaux est de Sapin, & l’autre de
Larice. La nature de ces deux bois est, que le Larice ne peut brusler: & le Sapin ne
ploye jamais quand il est mis en oe uvreoeuvre: voulant signifier par cela que patience est
à louër, laquelle ne s’enflamme par ire, & ne flechit en adversité. La pierre de
Porphyre n’est pas sans mystere, ains a telle proprieté que si elle est mise en four-
naise pour en faire chaux, non seulement elle ne peut cuyre, mais garde les autres
pierres qui luy sont pro-
chaines, de s’amollir au
feu: l’ophite aussi est tous-
jours froid, & ne se peut
nullement eschauffer. En
verité (Poliphile) je vous
prise beaucoup de ce que
vous desirés sçavoir, &
vous rendez songneux d’en-
querir des choses tant di-
gnes & recommendables.
Ainsi devisans nous parvis-
mes à une riviere belle &
plaisante, bordee de toutes
les especes d’arbres qui
ont accoustumé de croistre
au long des eaux: & sur el-
le estoit bien basty un pont
de pierre à trois voultures,
les piles duquel sailloient
en pointe, pour estre plus,
fermes, & mieux resister
au cours de l’eau.


Au milieu de ce pont sur
les accoudoërs ou appuis, à
plomb de la clef de la grand
arche, estoit cloüé de cha-
cun des costez un quarré
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POLIPHILE. 46
de Porphire avec ses moulures, frontispice, & tympan, contenant une sculpture
de hieroglyphes.


En celuy du costé droit, y avoit une dame ceinte d’un serpent, assise seulement
d’une jambe, & tenant l’au tr e hausee[sic]l’autre haussee, en contenance de se vouloir lever. De la
main du costé de son siege elle tenoit deux aisles, & de l’autre une Tortue.



En l’autre quarré y avoit
un beau cercle, le centre
duquel estoit tenu par
deux petits Anges. Adonc
Logistique me dit. Je sçay
bien que vous n’entendez
point ces hieroglyphes,
toutesfois ils sont appro-
priez à ceux qui vont aux
trois portes: & pour cet
effect y sont mis, à fin qu’ils
en ayent memoire. Le cer-
cle doncques de ces deux
Anges veut dire.
MEDIUM TENUE-
RE BEATI.
C’est à dire.
Les bien heureux ont tenu
le milieu.


Et l’autre ou est la fem-
me assise, & demie levee,
tenant en ses mains les aisles
& la Tortue.
VELOCITATEM
SEDENDO, TAR-
DITATEM.
SURGENDO
TEMPERA.


C’est à dire, Modere la legiereté par t’asseoir, & la tardiveté par te lever.


Le pavé de ce pont estoit fait un petit en pente, de sorte qu’il demonstroit assez
le bon jugement & industrie de l’architecte qui l’avoit basty en eternelle ferme-
té, par un art incogneu aux manouvriers gastepierres modernes, ignorans les bon-
nes lettres, & ne suyvans ny raison ne mesure, ains couvrant de fard au ombrage
leurs bastimens mal ordonnez & difformes. Ce pont estoit de marbre blanc, bien
conduit, & ouvré le possible. Et apres l’avoir passé nous cheminasmes tout le long
d’une belle plaine à l’ombre de plusieurs arbres fruittiers, en escoutant le chant
melodieux d’une infinité d’oysillons qui faisoient retentir le païs d’alentour: mais
bien tost apres nous arrivasmes en un lieu pierreux, aspre, & comme tout esgaré,
joignant au pied d’une plus haute roche, ronde & seiche, sans aucune verdure, en
laquelle estoient cavees les trois portes sans aucun art, ny ornement quelcon-
que, mais toutes moisies & vermouluës par antiquité.

M ij
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[46v] LIVRE PREMIER DE

Theodo-
xia. gloire
de Dieu.
Cosmodo-
xia, gloire
du monde.
Erototro-
phos, mere
Sur chacune d’icelles estoit escrit son propre tiltre, en characteres Arabiques,
Hebrieux, Grecs, & Romains, ainsi que la Royne Eleutherilide m’avoit dict. sur
celle du costé dextre estoit ceste parole, Theodoxia. Sur la Senestre, Cosmodoxia:
& sur celle du milieu, Erototrophos. Quand nous fusmes aupres, les Damoyselles
mes compagnes frapperent à la porte droicte, qui estoit de metal tout verdy de
rouilleure: & elle nous fut incontinent ouverte. Adonc se presenta devant nous
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POLIPHILE. 47
d’amours,
Pylurania,
porte du ciel
Theuda, à
Dieu donnee.
Parthenia,
virginité.
Euche,
oraison.
Pinotidia,
abstinence.
Hipocholi-
nia, sujection
Tapinosis,
humilité.
Ptochia,
Pauvreté.
une Dame de grand aage, ayant contenance de vefve, qui sortoit d’une petite
maisonnette enfumee, faicte de clayes & de bourbe par une porte basse & estroi-
cte, sur laquelle estoit escrit ce tiltre, Pylurania. Elle vivoit en ce lieu solitaire de-
dans la roche sur les pierres nues, pauvre, palle, maigre & desiree, ayant tousjours
les yeux fichez en terre. Son nom estoit Theude, accompagnee de six pucelles as-
sez pauvrement vestues: desquelles l’une s’appelloit Parthenia: la seconde Euche:
la tierce Pinotidia: la quarte Hypocholinia : la cinquiesme Tapinose: & la sixiesme
Ptochia. Cette venerable Dame avoit le bras nud, & la main levee, monstrant le
ciel ou firmament. Elle demouroit à l’entree d’un chemin fort malaisé, raboteux
& difficile à passer, empesché d’espines & de ronces. L’air y estoit tant trouble, &
pluvieux, que le lieu me sembla melancholique, mal plaisant & remply de tri-
stesse.



Logistique s’apperceut incontinent que je l’avois en grande horreur: parquoy
elle me dit, toute faschee: Je cognois bien que l’amour de cette femme labo-
rieuse n’est maintenant propre à vostre faict. Mais je ne luy feis point de respon-
se, ains priay soudain Thelemie en signe couvert & secret, que nous sortissions de
là. Quoy entendu elle me tira par la robe, & nous transportasmes ailleurs. Aussi Euclia, re-
nommee,
gloire.

tost que nous fusmes sortis, l’huys fut fermé à nos tallons. Parquoy nous heurtas-
mes à la porte senestre: qui promptement nous fut ouverte: Euclie nous veint re- M iij
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[47v] LIVRE PREMIER DE
Merimna-
sie soing.
Epitede,
idoine.
Ergasie, la-
beur.
Anectee,
endurer
Stasie, con-
stance.
Thrasie,
hardiesse.

cevoir c’estoit une matrone de regard furieux, tenant une espee fourbie, la pointe
contremont, passee à travers une couronne parmy laquelle passoit un rameau de pal-
me. Elle avoit les bras forts & robustes, le port audacieux, le ventre estroict, la bou-
che petite, les espaules puissantes: & sembloit bien estre asseuree, non facile à es-
pouvanter d’aucune avanture pour haute ou dangereuse qu’elle fust: tant se mons-
troit hardie, & de courage fier. Elle vint, aussi bien que la premiere, accompa-
gnee de six Damoyselles: qui sont Merimnasie, Epitede, Ergasie, Anectee, Stasie,
& Thrasie.




Ce lieu me sembla merveilleusement laborieux: & Logistique s’en apperceut:
parquoy elle print la lyre que Thelemie tenoit, & se print à chanter doucement
en ton Dorique, Poliphile, qu’il ne vous soit point grief de travailler virilement
en ce lieu: car la peine passee, le bien & l’honneur en demeurent. Certes son chant
fut si vehement, que je fus presque converty à me mettre en cette avanture,
nonobstant que l’habitation me semblast rude, & pleine de travaux. Mais Thele-
mie me dit lors: Il seroit bon (mon amy) que vous visitassiés l’autre porte, avant
Philtrone,
poison d’a-
mour.
que vous arrester à aucune des trois: à quoy facilement je m’accorday. A cette
cause au plustost que nous fumes dehors, le guichet fut clos contre nous: parquoy
Thelemie frappa en celle du milieu, laquelle on nous ouvrit soudainement: &
quand nous y fumes entrez, vint à nous Philtrone Dame notable, pourveuë d’un

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POLIPHILE. 48
Rhastone
oysiveté.
regard lascif & inconstant. Sa maniere plaisante & gaye m’attira tout du premier
Chortasine,
gourmandise
coup à poursuyvre son amytié: car je la trouvay singulierement belle, & le lieu de
sa residence joly, gaillard, & gracieux. Ceste Dame avoit aussi à sa suytte six Damoy-
Idone, vo-
lupté.
selles de non pareille beauté, atournees de tout ce qui estoit requis pour donner
g racegrace à l’excellence de leurs personnes; elles sont Rhastone, Chortasine, Idone,
Trophile,
delices.
Trophile, Etosie, & Adie.
Etosie, ac-
coustumance. Adie, temerité.


La presence, la grace, & la beauté attrayante de ces six Damoyselles, contente-
rent mes yeux plus que nulle des autres: quoy voyant Logistique ma bonne & loy-
alle conseillere, mesmes que j’estois ja enclin & servilement adonné à l’amour de
cette Dame, m’admonnesta piteusement, disant. Ha Poliphile, la beauté de cette-
cy est feinte, fause[sic] & fardee: & si vous aviez veu ce qu’elle a de caché derriere vous
en auriez mal au coeur, vous cognoistriez la trahison, & sentiriez une charongne
puante outre mesure, vous la verriez tant abominable, que vous en auriez grand
horreur. Certes ces Damoyselles ne demoureront gueres avec vous: mais vous a-
bandonneront incontinent, & serez tout esbahy que vous les verrez esvanouyr
de vostre presence. La volupté passe. & la honte demeure, accompagnee de re-
pentance. Croyez moy, ce ne sont icy que vaines esperances, & dommage tres-cer-
M iiij
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[48v] LIVRE PREMIER DE
tain: joye bien courte & regret perpetuel, meslez de souspirs qui importunent le
reste de la miserable vie. C’est une douceur contrefaicte, confitte en amertume
dangereuse: la gluz ou se prennent les malheureux: & la fin qui consume tout bien.
Telles & semblables parolles disoit ma Logistique de coeur dolent & courroucé:
puis en fronçant sa belle face, jetta la lyre contre terre, & la rompit en plusieurs
pieces. Toutesfois Thelemie qui faisoit peu de conte de telles remontrances, ne
s’en soucia pas, ains en souriant me fit signe que je ne m’arrestasse aux contes de cet-
te importune: laquelle cognoissant ma mauvaise & perverse inclination, souspirant
de despit, me tourna le dos, & en courant se retira. Par ainsi je demouray avec ma
chere Thelemie, qui ayant victoire sur moy me dit en parolles flatteuses, Poliphi-
le mon amy, voicy le lieu ou vous trouverez de brief ce que plus vous desirez en
ce monde, qui est vostre, & à laquelle incessamment vostre coeur songe. Adonc
j’allay presupposer que c’estoit Madame Polia: car en mon coeur ne pouvoit entrer
autre pensee, parquoy je fu grandement resjouy. Peu de temps apres Thelemie
voyant que j’estois resolu & en ferme propos de resider en la compagnie de ces
Damoyselles, me baisa gracieusement, prenant congé de moy, & s’en retourna de-
vers la Royne.




Les portes furent fermees apres elle, & je demouray seul entre ces belles Nym-
phes: qui m’entretindrent fort amoureusement de toutes manieres de plaisir, telle-
ment
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POLIPHILE. 49
ment que l’amour commença à se multiplier en moy par leurs douces paroles, re-
gards attrayans, & grandes mignotises. Leurs yeux estoient tant acerez qu’ils eussent
percé une poitrine d’acier, & esmeu non pas un jeune homme simple & muable
comme moy, mais le bon vieillard Socrates. Si une d’entr’elles eust esté au lieu de
Phryné, elle eust eschauffé le froit[sic] Xenocrates, & n’eust eu cause de l’appeller sta-
tüe de pierre: car elles estoient accomplies de toute perfection de nature, vestues
de riches accoustremens decorez de diverses façons. Leurs cheveux plus blonds
que l’or, bouffans & crespelez à l’entour du front, parfumez d’une odeur plus soef-
ve que n’est le musq, ny l’ambre gris. Aucunes les avoient liez par derriere de rubans
de fil d’or & de soye, les autres cordez, entortillez & tressez en trois ou quatre
cordons, en maniere de passement. Leur parler estoit doux, & d’une si grand effica-
ce, qu’il eust subjugué toute resistance contraire & rebelle à l’amour, adoucy l’a-
mertume, apprivoisé l’humeur farouche depravéfarouche, depravé la saincteté, emprisoné la liberté,
& amolly un coeur de fer: dont ne se faut esbahir si je fus enflammé, pris & jetté en
une fournaise de chaleur desmesuree, & noyé en convoitise lascive. Estant donc
attainct & infect de celle contagieuse pestilence, tout en un moment ces Damoy-
selles s’esvanouyrent, & me laisserent seul au milieu d’une grande pleine[sic] miserable-
ment persecuté de ces tentations.


POLIPHILE AYANT PERDU DE VEUE LES
Damoyselles lascives qui le delaisserent, il vint à luy une Nymphe, la
beauté & parure de laquelle sont icy amplement descrites.


CHAP. XI.


L ’ESTAT auquel je me trouvé estant las & tra-
vaillé, me troubla tant que je ne sçavois si je
dormois ou non. Toutesfois m’estant recogneu
j’apperceu que veritablement ma belle compa-
gnie m’avoit abandonné: & ne peu sçavoir quand,
ny comment, ny ou elle estoit allee, & me trou-
vois ainsi que si en sursaut je me fusse reveillé
d’un songe. Lors regardant à l’entour de moy, je
vey seulement une belle treille de Jasmin toute
semee de ses fleurs blanches, qui rendoient une
odeur fort aggreable. Là je me retiray à couvert,
grandement esbahy en moy-mesme de ceste mu-
tation tant soudaine & inopinee, reduisant en me-
moire les choses grandes, & merveilleuses que
j’avois veuës & ouyes, ayant tousjours ferme esperance ès promesses de la Royne
qui m’avoit asseuré que je trouveroys ma Polia, tant desiree. Helas Polia, disois je
en souspirant. Mes souspirs amoureux retentissoient dessous cette verdure: & ainsi
cheminant pas à pas, comme celuy qui pense & ne sçait s’il va ou s’il ne bouge, mes
esprits ne se ressentirent jusques à ce que je feusse au bout de la treille, qui estoit as-
sez longue à passer.

N
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[49v] LIVRE PREMIER DE

Alors regardant çà & là, je vey de loing une assemblee de jeunes gens, hommes
& femmes en plusieurs bandes, au milieu d’une campagne grande & fort spacieuse
les uns dansans, les autres passans le temps en divers plaisirs Si tost que je les eus
descouverts, je m’arrestay, ne sçachant que je devois faire, ou passer outre devers
eux, ou bien attendre, & ne bouger de là. Estant en cette pensee, une belle Nym-
phe se partit de la trouppe, portant un flambeau ardant en sa main, & print son che-
min droit à moy, qui l’attendy en grande affection, esperant avoir quelques nou-
velles de ce que j’allois querant. Ceste Nymphe s’approcha de moy avec un visage
riant, & de si bonne grace, que l’amoureuse Venus ne se montra oncques si belle,
ny au guerrier: mais ny au bel adonisAdonis, ny la belle Psiché à l’ardant Cupido. Certai-
nement si j’eusse esté par Jupiter deputé arbitre sur le different des trois Deesses,&
que ceste Nymphe y feust venue pour la quatriesme, Venus n’en eust pas emporté
le pris, par la sentence du pasteur Phrygien: car elle estoit sans comparaison plus bel-
le & trop plus digne de la pomme. De prime face je pensay & tins pour tout cer-
tain que c’estoit ma Polia: mais la façon de l’habit que je n’avois pas accoustumé
de veoir, & la qualité du lieu ou je me trouvois, me persuaderent le contraire: par-
quoy je ne luy osay faire aucun semblant, & en demouray incertain. Cette Nym-
pheephe estoit vestue d’une robbe de soye verte, tyssuë avec fil d’or, representant en
couleur de plumage changeant du col d’un Canart: & avoit par dessous une
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POLIPHILE. 50
chemise de toile de coton, deliee comme crespe, laquelle couvroit la delicatesse
de ceste peau belle comme laict. Cela surpassoit l’invention de Pamphile fille de
Platis & fille de Coe. Cette chemise sembloit envelopper des roses blanches & in-
carnates. La robbe estoit joincte & serree au corps au dessous des mammelles,
faisant des petits plis couchez a plat sur l’estomach, qu’elle avoit un peu relevé, la
ceinture estoit sur les hanches larges & charnues serree d’un cordon de fil d’or, sur
lequel elle avoit retroussé la superfluité de son vestement, taillé beaucoup plus long
que le corps, tant que la lysiere venoit jusques aux talons, elle estoit encores cein-
te au dessous de l’estomach, pour serrer ce retroussement qui sembloit enlevé &
bouffant à l’entour du pudique ventre des flancs. Le reste pendoit jusques aux che-
villes des pieds, & alloit volletant, pour le mouvement qu’elle faisoit en chemi-
nant: car il estoit bastu d’un petit vent qui l’esbranloit, le rejectant aucunesfois en
arriere, pour faire veoir la belle proportion de son corps, que negligemment elle
faisoit paroistre, qui me fit souspçonner qu’elle n’estoit point humaine. Elle avoit
les bras longs, les mains grandes, les doigts ronds & deliez, les ongles vermeils &
luysans, ainsi que les a Minerve. Ces bras se pouvoient facilement contempler
au travers de sa chemise de toile claire & floquante. Sa robbe estoit bordee d’une
frize de fil d’or traict, enrichie de pierrerie, & en semblable tout le tour de sa man-
te: a laquelle frize pendoient en maniere de frange plusieurs petits fers d’or com-
me de fleches barbelees. Le vestement estoit fendu aux deux costez des hanches
depuis le haut jusques à bas, fermé a trois boutons, faits chacun de six perles d’une
grosseur toute pareille, enfileeenfilees en soye azuree, plus belles que n’en eut oncques,
Cleopatra pour dissoudre & faire boire. Son col estoit longuet & droict, ressem-
blant à l’Albastre, & se monstroit tout descouvert, pource que sa robbe estoit eschan-
cree sur la poictrine, & bordee de la mesme frize, entrant entre les mammelles en
maniere de coeur. Les manches de sa chemise estoient un peu larges, liees aux
poignets, de deux bracelets d’or, boutonnez de deux grosses perles Orientales.
Mais sur tout je regarday ses tetins, si rebelles, qu’ils ne vouloient souffrir d’estre
pressez du vestement, ains le repoussoient en dehors, formans deux petites pom-
mes, qui a grand peine eussent peu emplir le creux de la main, ce qui estoit plus
gracieux à mes yeux qu’un beau ruisseau n’est au cerf lassé, & plus gracieux que la
lire d’Orphee. Sa gorge estoit plus blanche que la neige, environnee d’un collier
plus riche que celuy pour lequel la desloyale Eryphilé enseigna son mary Amphia-
raus: c’estoit une grosse corde de grosses pierres precieuses meslees de perles, en la
maniere qui s’ensuit. Contre le milieu de la poictrine y avoit un grand rubis enfi-
lé entre deux grosses perles, puis deux Saphirs, un de chacun costé, & deux autres
perles. Apres deux Esmeraudes, & deux perles, suyvies des deux Dyamans, & au
milieu un autre Rubis entre deux perles, de la forme & grosseur d’une Olive, re-
servé les perles qui estoient rondes, & un peu moindres. Elle avoit en sa teste un
chappellet de fleurs, par dessous lequel sortoit la chevelure entortillee en façon de
petits annelets faisans ombrage aux deux costez des temples. La grosse flotte de
perruque descendoit le long du collet, ou elle estoit troussee en bonne grace, &
laissant les oreilles descouvertes, qui estoient rondes & petites, pendoit jusques
sur les genoux, estincellant au Soleil comme filets d’or: car elle estoit plus belle &
mieux diapree que la queuë d’un Pan quand il faict la rouë. Elle avoit le froncfront: haut,
large, & poly: puis au dessous deux yeux rians, clairs, comme les rayons du Soleil,
composez de deux prunelles noires, environnees d’une blancheur telle que si on
eust mis du laict à l’encontre, il se feust monstré aussi noir comme ancre. Ils estoient
couverts de deux sourcils deliez, & voultez en quarte partie de cercle, separez &
N ij
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[50v] LIVRE PREMIER DE
distans l’un de l’autre la largeur de deux bons poulces, plus noirs que fin veloux.
Les jouës estoient vermeillettes, embellies de deux petites fosses, ayans couleur de
roses fraiches cueillies à l’aube du jour, & mises en un vaisseau de Chrystal. Certes
je les puis (à bon droict) comparer à celle transparence vermeille. Au demourant
elle avoit le nez traictif, bien pourfilé & dessous une petite vallee joignante à la
bouche qui estoit de moyenne grandeur: les levres un peu relevees, & de couleur
de satin cramoysi: les dents aussi blanches qu’yvoiroyvoire, toutes d’une proportion, &
si proprement arrengees, que l’une ne passoit pas l’autre. Amour entre elles com-
posoit une odeur la plus douce qu’il est possible de penser. Vous eussiez dict à la
veoir de loing, que de ses levres estoient Coral, ses dents perles Orientales, son ha-
leine Musq en parfum, & sa voix doux accord de fleuttes. La veuë de ceste Nym-
phe engendra une grande discorde entre mes sens & mon desir: ce qui ne m’estoit
encores advenu pour toutes celles que j’avois auparavant trouvees, ny pour les ri-
chesses que j’avois veuës. Mes sens jugeoient l’une des parties de cette excellente
composition estre plus belle que l’autre: mes yeux estimoient le contraire: lesquels
furent autheurs & cause principale de ce debat pour embrouiller mon pauvre
coeur, qui pour leur obstination vehemente à esté precipité en trouble & travail,
perpetuel. Mon desir faisoit un estat singulier de ce beau sein, à quoy mes yeux
s’accordent aucunement, pourveu qu’ils la puissent veoir plus à plein, puis estans
sollicitez de sa bonne grace jugeoyent que c’estoit la perfection mesme, l’opinion
legere passant soudainement me faisoit priseepriser d’avantage ses beaux cheveux blon-
dissans, outre la beauté de l’or: & l’artifice dont ils estoient annelez, ondez & repas-
sez me tiroit esperdument en leur admiration: Mais mon oeil s’arrestant a ses lu-
mieres les comparoit à deux uniques estoilles luysantes au matin, au milieu du ciel
serein. Helas les rayons de ses beaux yeux passoient au travers de mon coeur com-
me deux dards tirez par Cupido quand il se met en sa cholere. Je cognoissois bien en
moy-mesme, que ceste dissention ne pourroit cesser sans perdre le plaisir de con-
siderer la belle Nymphe: ce qui m’estoit impossible: parquoy j’estois ainsi qu’un
homme pressé de faim se trouvant parmy grande abondance de vivres qu’il desire
toutes ensemble, mais il n’est assouvy d’aucun.


LA BELLE NYMPHE ARRIVA DEVERS
Poliphile portant un flambeau ardant en sa main, & le convia
d’aller avec elle: il fut espris de son amour.


CHAP. XII.


O BSERVENTBSERVANT diligemment toutes les apparentes per-
fections de cette beauté tant accomplie, je n’eus plus de
courage à estimer ce dont au paravant je faisois tel estat, les
richesses les magnificences & cette abondance de commo-
ditez ne m’estoient plus rien au prix de cét object; O trop
heureux disois-je en moy mesme celuy qui pourroit jouïr
pacifique de cét unique thresor d’amour quelle gloire ce
seroit à celuy que cette belle recevroit pour serviteur:
Puissance divine je croy que voicy le naïf de ton effigie, si
Zeuxis eut veu cette beauté lors qu’il fit l’image de Venus, à mon jugement il l’eust
prise pour son exemple pardessus toutes les pucelles d’Agrigente, voire de tout le
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POLIPHILE. 51
monde universel, la jugeant accomplie en toute perfection de beauté. Je perdis
en la contemplant, le sens, l’esprit, l’entendement, & la cognoissance totale: & ne
sçeu autre chose faire sinon luy presenter mon coeur tout ouvert: duquel elle à
depuis fait son propre, & d’iceluy disposé à son plaisir, y elisant sa demeure per-
petuelle: & depuis est devenu carquois des fleches de Cupido, & la forge où il
chaufe & trempe ses dards acerez. Je sentois mon coeur battre incessamment de-
dans moy. Or nonobstant que par son regard gracieux elle me sembla Polia de
moy tant desiree, si est-ce que l’habit estrange qu’elle avoit, & le lieu qui m’estoit
incogneu, me tindrent longuement en doute. Elle portoit la main senestre ap-
puyee sur sa poitrine, & tenoit un flambeau ardant, passant un peu plus haut que
sa teste: & quand elle fut pres de moy, elle estendit le bras droit plus blanc que
Lys, auquel apparoissoit les veines comme petites lingneslignes de cinabre entier tirees
sur papier blanc: & en prenant de sa main droite la mienne gauche, me va dire:
Poliphile mon unique venez presentement avec moy, & n’en faites aucune diffi-
culté. A ce mot je me senty troubler tous les esprits, & quasi convertir en pierre,
m’esmerveillant comme elle pouvoit sçavoir mon nom. J’estois tout embrazé
d’une ardeur amoureuse: & ma voix retenuë de peur & de vergongne, ne permet-
toit que je luy peusse respondre: & par ainsi je ne sçavois bonnement comme
l’honorer: parquoy sans plus je luy tendy la main, indigne (ce me sembloit) de tou-
cher à la sienne.


N iij
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[51v] LIVRE PREMIER DE

En la prenant il me fut advis (& estoit vray) que je touchay autre chose que
humaine dont j’eus frayeur car je ne cognoissois rien outre le commun naturel,
& ne sçavois encores qu’il me devoit advenir. Je me trouvois en mauvais ordre,
pauvre habillement, & triste contenance, bien different de forme, d’estat, & de
qualité, à une si excellente Dame: parquoy je me reputois indigne de telle compa-
gnie, sçachant bien qu’il n’est licite aux mortels habitans de la terre de jouyr du
ciel. J’estois tout rouge de grand honte, & remply d’esbahissement, me complai-
gnant en moy-mesme de ma basse condition. Toutesfois je me mis à la suyvre, non
ayant du tout recouvré l’entendement mais croyant neantmoins que l’yssuë n’en
pouvoit estre fors bien-heureuse, consideré que j’estois conduit en si beau lieu par
une guide tant singuliere: car son doux regard amoureux eust peu retirer des
mains de Rhadamanthe les ames condamnees & perduës: voire (qui plus est) resta-
blir en leur premiere nature les corps consommez & convertis en cendre. Ainsi
je m’en allois apres elle, mon coeur tousjours battant, & plus tremblant que la
brebis entre les dens du loup, merveilleusement enflammé de douce passion amou-
reuse. O (dy-je lors) bien heureux sur tous les amans, celuy qui seroit un peu par-
ticipant de la grace de cette Damoyselle tant exquise, puis tout soudain je blasmois
mes fols desirs, disant: Helas à peine pourroy-je croire que telle Nymphe dai-
gnast s’accointer des choses si basses comme sont les hommes mortels, qui n’ont
rien de semblable à elle. Certainement elle merite d’estre aymee des plus grands
Dieux, & faire descendre Jupiter desguisé de sa propre forme. D’autrepartD’autre part je me
consolois luy offrant mon coeur & mon ame, n’ayant autre chose plus digne de-
quoy luy faire present, estimant que c’est ce que les Dieux ont que le plus agrea-
ble. Ainsi je me trouvois troublé & confus en diversité de pensees tellement que
mon coeur estoit variablement esmeu par s’appliquer trop volontiers à telles
imaginations, prest & appareillé à servir de tison au puissant feu d’amour, auquel
je souffrois en si doux plaisir, que ce tourment m’estoit recreation. Le regard de
cette Nymphe me faisoit ainsi que la foudre aux chesnes & autres arbres qu’elle fend,
rompt & dissipe, tant que je n’osois plus lever la veuë pour contempler ses
yeux: car quand sa lumiere se rencontroit contre la mienne, long temps apres
toutes choses me sembloient doubles, & estois esblouy, comme ceux qui ferme-
ment de droit oeil ont regardé le corps du soleil. En cette maniere je fus pris, lyé,
& vaincu: tout prest à luy crier, Madame, je me rends à vous: ce que j’avois des-ja
conclu, tout resolu en moy-mesme, d’en bailler mon coeur pour ostage: qui tan-
tost recogneut la flamme accoustumee, laquelle n’estoit que couverte & assoupie:
parquoy elle fut promptement r’allumee, comme tison lequel à esté en la chemi-
nee, & senty le feu. Cét amour entra en mon coeur comme le cheval de bois à
Troye, à sçavoir plein d’ennemis cachez, qui l’ont tout ars & mis en cendre, me
navrant de playes incurables, desquelles jamais je n’espere guerir, si ce n’est par le
moyen de ceste Nymphe: envers laquelle je me cuiday enhardir de luy declarer la
peine que ne pouvois souffrir, presque perdu d’un desir aveuglé: & fus en termes
de luy faire entendre à pleine voix cette harengue. O Nymphe parfaite ou autre
object divin, moderez un peu par l’ardeur dont sans mesfait vous consommez mon
triste coeur: Je pensois l’arraisonner ainsi, & puis luy descouvrir le mal que je tai-
sois, pour alleger mon tourment qui empiroit estant celé. Ce nonobstant je me
retins sans oser ouvrir ma bouche, & rompy ces pensees temeraires, me voyant
mal vestu d’une meschante robbe vieille & usee, à laquelle tenoient encores les
espines de ronses qui s’y estoient attachees à la forest: & ne plus ne moins comme
un Pan regardant à ses pieds, abbat & rabaisse sa queuë, ainsi je reprimois ces rebel-
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POLIPHILE. 52
les desirs, & vaines entreprises, considerant que je n’estois rien à comparer à sa
beauté divine: qui me fit refrener mon appetit desordonné, & suppediter mes
volontez desreiglees: avec ce pour lors j’y estois forcé: parquoy j’estois en pareille
peine que le miserable damné Tantalus, qui est en l’eau jusques à la bouche, & à
les fruicts pendans dessus ses levres: cace neantmoins il meurt de faim & de soi
Ainsi (las) estoit-il de moy aupres de la Nymphe accomplie en perfection, en la
fleur de son aage, doüee de toutes les vertus & graces que les humains peuvent
aymer. Helas elle m’entretenoit si familierement: & je ne luy osois dire ma des-
convenue. Je faisois tout ce qui m’estoit possible pour appaiser mon coeur, ce
nonobstant oncques charbon ne fut si esteint, qu’en l’approchant du feu, il ne se
r’allumast, par sa conforme disposition de sa nature. Ainsi les yeux trouvés le coeur
desarmé, & despourveu de defense, l’embrazoient d’heure, en heure, & de plus en
plus, d’une affection extreme de la Nymphe, laquelle ils monstroient tousjours
plus belle, plus gracieuse, & plus digne d’estre aymee. Puis tout en un moment je
revenois à moy, & disois: Si le ciel cognoissoit que par mauvaise intention j’appe-
te les choses plus rares, defenduës & interdittes aux humains, ne me pourroit-il
advenir ainsi qu’a un prophane, & comme il est advenu à plusieurs autres qui ont
temerairement & presomptueusement offensé leur bonté, comme à Ixion l’au-
dacieux, & au Thracien mal advisé qui pour avoir indiscretement joinct & meslé
par adultere, le savoureux Bachus avec la Deesse Thetis, desrogeant indignement
leur estat divin? En pareille maniere Galantide chambriere Royale n’eust pas rendu
ses enfans par la bouche, si elle n’eust menty à la Deesse Lucine. Par advanture ce-
ste Nymphe est reservee à quelque Demy-dieu, qui se pourroit à bonne cause in-
digner contre moy, si j’attentois de commettre tel sacrilege. Finalement je pre-
supposay que ceux qui legerement s’asseurent, aussi perissent & à telles gens est
facile de faillir, & estre deceuz: car il se dit communement que la fortune n’est pas
tousjours propice aux trop hardis: avec ce qu’il n’est pas aysé de cognoistre le
coeur d’autruy. Parquoy ainsi que Calysto honteuse de se veoir croistre le ventre,
s’absentoit de la compagnie de la chaste Diane: ainsi je me retirois de honte, en
m’esloignant de ce desir importun, toutesfois ayant tousjours l’oeil ouvert pour
contempler la belle Nymphe, je me disposois à l’aymer à tous jamais.


POLIA ENCOR INCOGNEUE A
Poliphile, l’asseure doucement, & le con-
duit plus loing.


CHAP. XIII.


M ON coeur ayant receu l’archer Amour n’eust plus moyen
de s’en deffaire, car ce tiran se rendant le maistre de mon
coeur me resserra & reduit captif du tout, ainsi je sentois
les rigueurs de ses loix qui m’outrageoyent mortellement,
& toutesfois en les souffrant je les jugeois agreablement
plaisantes, & en ces delicieuses angoisses je souspirois abon-
damment: La parfaite Nymphe avec ses douceurs: ouvrant
le pourpre de sa belle bouche dont les accens sont de miel,
& voulant m’oster des iniques pensees qui m’affligeoyent;
& me retirer de la rustique crainte qui m’occupoit, me jettant un regard celeste,
m arraisonna ainsi de propos relevez de deliced’amour; Poliphile je vueil que vous
N iiij
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[52v] LIVRE PREMIER DE
sçachiés que le vray amour n’a point de respect aux choses exterieures: & pourtant
que vostre habit n’amoindrisse en rien vostre courage, qui (par adventure) est no-
ble, magnanime, & digne de veoir ces lieux saincts. Ostez toute fantasie de vostre
entendement, à celle fin que puissiés librement considerer les grans biens inex-
plicables appareillez à ceux que la Deesse Venus à choisis pour estre couronnez, &
qui vaillamment travaillent perseverans en son service, à fin d’acquerir sa bonne
grace. Apres qu’elle eut ainsi dit, nous cheminames assez bon pas, & en allant je di-
sois à part moy: O vaillant Perseus, tu eusses pour cette-cy plus hardiment com-
batu l’horrible monstre, que pour la belle Andromede. O Jason, si cette Nymphe,
t’eust esté offerte en mariage, je croy que pour son amour tu eusses exposé ton
corps à plus grand peril que ne fut celuy de conquester la toison d’or, & l’eusses à
bon droit estimee plus que tous les thresors du monde, voire y fust la Royne
Eleutherilide avec sa merveilleuse opulence. Je cheminois pas à pas avec elle, &
baissois aucunesfois les yeux pour voir ses pieds chaussez d’une semelle de cuyr
rouge, lyee au dessus du pied de rubens de fil d’or & de soye, garnis de perles Orien-
tales: & quelquefois advenoit que le vent esbranloit son vestement, descouvroit
ses jambes, qui sembloient composees d’escarlate, de laict, & de musq, meslez en-
semble. Et aussi ce furent les rets, decevans qui me prirent, & qui sont plus diffici-
les à resoudre que le neud Gordian qu’Alexandre coupa. Alors je me senty asservy
du tout, & fait esclave d’un desir enflambé, qui me faisoit souffrir plus de pointures
que n’endura dedans Carthage le courageux Rugulus, roulé dedans le tonneau
par dedans tout herissonné de clous. Je ne pouvois rafraischir mes esprits qui lan-
guissoient en cette ardeur, sinon de souspirs continuels & redoublez, disant tout
bas en ma pensée: O Poliphile, comment peux-tu laisser la ferme & inseparable
amour que tu as commencee avec ta chere Polia, pour servir un autre? Lors je
taschois à me deslier & departir de cette nouvelle fantasie: mais il ne m’estoit pas
possible: & ce qui plus estroittement m’y retenoit, estoit que cette Nymphe avoit
entierement toute la ressemblance, en stature, grace, figure, & belle façon de Po-
lia: bien que ce m’estoit un merveilleux tourment de penser qu’il me la faudroit
abandonner: car adonc les larmes me tomboient des yeux, & me sembloit chose
difficile & injuste, de desloger un ancien hoste, pour y recevoir un nouveau venu:
renoncer le premier Seigneur, pour obeyr à un estrange. Puis en me confortant je
disois, paravanture cette-cy est Polia, que je puis avoir trouvee suyvant les pro-
messes de la Royne Eleutherilide: mais elle ne se veut pas encores donner à co-
gnoistre: certes si je ne suis en grand’ erreur, c’est elle vrayement. Je faisois tous
ces discours en ma fantasie, & me persuadois qu’ainsi estoit, ayant tousjours le
coeur & l’entendement en la Nymphe, de sorte que ne pouvois ailleurs tourner
mes yeux, lesquels y avoyent avec eux attiré mes autres sens, & employez en la
mesme vacation, à quoy tous s’accordoient volontiers, consentans qu’a elle seule,
& non à autre je demandasse allegeance & soulagement de ma peine. Quand donc
nous eusmes cheminé quelque espace de temps, nous arrivasmes en un lieu estant
à costé droit de la plaine, où il y avoit plusieurs beaux arbres chargez de fruict &
de verdure, plantez par ordre tout à l’environ du pourpris. La s’arresta ma Nym-
phe, & moy aussi. Adonc nous vismes approcher une grande assemblee de jeunes
hommes sans barbe, ayans la perruque longue, crespe, & blonde environnee de
chapeaux de fleurs & herbes odorantes, qui venoient dansant avec une infinité de
filles & des plus belles, les uns & les autres vestus de riches habillemens de fine
soye de diverses sortes & couleurs, comme changeant, autres desguisees, aucuns
de cramoysi, autres de toilles de lin saffrannees, & tyssuës en façon de crespe, de toutes
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POLIPHILE. 53
toutes les especes que l’on pourroit penser, entremeslees de fil d’or, & enri-
chies de pierres precieuses au long des bords & lizieres. Plusieurs en y avoit
vestuës de chasubles & ornemens d’Eglise, & d’autres en habit de chasseurs.
La plus part des filles avoient les cheveux tressez, amoncellez en beaux entrelaz,
les autres départis en trois touppets, assemblez sur le derriere du collet, volletans
autour des espaules, & au long du dos, plusieurs enveloppez en belles & riches
coyffes, apparens seulement à l’entour du front, en petits annelets naturellement
entortillez, & sans artifice, qui leur donnoit une fort belle grace. De telles y en
estoit qui les avoient troussez en filets de perles, & riches rubens & cordons. Leurs
gorges estoient ornees de colliers & carquans de grand pris. A leurs oreilles pen-
doient bagues, joyaux, & affiquets. Leur front estoit environné de grosses perles.
Et à ces habits precieux se conformoit la beauté des personnes. Leurs seins se mon-
stroient descouverts jusques au milieu des mammelles: & sous leurs pieds avoient
des semelles antiques lyees à cordons d’or, passans entre le gros arteil & le doy se-
cond, environnans la cheville, & s’assemblans sur le col du pied, ou ils estoient
lassez avec quelque riche bague. Aucuns portoient des brodequins antiques, de-
puis le genouil jusques à la cheville, cordelez sur la jambe: autres des petites pan-
toufles & patins à oreillettes d’or, ou de soye de diverses couleurs & façons que je
n’avois jamais veuës. Plusieurs de ces filles avoient la teste & le front couverts
d’un crespe volant plus delié que toille d’araignee, au travers duquel leurs yeux re-
luysoient aussi clairs comme estoilles, dessous deux beaux petis sourcils voutez,
puis le nez traictif entre deux jouës pommellees, & vermeilles comme les mes-
mes pommes, avec deux fossettes riantes, & au milieu la petite bouche de couleur
de coral, avec les dents menuës & polies, qui sembloient argent de copelle. Au-
cunes portoient instrumens de musique si melodieux en leur son, qu’oncques tel-
le harmonie ne fut ouye: & passoient le temps ensemble en toute joye & soulas,
courant l’un apres l’autre, & s’entrecherissant amoureusement, à l’entour des qua-
tre chariots de Triomphe.


POLIPHILE VEIT LES QUATRE
chariots triomphans, accompagnez de grand
multitude de jeunesse.


CHAP. XIIII.


N UL n’est tant stupide qui voulust s’opiniastrer à croire ou
penser qu’il y eust quelque chose difficile à la Divinité. Aussi
certes il faut confesser qu’il n’y a rien qui ne soit possible aux
puissances celestes. Or outre les magnificences qui emplis-
sent 1’univers, il se pourra faire que quelqu’un remonstrant
un artifice excellent l’estimera par son admiration estre ou-
vrage supernaturel. Ce qui advient souvent pour des subjets
esquels l’art s’est efforcé de triompher comme nature a faict
és siens. Mais pourtant il ne les faut pas estimer outre leur merite: Car il n’est
industrie qui sans l’aide & inspiration divine puisse attaindre à quelque perfection,
parquoy quelque oeuvre que nous considerions, nous le devons tenir en tel conte
qu’encor qu’il nous soit incroyable & inusité, il est pourtant de la disposition de
Dieu qui conduit les entendemens comme il veut, ce que nous remarquons, à fin
O
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[53v] LIVRE PREMIER DE
que vous estimiez ces ouvrages tels que nous les deduisons.


Le chariot du premier Triomphe avoit les quatre rouës de fine esmeraude, &
le reste de Dyamant, resistant au feu, au fer, & à l’Emery & qui ne se peut briser si-
non comme les ignares pensent par sang de bouc tout chaut[sic], utile aux Magiciens,
le tout estoit entaillé de demytaille, & enchassé en or.


En la face du costé droict, estoit faicte une jeune Nymphe fille de Roy, assise
au milieu d’un pré, accompagnee de plusieurs pucelles de son aage, faisans des cha-
pellets de fleurs aux Toreaux qui la pasturoient, l’un desquels estant aupres d’elle,
se monstroit merveilleusement traictable, & privé.


En l’autre face estoit la mesme Nymphe, passant la mer sur le Toreau qu’elle
embrassoit: ainsi elle passoit l’humide surprise de beaucoup de timidité.


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POLIPHILE. 54

Au front du devant estoit la figure de Cupido, tirant ses fleches contre le ciel, &
à l’entour de luy une grande multitude d’hommes & de femmes qu’il avoit ble-
cez asprement. En celuy du derriere estoit le dieu Mars se complaignant devant le
throne de Jupiter ce que Cupido son fils luy avoit fausé[sic] de ses dards son hallecret,
nonobstant sa dure trempe: & ce grand seigneur Roy des Dieux, luy monstroit
(pour response) sa poitrine qui en estoit toute navree, tenant en sa main un tableau
ou y avoit escrit.


NEMO
NUL.


Le chariot estoit tout d’or, composé de deux quarrez ayans six pieds de long
trois de large, & autant de hauteur, compris ces corniches & moulures. Au dessus
y avoit un plan haut d’un pied & demy, large de deux & demy, & long de cinq &
demy, descendant en pente sur les moulures du premier. La pente estoit taillee à
escailles en pierres precieuses de couleurs differentes. A chacun des quatre coings
se rapportoit une corne d’abondance, pleine de fueilles, fleurs, & fruits de pierre-
rie, l’ouverture renversee sur la saillie du coing de la corniche du premier quarré:
le demourant couroit au long des arestes des coings cannellees en rond, & reve-
stues de fueilles de Pavot, tant que le graisle se renversoit en lymasson. Au dessous
de la moulure du dernier plan, aux coings du plinte ou quaré, au droit de la mou-
lure basse, estoit faict le pied d’une harpie quelque peu courbé & relevé en
demy-rond, finissant en fueillage de Persil, qui embrassoit le coing par les deux co-
stez. Au chariot n’y avoit point de lymons, mais en leur lieu sortoient de ce quar-
ré par dessous les pieds des Harpies, deux rouleaux en forme de crochets, ou les
traits estoient attachez. La moitié des rouës estoit jusques au moyeu couverte
d’un fueillage qui se departoit en deux, & sortoit d’une rose, par le milieu de la-
quelle passoit le bout de l’aisseau. Sur le plan de ce chariot gisoit un Toreau tout
blanc, armé de fleurs comme un boeuf de sacrifice. Dessus estoit assise une pucelle
Royale, toute espouvantee, qui l’embrassoit par le col, comme craignant de tom-
ber, vestuë d’une soye verte tissuë avec fil d’or, ceincte au dessous des mammelles.
O ij
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[54v] LIVRE PREMIER DE
d’un crespe qui voletoit à l’entour d’elle: tout son accoustrement enrichy de pier-
rerie, & avoit en son chef une couronne d’or. Le chariot estoit tiré par six Centau-
res de la race d’Ixion, avec fortes chaines d’or plattes, esquelles y avoit des cro-
chets, qui s’attachoient aux boucles pendantes à leur escharpes, & mises par tel ar-
tifice qu’ils tiroient tous six d’un pas esgal. Chacun de ces Centaures portoit une
Nymphe les espaules tournees l’une à l’encontre de l’autre, & les visages en dehors
tenant chacune certain instrument de Musique bien accordé. Leurs cheveux pen-
doyent sur le derriere, & estoient couronnees de chapeaux de fleurs: mais les deux
plus prochaines du chariot se monstroient vestues de fine soye azuree, de la pro-
pre couleur que sont les plumes du col d’un Pan. Les deux du milieu de cramoisi,
& les premieres de satin verd, avec la suitte des ornemens propres & commodes
à Nymphes. Leur chant estoit si doux, & leur son tant harmonieux, qu’il eust peu
retarder la mort, quelque hastive qu’elle eust esté. Les Centaures estoient couron-
nez de Dendroide, & les d’eux plus pres du chariot portoient chacun un vase anti-
que, tenans d’une main le pied du vase, & de l’autre le goulet. Les vases estoient de
Topase Arabique ayant couleur d’or bien luysante, aggreable à la Deesse Lucine,
& utile pour appaiser les ondes de la mer courroucee. Ils estoient faits presque en
fusees estroits devers le pied, larges par le milieu, puis le col long & gresle. Leur
hauteur estoit de deux pieds, & leur ouvrage singulier. Du dedans sortoit une fu-
mee si odorante, qu’il n’est possible l’exprimer. Les deux Centaures suyvans son-
noient de deux trompes, ausquelles pendoit un panonceau de soye deliee, & mes-
lee de fil d’or traict, attachee en trois lieux. Et les deux premiers faisoient melodieu-
sement bondir deux cornets antiques, accordant le tout par grande harmonie avec
les instrumens des Nymphes.



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POLIPHILE. 55

Les raits des rouës estoient faits en balustres, joints au moyeu, & leurs bouts or-
nez de pommeaux, respondans à la circonference. Le moyeu estoit de fin or, &
aussi le tour de la rouë, par ce que le métal ne peut estre consumé par feu, ny par
rouilleure, il est aussi le poison de vertu, & le mortel venin de paix. Ce chariot e-
stoit grandement honnoré & festoyé de ceux qui le suyvoient, dansans & se res-
jouyssans en grandes pompes solemnelles. Les Nymphes assises sur les Centau-
res chantoient en douce melodie, accordant à leurs instrumens, & celebrant l’oc-
casion de ce divin & somptueux mystere.

O iij
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[55v] LIVRE PREMIER DE

Le triomphe suyvant n’estoit de rien moins merveilleux: car le chariot avoit
les rouës, raiz, & moyeu d’Agathe noire, meslee de quelques veines blanches, plus
belle que celle de Pyrrhus, en laquelle nature avoit formé les neuf Muses & Apo-
lo droict au milieu, dansant & sonnant la lire. Le chariot estoit de la façon du pre-
cedent, mais les tables qui couvroient la moitié des rouës, estoient de Saphir Orien-
tal, tres-fort aymé de Cupido, quand il est porté en la main gauche. En la face droi-
te du plinthe quarré, estoit entaillee une Dame accouchee de deux beaux oeufs,
dedans la chambre Royale d’un Palais excellent, dont les matrones sembloient e-
stre esbahies, pource que l’un de ces oeufs sortoit une flamme de feu, & de l’autre
deux estoilles fort luysantes.


En l’autre face estoient figurez les parens de celle Dame, lesquels desirans
sçavoir que signifioit ce presage, presentoient les deux oeufs au temple d’Apolo
enquerans que ce pouvoit estre, & quelle en seroit l’issuë, ausquels ce grand Dieu
respondit.


UNI GRATUM MARE, ALTERUM GRATUM MARI.

C’est à dire.

La mer est agreable à l’un, & l’autre aggreable à la mer.


Et pour ceste responce obscure ils les feirent soigneusement garder.


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POLIPHILE 56

En l’autre face de devant estoit Cupido en aage d’enfance, volant en l’air, le-
quel on voyoit avec une fleche tranchante peindre contre le ciel toutes manieres
de bestes & oyseaux: dont il sembloit que les hommes estans en terre s’esbahis-
soient de la merveille.


En celle de derriere Jupiter commettoit en sa place un berger de subtil esprit
qui dormoit sur une fontaine, & vouloit ce Dieu qu’il jugeast du different surve-
nu entre trois Deesses, s’estant despouillees nues devant luy, & comment ce
berger seduict par Cupido donna sentence en faveur de Venus sa mere, luy adju-
geant la pomme d’or, comme à la plus belle & plus excellente à son gré.

O iiij
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[56v] LIVRE PREMIER DE

Ce chariot estoit tiré par six couples d’Elephans, plus beaux que ceux qui fu-
rent veus aux triomphes de Scipion l’Africain, du grand Pompee, & de Bacchus
apres qu’il eut vaincu les Indes. Les traits estoient de soye bleuë retorse avec fil
d’or & d’argent, en un cordon à quatre arrestes, ressemblant à un espy de bled. Les
poictrails des Elephans estoient de fin or, enrichy de pierrerie, ou il y avoit des
boucles par lesquelles les traicts passoient. Et sur chacun Elephant une pucelle,
comme au premier triomphe, avec plusieurs instrumens de Musique tous differens
aux premiers, mais accordez au mesme ton. Deux d’entre elles estoient vestues de
rouge, deux de jaune, & deux de violet. La housse ou couverture des Elephans
estoit de drap d’or, à broderie semee de perles, avec des colliers de grosses pierres
precieuses enfilees. Sur le front leur pendoit une pomme de perles Orientales, dont
la houppe estoit de soye de plusieurs couleurs, meslee parmy du fil d’or.

Tout
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POLIPHILE. 57

Tout au haut du chariot estoit un Cygne amoureusement accollé d’une belle
Nymphe fille de Theseus. Le Cygne avoit le bec en sa bouche, comme pour la
baiser: & couvroit de ses aisles ce qu’elle avoit de nud. La Dame estoit assise sur
deux quarreaux pleins de duvet, vestue de soye blanche tyssuë avec du fil d’or, se-
mee de pierrerie singuliere, sans qu’il y eust faute de chose qui peust servir à la
rendre plus belle.


Le tiers chariot avoit ses rouës de Chrysolythe Ethiopien, estincellé de paillet-
tes d’or: lequel est de telle nature, que si on le perce à travers, & que l’on l’enfile
d’un cordon d’un poil d’un Asne, il chasse les mauvais esprits, & à grande vertu
pour celuy qui le porte en la main gauche. Le quarré & les autres faces, estoient
de la mesme longueur & largeur que les premiers.


Les tables qui couvroient la moitié des rouës, estoient pareillement d’Helio-
trope verd, enchassé en bois de Cypres: & ainsi à puissance sur les estoilles, rend
invisible celuy qui le tient, & faict deviner les choses à venir, specialement quand
il est semé de gouttes sanguines.


En la face droicte estoit figuré un Roy dedans un temple, prosterné devant une
idole, & enquerant qu’elle chose aviendroit d’une seule fille qu’il avoit: à quoy luy
fut respondu, que par le fruict qui en naistroit, il seroit deboutté de son Royau-
me. Parquoy redoubtant cest oracle, il la feit emmurer en une grosse tour, ou elle
fut soigneusement gardee, à fin qu’homme n’en approchast: mais une nuict advint
qu’en son giron tomba une pluye en gouttes d’or, dont elle conceut un enfant.


P
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[57v] LIVRE PREMIER DE

En l’autre face estoit un jeune gentilhomme recevant un escu de crystal des
mains d’une Deesse: & comme il trencha la teste à une Dame fort hydeuse, puis
l’attacha sur son escu en signe de victoire: du sang de cette occise il s’engendra un
cheval volant, lequel frappa du pied sur le sommet d’une haute montagne, & en
feit saillir une fontaine miraculeuse.


Au front de devant estoit Cupido tirant une fleche d’or contre le ciel, dont il
pleuvoit des gouttes d’or. Et à l’entour de luy une multitude infinie de gens ble-
cez, esbahis de ceste pluye nouvelle. Au derriere l’on pouvoit veoir Venus gran-
dement courroucee, pource qu’elle avoit esté surprise avec un gendarme dans un
reths enchanté: & tenoit son fils par les aisles, arrachant ses plumes vollages, com-
me s’il eust esté occasion de sa prise: dont l’enfant se sembloit consommer tout en
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POLIPHILE. 58
larmes. Là survenoit un messager ayant aisles aux pieds, qui le delivroit des mains
de sa mere, Apres on voyoit le messager aislé presenter à Jupiter le petit Cupidon,
lequel il couvroit de son manteau, & luy disoit en langue Grecque.


ΣΥ ΜΟΙ ΓΑΥΚΥΣ ΤΕΚΑΙ ΠΙΚΡΟΣ.


C’est à dire.


Tu m’es doux & amer.

P ij
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[58v] LIVRE PREMIER DE

Ce chariot estoit tiré de six Licornes consacrees à Diane, ressemblantes à Cerfs
par la teste. Leurs colliers estoient de passemens de fil d’argent & de soye jaune,
ensemble les traits attachez à boucles d’or, avec les autres harnois & garnitures
necessaires. Chaque Licorne portoit une Nymphe vestuë de toille d’or bleuë, tys-
suë à fleurs & à fueillages. Chacune tenoit son instrument de musique, mais ils se
monstroient tous divers aux precedens. Sur le plan du chariot y avoit un siege de
Jaspe verd, enchassé en argent, estimé ayder aux femmes qui travaillent d’enfant,
& rendre la personne chaste, qui le porte sur soy. Le pied estoit taillé à six faces,
montant en poincte, & soustenant une coquille à demy platte, cannelee jusques à
son milieu: sur laquelle estoit assise une belle Nymphe vestuë pareillement de toil-
le d’or bleuë, & couronnee d’un diademe reluysant comme un autre Soleil, pour
estre aorné d’une infinité de pierres precieuses. Au giron de ceste Nymphe tom-
boit une pluye d’or, dont elle sembloit toute joyeuse.


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POLIPHILE. 59

Le quatriesme chariot estoit en tout & par tout semblable aux precedens, re-
servé que les rouës estoient d’Asbeste d’Arcadie, ainsi appellé pource que quand il
est une fois allumé, jamais on ne le peut esteindre. La table qui les couvroit, fut
d’Escarboucle reluysant en tenebres. En la face dextre estoit figuree une Damoy-
selle enceincte, à laquelle Jupiter apparoissoit en sa divinité, & en la forme qu’il
est accoustumé de converser avec la Deesse Juno sa femme, à sçavoir en feu, foul-
dres, & tonnerres: tellement que la Dame qui de ce l’avoit requis à grande instan-
ce, en estoit arse, & convertie en cendre, mais non pas son petit enfant.

P iij
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[59v] LIVRE PREMIER DE

En la seconde Jupiter bailloit cette petite creature à un jeune homme ayant
aisles aux pieds, & enun sceptre entortillé de deux serpens, qui le portoit en une ca-
verne, & le bailloit à quelques Nymphes pour le nourrir.


Au quarré de devant estoit Cupido accompagné d’une grand’ multitude d’hom-
mes & femmes par luy navrez cruellement: lesquels sembloient s’esmerveiller
de ce que par avoir tiré sa fleche contre le ciel, il en avoit faict descendre Jupiter
en sa majesté pour le plaisir d’une jeune fille mortelle.


Au pan de derriere estoit encores Jupiter seant au tribunal divin, & devant luy
Cupido blessé qui avoit faict convenir sa mere, l’accusant d’avoir esté occasion que
luy mesmes s’estoit navré de l’amour d’une tresbelle Nymphe, laquelle l’avoit
bruslé en la jambe de l’estincelle d’une lampe, & la presente assistoit la Nymphe
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POLIPHILE. 60
accusee, tenant encores la lampe en la main: & Jupiter en riant disoit à Cupido,


Perfer scintillam, qui caelum accendis, & omnes.

C’est à dire,


Endure une estincelle toy qui brusles le Ciel, & tous.


Le chariot suyvant estoit tiré par six Tigres mouchetez de taches rousses, atta-
chez à des rameaux de Vigne: garnis de moissines de Raisins, qui servoient d’armes
offensives: & cheminoient tout le petit pas. Au milieu du plan de dessus y avoit
une base d’or d’un pied & quatre doits en diametre, & de trois palmes en hauteur,
c’est à sçavoir un palme au plinthe rond ou bozel, demy palme à l’eschine, & à son
petit quarré, & le demourant departy au trochyle ou nasselle, à la gueule renver-
see, & au bozel d’enhaut, enrichis de leurs petits quarrez. Le plan de ceste base
estoit un peu ravallé & creux, pour faire place à quatre queuës d’aigles qui repo-
soient dessus le bord, faits de pierre AEtite persane. Ils avoient le dos tourné l’un
contre l’autre, & assembloient leurs aisles en pointe, dont ils soustenoient un vase
antique de Jacinthe Ethiopien, diversifié de veines d’Esmeraude, & plusieurs au-
tres pierres precieuses. Sa hauteur estoit de deux pieds & demy, son diametre d’un
& demy au droit de sa grosseur. Sa rondeur portoit trois diametres, & un peu plus.
Le pied sailloit quatre poulces au dessus des aisles d’iceux Aigles. Au plus large de
sa grosseur il estoit environné d’une frize de la largeur d’un palme: de laquelle
jusques au commencement d’un autre vase à Gargoule, joinct au premier, y avoit
un autre palme. Ce dernier vase avoit un pied de hauteur, & commençoit à s’eslar-
gir par le dessus environ d’un bon palme & demy: lequel demy palme estoit em-
ployé en une petite frize, faicte à fleurs & fueillages de demybosse, percee à jour
& quasi hors de leurs fons espargnez de la mesme pierre. Le diametre du vase en sa
grosseur avoit deux palmes & demy, & estoit god ronnégoderonné au dessous de la frise à
goderons estroits devers le fons, & larges par le haut. Le col avoit en longueur de-
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[60v] LIVRE PREMIER DE
puis la frize jusques à la bouche, deux palmes & demy, faisans le total de la hauteur
du pied du vase, avec le palme & demy estant au dessous de la frize faicte à gode-
rons tournans en façon de lys. Le bord de la bouche estoit plat, garny de moulures,
gueule, doucine, eschine, & autres: si estoient bien les lisieres des frises. En celle de
la Gargoule en la moulure de dessous, estoient soudez des demy annelets en tra-
vers à chacun des costez, que deux Lézards mordoient, faits de la vaine d’Esmerau-
de: & avoient les quatre pieds sur le couvercle du grand vase qui soustenoit la Gar-
goule: & estoit joinct à la frize, en forme de doucine, ou gueule renversee, taillee à
escailles, de la mesme Jacinthe: & avoit un palme de haut, Les queuës des Lézards
qui estoient couchez sur le ventre le long de ce couvercle, estoient entortillees
pour faire des anneaux sur la moulure de la frize, un autre au dessous, qui servoient
d’anses. Le bas finissoit en un fueillage, qui entroit demy pied dedans la frize de
chacun costé, & estoit quasi tout de bosse, tellement que l’on pouvoit aysement
veoir le fons de Jacynthe. Par ainsi ce fueillage occupoit deux pieds de la rondeur
du vase. Reste à voir l’espace qui demouroit en la frize. Entre les deux fueillages
contenant un pied & demy de long, à chacun des costez estoient certaines sculptu-
res: premierement le ventre de ce vase, estoit couvert d’une vigne, laquelle avoit
des souches, les brocs & le serment espargnez d’une veine de Topase, les fueilles
d’Esmeraude, & les raisins d’Amethyste, sur un fons de Jacinthe, si rond & si poly,
qu’on eust jugé qu’il avoit esté fait au tour: car il sembloit que les fueilles en feus-
sent separees de la grosseur d’un pouce: & tant furent vivement contrefaictes,
qu’elles sembloient proprement naturelles. La frize qui environnoit le vase estoit
ainsi, spaceespace vuide laissé entre deux fueillages, contenoit de chacun costé un pied &
demy, & là estoient entaillees deux belles histoires, c’est à sçavoir en la face de de-
vant, Jupiter tout debout sur un autel de Saphir, tenant en sa main dextre une es-
pee tranchante de Chrysolythe, reluysante comme l’or: & de l’autre un foudre
estincellant, faict de Rubis flamboyans à merveilles; Devant luy estoit une dance
de sept Nymphes vestues de blanc en façon de Religieuses, chantans (comme il
sembloit) par une resjouyssance devote & saincte: puis estoient converties en ar-
bres verds, ornez de fleurs asurees: & s’enclinoient tres-humblement devant ce
grand Dieu. Elles n’estoient pas toutes entierement transformees, mais les unes
plus, les autres moins: toutesfois la derniere estoit ja toute en arbre, excepté le vi-
sage. La seconde n’avoit sa transmutation que depuis la ceinture en bas: & ainsi
consequemment les autres. Ce neantmoins toutes monstroient quelque signe de
transformation en la teste.

En
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POLIPHILE. 61

En l’autre costé estoit taillé un jeune dieu grasset, ressemblant de visage à une fil-
le, couronné de deux Couleuvres, l’une blanche, & l’autre noire, si bien contrefai-
ctes, qu’on les eust prises pour naturelles. Il se seoit sous une treille couverte d’un
sep de Vigne, ou montoient des petits enfans pour la vendanger, & puis appor-
toient leurs paniers pleins de raisins devant ce jeune dieu, qui les recevoit en riant.
Aucuns souloient la vendange, d’autres demouroient sans rien faire, fors qu’ils
battoient un tabourin, & chantoient sans accord. Plusieurs gisoient en terre, cou-
chez à l’envers, endormis d’avoir entonné le vin, & beu en la Sibille du pressoir. Et
combien que les figures feussent fort petites, si estoient elles faictes à leur propor-
tion & mesure si parfaictement, qu’il n’y avoit que redire: & y avoit l’ouvrier ap-
pliqué les pierres precieuses selon les couleurs, par merveilleuse dexterité con-
joincte à industrie & grande intelligence.

Q
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[61v] LIVRE PREMIER DE

Du vaisseau yssoit une Vigne d’or, tres-abondante en fueilles, chargee de rai-
sins faits d’Amethiste Oriental, & les fueilles de Silenite de Perse, qui ne peut estre
entamé par la lime, & plaist à Cupido, pourautant qu’il maintient en santé, celuy
qui le porte sur soy. Elle servoit & de treille & d’ombrage à tout le chariot, qui a-
voit à chacun coing un chandelier assis sur trois pieds de Coral, singulierement
profitable aux laboureurs, à raison qu’il dechasse Tonnoirres, Foudres, Tempe-
stes, Tourbillons, & autres mauvais vents. Le pillier de l’un estoit de Ceraune de
Portugal, de couleur celeste, amy des Tempestes, & fort aymé de la Deesse Diane.
Il estoit faict en balustres, assemblez avec pommettes & autres ornemens de fin
or, en ouvrage de fil. L’autre de pierre Onyce noire, tachee de gouttes vermeilles
qui à odeur d’Encens quand elle est frottee. Le troisiesme de Medee, de couleur
d’or obscure. Le dernier de Nebride precieuse, de couleur noire, blanche & verde
toutes meslees ensemble, & sacrees à ce dieu Bacchus. Ils avoient chacun deux
pieds de hauteur, & sur la poincte une escuelle platte, ou continuellement ardoit
une flamme de feu, qui ne se pouvoit estaindre.


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POLIPHILE. 62

A l’entour du chariot estoient les Nymphes Mainades, Mimallodines, Lenees,
Thyades, Faunes, Satyres, Tityres: & autres brayans ce mot Evoe Bacchus, en voix
confuses, & mal formees. La plus grand’ part des personnes suyvant ce triomphe,
estoit nuë, & l’autre vestuë de peaux de Daims & fans de Biche, leurs cheveux pen-
dans & espars sur leurs espaules. Il y en avoient qui sonnoient de tabourins & cha-
lumeaux, celebrant & solemnisant les sainctes Orgies Bacchanales.


Aucunes estoient ceinctes & couronnees de Rameaux de Pin, Cypres, & au-
tres semblables: & si sautelloient ou dansoient ne plus ne moins comme aux jeux
Trieteriques. Apres elles venoit le vieillard Silenus, monté sur son Asne, & un
Bouc de poil herissé, que l’on menoit en procession pour faire sacrifice. Puis entre
les derniers se monstroit une femme marchant furieusement, qui portoit sur sa
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[62v] LIVRE PREMIER DE
teste un Van à vanner les risees, les cris, & les chants (ou plustost hurlemens) de
cette compagnie: qui estoient tels, que l’on n’y pouvoit entendre l’un l’autre.


POLIA ENCORES INCOGNUE A POLIPHILE,
luy monstre les jeunes hommes & les filles qui aymerent jadis, & en pareil
furent aymees des Dieux: puis luy feit veoir les Poëtes chantans
leurs poësies immortelles.


CHAP. XV.


E NTRE tous les bien-disans, il n’y auroit pas moyen de
trouver eloquence si prompte, & si faconde qui feust suffi-
sante à specifier distinctement tous ses divins secrets &
mysteres, donner à entendre par quelle providence ils sont
conduits, ny pareillement exprimer la gloire, felicité, &
beatitude affluente en ces quatre triomphes, accompagnez
de beaux jeunes hommes, & Nymphes gracieuses, plus
prudentes en toutes choses, que leur jeune aage ne portoit.
Ces belles passoient le temps joyeusement avec leurs amis
estans en la fleur de leur premiere jeunesse: tellement qu’aucuns estoient encores
sans barbe, les autres ne monstroient que le petit poil follet ressemblant à cotton
deslié. Plusieurs des Nymphes avoient leurs flambeaux allumez, qu’il faisoit mer-
veilleusement bon veoir. Il y en avoit un grand nombre de vestues de chappes, cha-
subles, & ornemens de religion. Quelques autres portoient des lances ou pen-
doyent certains trophees ou despouilles antiques: & cheminoient pesle mesle en
trouppe, ainsi que chacun se trouvoit. Le bruit, le cry, les voix des personnages, &
le son des instrumens, hautsbois, cors, trompes, buccines, & chalemies, estoient si
grans qu’il sembloit que l’air se deust fendre. En ce lieu de felicité vivoient les
bien-heureux en tout soulas & plaisir, glorifians les dieux, & suyvant les triomphes,
parmy les beaux champs diaprez de verdure, & de fleurs de toutes couleurs, odeurs,
& saveurs qu’il est possible imaginer, plus aromatisantes que toutes les sortes d’es-
pices, que nature sçauroit produire, voire (certes) plus belles que nulle peincture:
& sans jamais estre seichees du Soleil: car tousjours y est le printemps sans varier,
le jour sans passer, & la saison trenquille & temperee: Aussi tout y croist sans la-
beur, & s’y engendre par la bonté de la terre, au moyen de la benignité de l’air: &
demeurent les fruicts, les herbes & les fleurs, incessamment en leur perfection
de bonté, beauté, odeur & verdure sans flestrir ny secher en aucune maniere. Ja-
mais n’y a douleur ny maladie, dueil, soucy, melancholie, fascherie ny desplaisir.
C’est l’habitation de perfecte beatitude, deputee pour ceux qui servent les dieux
à leur contentement. Là estoit la belle Calysto d’Arcadie, fille de Lycaon. Antio-
pe fille de Nycteus, femme de Lycus, & mere d’Amphion le musicien. Asterie fille
de Ceus le Titan. Alcmena avec ses deux maris, l’un vray, & l’autre supposé. Puis la
belle Erigoné, qui avoit son giron plein de raisins. Helles y estoit encores montee
sur le mouton à la toyson d’or. L’on y pouvoit veoir Eurydice que le serpent mor-
doit au tallon. Phylira fille du vieil OcceanOcean, & femme de Chiron le Centaure y
tenoit un rang honnorable. Apres marcheoit la Deesse Ceres couronnee d’espis
de bled, montee sur le serpent de Triptolemus. La belle Nymphe Lara y estoit ac-
compagnee de Mercure sur la rive du Tybre tant renommé, aussi estoit Juturne
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POLIPHILE. 63
soeur du preux Turnus: & presque une infinité d’autres, qui seroient trop longues
à racompter. J’estois grandement estonné voyant tant de gens assemblez à l’entour
de ces saincts triomphes, & ne sçavois qu’ils pouvoient estre pour ne les avoir ja-
mais veuz. Adonc ma guyde appercevant mon imbecillité, sans luy demander que
c’estoit, me va dire. Voyez-vous cette Deesse (en la monstrant de bonne grace) elle
à autrefois esté mortelle, mais sa condition fut muee pour avoir aymé Jupiter.
Cette autre là fut une telle: & tels Dieux furent ravis de son amour, & ainsi pour-
suyvant le catalogue, elle me declaroit leurs noms, leurs races, & origines anti-
ques. Apres me monstra une grande assemblee de filles, conduictes par trois ma-
trones, marchans devant toute la compagnie: & me dict aucunement troublee, &
changee en visage. Mon Poliphile, je vueil bien que vous sçachez que nulle de
celles qui sont nees en la terre, ne peut entrer ceans sans avoir son brandon allu-
mé par ardant amour, & violant travail, comme vous me le voyez porter. Encores
faut-il que ce soit par le moyen & addresse de ces trois matrones. Puis dit en sous-
pirant: Il me conviendra pour vostre amour offrir & esteindre le mien dedans le
sainct temple. Cette parolle me penetra le coeur: tant le plaisir eut de force, quand
je m’ouy appeller sien, car par ce mot elle me donna soupçon que c’estoit ma de-
siree Polia: & (à la verité) tel fut mon ayse, que l’ame qui me fait mouvoir, fut sur le
poinct d’abandonner mon corps, & se retirer dans le sien: dequoy la couleur de
mon visage m’accusa, joincte à un souspir bas & ardant que j’en jettay bon gré mau-
gré: mais quand elle s’en apperçeut promptement changea de propos, me disant.
Or combien il y en a au monde qui voudroient seulement entrevoir ce qui vous
est permis de contempler à pleine veuë. PourautautPour autant eslevez vostre esprit, & regar-
dez ces autres Damoyselles qui vont pair à pair avec leurs amis, chantant en beaux
vers les felicitez de leurs triomphes. Ces premieres sont les neuf Muses, & Apolo,
qui va devant, suyvy d’une belle Damoyselle Napolitaine appellee eria, coron-
nee de Laurier verdoyant. Aupres d’elle est une fille belle par excellence, nom-
mee Melanthie, l’habillement, & le langage, me feirent cognoistre qu’elle estoit
Grecque. Cette la portoit une lampe ardante, qui esclairoit à toutes celles qui la
suyvoient. Son chant & sa voix estoit trop plus amoureux que d’aucune autre de la
trouppe. Apres ma guyde me monstra Pierus, & ses filles, qui tant furent savantes.
Puis Lycoris, avec une Dame qui chantoit la guerre d’entre deux freres de The-
bes. Toutes avoient des instrumens de Musique, dont elles faisoient merveilles de
sonner. Au second triomphe estoient la noble Corinna, Delia & Neera, avec plu-
sieurs autres Musiciennes amoureuses: & parmy elles Crocale la Sicilienne. Au
tiers triomphe je vey Quintilia, Cynthia & autres, proferantes des vers assez me-
lodieux. Et là se trouvoit Lesbia plorant encores son passereau. Au quatriesme ou
jouoit Lyde, Cloé, Tiburte, & Pyrrha. Puis entre les Mainades estoit une jolie Da-
moyselle chantant pour son amy Phaon. Et au derriere deux Dames, l’une bien pa-
ree de blanc, & l’autre vestuë de verd: toutes lesquelles solemnisoient cette feste,
chantans à l’entour des Triomphes, portant couronnes de Laurier & de Myrthe,
avec diverses autres herbes, fleurs & rameaux, sans fin, sans travail, sans ennuy, &
sans se lasser, assouvies en contentement, jouyssantes par fruition eternelle des vi-
sions divines, & perpetuellement habitantes en ce Royaume bien-heureux.
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[63v] LIVRE PREMIER DE


APRES QUE LA DAMOYSELLE EUT DECLARE
à Poliphile le mystere des triomphes, & les douces amours des dieux, elle l’ad-
monnesta d’aller plus avant: ce qu’il fit: & y veit plusieurs jeunes Nym-
phes passant le temps tout le long d’un ruisseau avec leurs fideles
amis. Puis il se trouva espris de l’amour de la
Damoyselle sa guide.


CHAP. XVI.


S UR tout j’estimerois non seulement heureux, mais au de là
de la beatitude celuy auquel par grace speciale, seroit per-
mis de voir sans fin ces pompes divines, & triomphes glo-
rieux, decorez de tant de Nymphes & Deesses pleines de
beauté nompareille, ayant entr’elles amitié cordialle, & con-
versation familiere: mais encores seroit-ce plus s’il estoit
conduict par une pucelle autant exquise que ma guide: car à
mon jugement c’est l’une des principales parties de la vraye
beatitude. Pensant à cela je demeuray quelque espace de temps hors de moy, &
tout esmerveillé: parquoy ma belle me tira par la main, disant: Passons outre, à
quoy j’obey de bien bon coeur. Nous prismes un chemin autant joly qu’on pour-
roit souhaitter, s’estendant au long de plusieurs belles fontaines qui faisoient un
ruisseau clair comme argent bruny, bordé de fleurs & de verdure principalement
de Souchet de Glayeul, & de Lis blancs, rouges & jaunes, avec de belle balsamite.
Là se miroit l’imprudent Narcissus fils de Liriope, amoureux de soy-mesme. Tout
ce pourpris estoit environné de beaux costaux peuplez d’arbres fruictiers comme
Lauriers, Pins, Myrtes, & Lentisques, au long desquels couloit ceste eau plaisante
qui avoit le fons pavé de beau sable rouge. Toutesfois en aucuns lieux y croissoit
le Cresson, & autres herbes aquatiques. Là estoient plusieurs jeunes Nymphes,
belles & de bonne grace, accompagnees d’autant d’hommes de leur aage, passans
le temps joyeusement ensemble. Aucunes qui avoient haussé leurs vestemens de
soye, & amoncellez sur leurs bras, couroient par dedans ce ruisseau, tellement qu’el-
les faisoient voir la belle disposition & profil de leurs personnes, ayant les jambes
descouvertes jusques aux genoux, & les pieds en l’eau jusques à la cheville. Qui me
fit sentir en mon secret, que telle chose a puissance d’assubjectir à l’amour d’un hom-
me du tout inhabile & inutile à son service. Là ou estoit l’eau plus tranquille, &
ou elle avoit moins de cours, vous eussiez veu toute leur figure aussi parfaictement
exprimee que dedans la glace d’un mirouër. Et quand elles alloient amont contre
le coulant de ce ruisseau, l’eau s’eslevoit contre leurs jambes faisant un petit mur-
mure, comme si elle eust esté courroucee de les rencontrer. Les unes couroient
apres les Cygnes, & s’entrejectoient de l’eau avec leurs mains. Les autres estoient
assises sur la rive, & faisoient des bouquets de flettes qu’elles donnoient à leurs a-
mis, avec les dependances accoustumees, qui sont les gracieux baisers, lesquels n’y
estoient espargnez, ains liberalement & prodigalement octroyez, plus joincts &
plus estroict serrez que ne sont les coquiles[sic] des Huistres. Ce nonobstant & com-
bien quils fussent doucement donnez & receuz, si pouvoit-on veoir apres le de-
part, l’impression & marque de leurs dents au col, aux jouës, aux levres ou au men-
ton, sans violence, ny aucune douleur. Certains estoient estendus aux pieds des
Saules & Aulnes à l’ombre, contre les racines desquels l’eau se venoit heurter en
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POLIPHILE. 64
murmurant: & là se reposoient en tout plaisir, voyant les beaux seins de leurs
Dames qui donnoyent aux yeux pasture plus agreable & desiree, que ne sont à Cu-
pido les larmes de ses bons serviteurs. Aucunes chantoient chansons d’amours, à
voix debiles & tremblantes, brisees de petits souspirs, & remplies de doux accens
assez fors pour faire amollir & entr’ouvrir un coeur de pierre. Quelques autres
estoient couchez aux girons de leurs belles Nymphes, ausquelles ils faisoient des
plus plaisans comptes, dont ils se pouvoient adviser: & elles en recompense met-
toient des chappellets, ou lyoient des bouquets à leurs cheveux. De telles en y a-
voit qui faisant semblant d’estre courroucees, refusoient de s’approcher, &
fuyoient ou bien feignoient, de chasser leurs serviteurs & leur donner congé, mon-
strant d’avoir à desplaisir, ce qu’elles desiroient tres-ardamment: & par ainsi ces
belles couples alloient courant l’une apres l’autre à grans cris, & plaisantes risees.
En ces entrefaictes les cheveux des Dames voletoient en l’air, reluysans comme
le fil d’or: puis quand les personnages s’estoient atteints, incontinent se baissoyent
contre terre pour emplir leurs mains d’herbe & de fleurs, & se les entrejecter. La
recompence de ce travail estoit un baiser reciproque. Apres ils s’entredonnoient
de petits souflets ou sur la jouë, ou par derriere, en fuyant avec les plus estranges &
nouvelles escarmouches, qu’Amour sçeut onques inventer, sans toutesfois faire
acte qui desrogeast à la grace d’une honneste fille. Mais tousjours contenance & ge-
ste tel, que les regardans n’en pouvoient aucunement estre offensez. Helas qui se-
roit donc le coeur si froit[sic], & tant gelé, qui ne s’enflammeroit voyant si delectables
effects d’amour egal? Je pense veritablement que la chaste Diane y eust esté tout
soudain embrasee: & oserois quasi dire que les ames des felons envieux n’endurent
plus grand mal en ce monde, que celuy qui leur est cause de l’ennuy qu’elles ont
voyant la felicité de ceste heureuse compagnie, qui vit sans peine & sans soucy,
menant joye perpetuelle, contente du present, non assouvie en desirant l’avenir,
ains estimant tousjours chose nouvelle ce qui est sousmis à leurs yeux, & dont ils
ne sont jamais las. Les miens (certes) recevoient une douceur si grande seulement
de les contempler, que mon coeur participant en ces delices, fut sur le poinct de
me laisser pour aller en ceste beatitude requerir sa part de ces benefices d’Amour.
Et si l’imagination eust peu causer l’effect, je feusse (sans doubte) demouré lors sans
ame. Aucunesfois je pensois que ce feust enchantement, ou je cuidois estre arrivé
en quelque pays de Fees, puis il me souvenoit des oignemens de Circé, des her-
bes de Medee, du chant Magicien de Byrrene, & de l’infernal murmure de Pam-
phile: car je sçavois bien que les yeux corporels ne peuvent rien veoir outre l’hu-
manité: & qu’un corps mortel fait de terre, lourd, vil, pesant & tenebreux ne pour
roit estre au lieu ou reposent les immortels. Ces choses pensois-je en moy-mes-
me: toutesfois apres avoir laissé toutes ces resveries, & venant à rememorer les
merveilleuses choses que j’avois manifestement veuës & apperceuës, je cogneu
que ce n’estoient point illusions ny fallaces de Magie, ains veritez imparfaictement
comprises de mon sens: qui me feit retourner à contempler la beauté de ma guy-
de, & y appliquer toute la puissance de mon esprit, lequel souffroit une peine trop
griefve, pour ne luy oser demander si elle estoit ma Polia, ou non: consideré qu’el-
le n’agueres m’en avoit donné quelque cognoissance douteuse. Or craignois-je de
l’offenser pour peu de chose, pour autant que je luy estois inferieur en toutes par-
ties & qualitez, voire presque indigne qu’elle parlast à moy. Ce neantmoins la pa-
role m’estoit plusieurs fois venuë jusques sur le bout de la langue, & je l’avois tous-
jours supprimee, estant perplex & incertain outre mesure de ce que j’avois lors à
faire: dont je me trouvois plus estonné que Sosia quand il rencontra le Dieu Mer-
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[64v] LIVRE PREMIER DE
cure lequel avoit pris sa propre forme, d’autant qu’il ne pouvoit juger s’il estoit
ou luy, ou un autre. Voyla comment j’estois assailly de pensees, & disois a par moyà part moy.
Pour avoir place en ce paradis terrestre, je serois content de m’avanturer à toutes
entreprises, pour hautes & difficiles qu’elles peussent estre. Nul travail me sem-
bleroit moleste. Je mettrois ma vie à tous hazards. Je ne craindrois peril de mer
ny de rerre. Je serois content d’entrer en la caverne du cruel Polyphemus, loger
en la maison de Calypso, servir plus longuement que Jacob, m’offrir à l’avanture
de Hippomanes contre Atalanta, & endurer toutes peines, labeurs & dangers ex-
tremes, redoubtez & fuis de tout le monde: pourautant que ou l’Amour domine,
peur & peine n’ont point de lieu. Toutes choses ferois-je volontiers pour acque-
rir un si grand bien, & demourer en ce lieu de felicité, abondant & comblé de
toutes delices parfaictes, & principalement pour parvenir à la grace de cette Nym-
phe, laquelle est sans comparaison plus belle que Helene la Grecque, voire (certes)
que toutes les autres renommees de grand beauté. Helas, ma vie & ma mort sont
du tout en sa puissance. Mais s’il semble aux dieux que je soye indigne de son ami-
tié, je requiers pour le moins qu’il me soit permis de la pouvoir contempler &
servir à tout jamais. Puis je redoublois, O Poliphile, si le grand travail te destour-
ne, le guerdon t’y semont & convie, mesmes si les perils t’espouvantent, bon es-
poir te doit enhardir. Par ce moyen je m’asseurois, disant derechef en voix non en-
tenduë: O grandgrands dieux de lassus, & vous souveraines Deesses, si ceste Nymphe
dont je voy la presence, est Polia de moy tant desiree, laquelle je porte empraincte
dedans le profond de mon coeur, & l’ay portee depuis les premiers ans de ma jeu-
nesse, je suis content & satisfaict: tant seulement je supplie qu’il vous plaise la con-
traindre de se chauffer au feu ou je me brusle, & faire que tous deux soyons liez
d’un lien indissoluble, ou bien me remettez en liberté: car je ne puis plus dissimu-
ler le tourment que j’endure, ne couvrir le brasier qui me consomme. J’ay grand
plaisir en ma tristesse, & suis en peine sans pener. La flamme qui me diminue, me
nourrit & le vivre me faict mourir. En vivant je ne gouste la vie, en mourant je ne
sens pas la mort, ains je suis comme un glaçon mis au milieu d’une fournaise ar-
dante. Helas cet amour m’est un plus pesant faix que l’Isle d’Inarime au geant Ti-
phoeus. Je m’y trouve plus esgaré que dedans un grand Labyrinthe: voire (à bien di-
re) plus pressé qu’onques ne fut Acteon par ses chiens, & tant que je ne puis co-
gnoistre en quelle part du monde je suis, sinon devant les yeux de cette Damoyselle
qui me tient: & ne m’en puis garantir pour fuyr ny pour resister. Helas au moins
quelle eust plaisir du mal que j’endure pour elle, ce me seroit une espece d’alle-
gement. En proferant telles paroles, les larmes me tomboient des yeux, & appel-
lois la mort, tout bas, de peur que je ne fusse ouy, & déliberay plusieurs fois de
m’escrier par une grande plainte. O noble Nymphe ma seule esperance, prenez
desormais pitié de moy: car je suis en termes de mourir. Puis tout à coup je blas-
mois ce conseil comme leger & inutile, disant: Pourquoy varies-tu: o inconstant,
& peu ferme? Le mourir pour amour, te fera plus honnorable que la vie. Adonc,
en changeant de propos. Paravanture (disois-je) que c’est quelque Deesse à la-
quelle je me dois addresser. Certes Syringa d’Arcadie n’eust jamais esté transfor-
mee en roseau sur les rives du fleuve Labdon, si elle ne se feust abstenue de parler
indiscrettement en la presence des Deesses. Semblablement Echo ne seroit con-
vertie en la queuë des voix, si elle eust honnorablement recité son affaire. A cette
cause, combien que les dieux soyent de leur propre naturel tous enclins à miseri-
corde, un tel contemnement & audace temeraire les pourroit irriter à une cruelle
vengeance. Qu’il soit vray, les compagnons du sage Ulysses ne feussent periz en la mer
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POLIPHILE. 65
mer, s’ils n’eussent comme sacrileges desrobé le bestail d’Apollo. Orion eust evité
l’ire des dieux, s’il ne se fust ingeré de faire violence à la chaste Diane. Et Phaethon
fils de phoebusPhoebus fut par sa presumption precipité du ciel à bas. Ainsi donc si par im-
prudence je faisois quelque acte indecent envers cette Nymphe tant exquise, il
me pourroit advenir le semblable, & (peut estre) pis. Ce discours me feit oublier
toutes mes folles entreprises, si que je me trouvay en grand repos, & me remey
a contempler la bonne grace, & l’excellence de la Damoyselle, qui me consola
grandement, de maniere que je passay toutes ces fascheuses pensees, & cessay de
souspirer, laissant l’esperance flatteuse, qui est la pasture ordinaire dequoy vivent
les amans meslee bien souvent d’un breuvage de larmes & me miray en cette beau-
té divine, content & satisfaict d’en avoir la seule fruition par la veuë.


LA NYMPHE CONDUIT POLIPHILE EN
plusieurs autres lieux; & luy faict venir le triomphe de Vertumnus & Pomona.
Puis le meine en un temple sumptueux, & par l’exhortation de la Prieuse, la
Nymphe y esteindit son flambeau en tres-grande ceremonie, se don-
nant à cognoistre à Poliphile, & declarant qu’elle estoit sa
Polia: les sacrifices qui s’y feirent.


CHAP. XVII.


E STANT dominé par le pouvoir celeste, je ne pouvois plus
resister aux traicts de l’archer divin qui me pressoit par les
yeux de cette parfaicte Nymphe, qui ayant toute puissance
sur moy, me prit par la main voulant me mener plus outre
vers un rivage qui estoit sur le bord de ceste vallee, ou finis-
soient les costaux & montagnettes dont le lieu estoit clos &
environné. Aussi nous cheminasmes entre des beaux rangs
d’arbres Orangiers, Palmiers, Pistaches, Pins, Pommiers,
Lauriers, Chesnes, Houx, Buys, Jenevriers, Myrtes, Fresnes, Noysilliers, Lentis-
ques, Cormiers, Amandiers, Meuriers, Cerisiers, & autres infinis, qui n’estoient
espois, ny obscurs, mais plantez par egales distances à la ligne, & verdoyans com-
me au printemps. De la nous entrasmes en un lieu faict à parquets en quarré, sepa-
rez de chemins & allees assez larges, croysez par carrefours bien ordonnez. Les par-
quets clos de Jenevres, Buys, & Myrtes, drus & serrez en façon de muraille. Le de-
dans estoit en pré, semé de toutes manieres de fleurs. Parmy la closture des par-
quets y avoit des Palmiers tous chargez de leur fruict, plantez aussi par interval-
les, entremeslez d’Orangiers, Citronniers, Grenadiers, & Pystaches.

R
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[65v] LIVRE PREMIER DE

Au dedans de ces prez se trouvoit une multitude infinie de peuple champestre,
tel que je n’avois accoustumé de voir. Il me sembla vestu rustiquement, de peaux
de Deims, Chevreulx, Onces, & Leopards. Certains estoient accoustrez de fueil-
les de Bardane. Psilopate, Mixe, ou Sebesten, ensemble de la grand Farfuge. Leurs
brodequins estoient de Parelle, & d’Ozeille, bordez de fleurs, pour autant qu’ils
solemnisoient une feste avec les Nymphes Hamadryades, à l’entour de Vertum-
nus, qui avoit un chapeau de Roses, & son giron plein de fleurettes. Aupres de luy
estoit sa Pomona, couronnee de fruictage, les cheveux pendans sur les espaules:
tous deux assis en un chariot de triomphe, tiré à traits de rameaux & fueillages,
par quatre grans Faunes cornus. A leurs pieds y avoit une Chantepleure: & Po-
mona tenoit en sa main une corne d’abondance, pleine de fueilles & de fruits. Au
devant du chariot alloit deux belles Nymphes port’enseignes, l’une ayant en sa
devise des fers de charrue, marres, hoyaux, faux, faucilles, fleaux, pelles, & autres
instrumens de labeur, tous pendans au bout d’une lance. Et un tableau ou estoit
escrit.


INTEGERRIMAM CORPORUM VALETUDINEM, ET
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POLIPHILE. 66
STABILE ROBUR, CASTASQUE MENSARUM DELICIAS
ET BEATAM ANIMI SECURITATEM CULTORIBUS
MEIS OFFERO.


C’est à dire,

Je donne & presente à ceux qui me servent, perfecte santé de corps, ferme & stable vi-
gueur de leurs personnes, pures & chastes delices en banquets, avec
bien-heureuse tranquillité d’esprit.


L’autre portoit certains greffes & rejettons avec une petite serpe, assemblez
comme un trophee, & cette trouppe alloit en forme de procession, selon l’usage
antique à l’entour d’un autel quarré, scitué tout au milieu de ce pourpris taillé en
marbre blanc, & garny de moulures convenables. En chacune face du quarré y
R ij
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[66v] LIVRE PREMIER DE
avoit une figure plus enlevee que de la demybosse. La premiere estoit une Deesse
couronnee de roses & autres fleurs, les cheveux espars au vent vestuë d’un drap
de lin si delié, que l’on pouvoit voir ses membres à travers. Elle respandoit de sa
main gauche des roses sur un pot à trois pieds, fait pour les sacrifices. De l’autre te-
noit un rameau de Myrte, representant le naturel. Aupres d’elle estoit un petit en-
fant volant, qui rioit, & tenoit un arc & des flesches, avec des Colombes amiables:
& au dessous estoit escrit.


FLORIDO VERI S.

C’est à dire.

Dedié au fleuri PRINTEMPS.



En l’autre costé se monstroit une
Damoyselle semblant vierge à son vi-
sage, & matrone en sa Majesté. Des-
sus son chef elle portoit une couron-
ne d’espiz de bled: ses cheveux e-
stoient pendans sur ses espaules, & son
accoustrement estoit tel que celuy
des Nymphes. Elle tenoit en sa main
dextre une corne d’abondance, plei-
ne de bled meur: & en la gauche une
racine dont procedoient tous espiz.
A ses pieds estoit une gerbe de bled,
& au dessous estoit escrit.


FLAVAE MESSI S.

A la blonde moisson.







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POLIPHILE. 67

En la tierce face estoit figuré un
beau simulachre d’un jeune homme
riant, tout nud & ressemblant du vi-
sage à un enfant, couronné de fueil-
les de Vigne, tenant de la main gau-
che un sep chargé de raisins: & de
l’autre une corne d’abondance plei-
ne de grappes & de fueilles. A ses
pieds y avoit un Bouc & au dessous
telle escriture.


MUSTULENTO
AUTUMNO S.

C’est à dire.

Dédié au vineux Autumne.




R iij
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[67v] LIVRE PREMIER DE

La derniere face contenoit une au-
tre figure en forme de Roy, severe &
robuste, tenant un sceptre en sa main
droicte, regardant devers le Ciel, en
sorte qu’il rendoit l’air trouble & ob-
scur. De l’autre main touchoit les
nues noires & pluvieuses, pleines de
gresle & de neiges. Son habit estoit
d’une peau veluë, le poil tourné de-
vers le nu, chaussé de souliers à l’anti-
que: & au dessous estoit escrit.


HYEMI AEOLIAE S.

C’est à dire.

Dédié à l’Hyver venteux.


Outre l’excellence de l’art expri-
mé par l’ouvrier de cest autel, il avoit
choisi le marbre à propos: car parmy
la blancheur s’estoient trouvees cer-
taines veines un peu brunes, pour
faire apparoir l’obscurité des nues
meslees de pluyes, neiges, graisles, &
tourbillons. Sur le plan de l’autel e-
stoitposéstoit posé le rude & rustique gardien
des jardins, marqué de son enseigne,
umbragé d’une treille de verdure, faicte à voulte, soustenue sur quatre perches re-
vestues de fueilles & de fleurs, le tout lourdement esbauché, voire (à bien dire)
sans grand ouvrage. A chacun espace entre deux perches pendoit une lampe
ardante, attachee au milieu de l’arc de la voulte a petites chainettes de cuyvre fort
subtiles: qui estant agitees du vent, rendoit en s’entreheurtant un son comme de
petites cymbales. Tout autour estoit cette tourbe rurale, Bouviers, Bergers, & La-
boureurs, qui rompoient contre l’effigie de leur dieu beaucoup de fioles de verre,
pleines du sang d’un Asne qu’ils avoient sacrifié, meslé de vin & de laict: & y jet-
toient des bouquets & rameaux à puissance. En cette procession estoit par eux
mené le vieillard Janus, lié de rameaux, de fleurs & de fueilles. Ils alloyent brayant
certaines chansons champestres & festives, appellans Thalasse & Hymenee, dan-
sans, sautans, & rians par grand joye. Ce triomphe me donna plus d’admiration
que de plaisir, & ne me sembla point si divin que les precedens.


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[68]
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[68v] LIVRE PREMIER DE

Quand nous fusmes passez outre, je vey à travers la forest certaines Nymphes
Oreades, Napees, & Dryades, avec les Nereides, vestues de peaux de Veau marin,
& les autres de fleurs & de fueilles, ballantes avec les Faunes & Satyres, couronnez
de cannes & de jonc. Pareillement y estoit le dieu Pan, & Sylvanus: puis Zephirus
avec s’amie Chloris, & tous les autres dieux & Deesses des bois, montaignes, val-
lees, & fontaines: ensemble plusieurs bergers Musiciens, sonnans de vieux instru-
mens composez de festus de cannes, de cornemuses de peau crue, de chalumeaux
d’escorce, & autres tels d’estrange resonnance, dont ils celebroient les sainctes fe-
ries florales. Je laisse à penser à ceux qui le pourront comprendre, le plaisir que j’eu
de voir des choses tant nouvelles. Nous n’eusmes gueres cheminé ma guyde &
moy, que j’apperceu à travers les sommitez des arbres un haut pinnacle comme
une tournelle ronde, qui ne me sembloit gueres loing de cette rive de la mer ou
ma guyde prenoit son chemin, à laquelle tous les ruisseaux que nous avions pas-
sez, se venoient rendre. Quand je fus un peu approché, je vey plus manifestement
comme une voute ronde à cul de four, couverte de plomb (ainsi qu’il me sem-
bloit) enrichie d’une lanterne à huict pilliers: & dessus une autre voute de mesme,
soustenant une autre lanterne pareillement de huict pilliers quarrez, en laquelle
estoit fichee une verge & une boule fort reluisante. Je desiray soudainement voir
ce beau bastiment, qui tousjours me sembloit de tant plus exquis, que j’en appro-
chois plus pres. Je jugeois à le veoir de loing, que c’estoit structure antique: par-
quoy je fus en deliberation de prier ma guide qu’elle m’y voulust mener, combien
que nous cheminions tousjours vers le lieu ou il estoit: mais je reprimay mon vou-
loir, disant à par moy. Helas je n’ose demander la chose que plus je desire, & qui
me feroit content sur tous les hommes de ce monde si je la pouvois impetrer: com-
ment donc demanderay-je cette cy qui ne m’est ny necessaire ny urgente? Ainsi
allois-je cheminant, tousjours la fantasie comblee de telles variations amoureu-
ses, tant que nous parveinsmes sur la rive de la mer en un lieu fort plaisant, auquel
estoit edifié un temple somptueux consacré a Venus Physizoé. Sa forme estoit ron-
de, & avoit de hauteur tant que le diametre de son cercle: & pour la bien conduire Physizoé la
vie de na-
ture.

l’Architecte en premier lieu avoit faict sur le plan un rond, & dedans un quarré:
puis avoit devisé le diametre du rond en cinq parties, depuis la circonference jus-
ques au costé de ce quarré, & en avoit adjousté une sixiesme sur le centre. Sur la-
quelle il avoit tiré un autre cercle, & sur iceluy erigé ce bel edifice, quant à ses par-
ties principales, voire trouvé toutes ses mesures, tant de la grosseur des parois &
pilastres, que l’espace qui estoit entre la muraille faisant la closture du temple, &
les colonnes soustenantes la voute du milieu. Apres avoir tiré dix lignes egalement
depuis le centre jusques à la circonference, distantes l’une de l’autre comme rais
ou semidiametres: sur lesquels il avoit faict dix arcs ou voutures assises sur dix pil-
liers de pierre Serpentine. Par dedans l’oeuvre, contre chacun des pilliers (qui
avoient deux pieds de largeur en leur face, & soustenoient les berceaux des vou-
tures) estoit posee une colonne Corinthienne de Porphire, de hauteur Ionique,
c’est à dire de neuf diametres, sans les chapiteaux qui estoient de cuivre doré, &
pareillement les bases, sur lesquelles estoient assis l’architrave, la frize, & la corni-
che, qui avoient leur saillie jusques à plomb du vif de la colonne. La courbure
des arcs commençoit au chepiteauchapiteau du pillier, qui avoit de hauteur la tierce partie
de sa largeur, & sa base seulement une quatriesme. Ces pilliers se posoient sur des
beaux piedestals quarrez, & les colonnes Corinthiennes sur des demyronds, com-
posez de deux quarrez parfaicts, pris sur la ligne diametrale du pied de la colon-
ne, une tierce partie employee aux moulures joignantes aux piedestals des pilliers quarrez.
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POLIPHILE. 69
quarrez. Aux clefs des voutures il y avoit des petits enfans, & aussi aux coings que
les arcs faisoient vers les pilliers, il y avoit à chacun un rond de Jaspe de diverses cou-
leurs, enclos en chapeaux de fueillage. De l’autre costé du pillier au derriere des
colonnes de Porphyre, sortoient des pilliers quarrez cannelez, de Serpentine,
ayans de saillie la tierce partie de leur grosseur, leur base assi seassise sur le plan du pavé.
A leur opposite en la muraille principale faisant la closture du temple, il y en avoit
d’autres semblables: & dessus une ceinture en forme de corniche, environnant
toute la massonnerie. La distance d’un pillier à l’autre estoit reiglee par les lignes
tirees du centre à la circonference. Les piedestals quarrez & demyronds des pil-
liers & colonnes, estoient d’Albastre, entaillee de festons ou faisseaux de verdure
de plusieurs sortes, à teste de Pavot, Neffles, & autres fruicts & fueilles, liez de ru-
bens qui sembloient passer parmy des anneaux de chacun costé, & leurs extremi-
tez volantes sur le vuyde de la Pierre. A chacune vouture de la muraille, il y avoit
une fenestre faicte d’un quarré & demy, vitree de pierre Sogobrine tresclaire,
ainsi qu’il estoit requis pour les temples antiques & n’en y avoit sinon huict , pour-
ce que la porte du temple occupoit le lieu de la neufiesme, & la chappelle ou sa-
cristie qui estoit à l’opposite, le lieu de la dixiesme. Les pilliers de dehors avoient
autant de saillie, que la muraille d’espoisseur. La largeur du pillier estoit tiree de
l’espace d’entre deux lignes partant du centre, & touchant à la circonference, di-
visant tel espace en trois, & la troisiesme partie en deux, l’une pour la largeur du
pillier, l’autre aussi divisee en deux, pour en mettre une à chacun costé des pilliers,
sur lesquels les arcs des voutes estoient courbez. Outre la saillie du pillier depar-
tie en trois, ces deux costieres en avoient une avec la voulture, & le pillier deux
autres. Ces mesures furent jadis observees par les suffisans Architectes, pour ne
donner tant de grosseur au mur, que les fenestres en feussent obscurcies. Au milieu
de l’espace entre les deux pilliers, au droict de la clef de la voute, estoient percez
les fenestrages, & y avoit dix pilliers, & dix arches, comprenant celle contre la-
quelle estoit la chappelle. Droictement sur la voulte & espoisseur de l’arc, estoit
faicte la corniche laquelle environnoit tout le bastiment, & embrassoit toute la
chappelle, l’assemblant avec le temple. Sur icelle corniche commençoit la voute
ronde à cul de four, du tout separee de la grande. Or par dedans, apres l’architrave
& la frize, soustenuz des colonnes de Porphire, au rond du milieu & dessus la cor-
niche, à chacune saillie d’icelle, à plomb des colonnes, il y avoit un demy pillier de
Serpentine, quarré, & cannelé selon qu’il est requis. C’est ordre de pilliers souste-
noit une autre corniche, sur laquelle estoit assise la grand voute ronde, faicte en re-
tube ou cul de four. Entre deux pilliers il y avoit une fenestre vitree de lames de
Bologne en France. La muraille estoit de musaique doree, contenant en peinctu-
re les proprietez des douze mois de l’an & leurs dispositions selon le cours du So-
leil par le Zodiaque, & pareillement de la Lune, ensemble leurs conjonctions, op-
positions, quadratures, eclipses, & autres aspects: & pourquoy elle se monstre cor-
nuë, puis demie, & tost apres ronde. Aussi l’on y pouvoit voir les revolutions du
Soleil par les tropiques. Puis comment se font la nuict & le jour, avec la division
des quatre saisons annuelles, à sçavoir Hyver, Printemps, Esté, Automne. Plus la
nature des planettes, & estoilles fixes, avec leurs influences & effects: qui me feit
presumer que telle peinture estoit de l’invention du grand astrologue Petorisis
ou du Mathematicien Necepsus. Sans point de doubte elle tiroit le regardant à
une haute & admirable contemplation, conjoincte à un plaisir singulier: car la fi-
ction estoit ingenieuse, les figures excellentes, la distribution & ordre propre, la
peinture riche, la proportion egale, les ombrages au naturel, & le tout exprimé S
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[69v] LIVRE PREMIER DE
par une representation tant vive, qu’elle donnoit contentement non seulement
aux yeux, mais revivifioit les esprits: car (à la verité) c’estoit un ouvrage autant di-
gne d’estre veu, qu’aucun autre qui oncques ait esté. En l’un des espaces estoit es-
rite en lettres attiques toute la signification du contenu comme en tous les au-
tres espaces entre les demis pilliers, enclos de moulures excellentes. Les murail-
les du temple estoient de marbre enrichy de tous les ornemens que l’industrieuKindustrieux
architecte avoit peu & sçeu imaginer. Au dessus de la frize & corniche, sur les sail-
lies qu’elles faisoient à plomb des colonnes de Porphire, contre les pilliers quar-
rez, estoient posez sur l’une Apollo jouant de sa lyre: & sur les autres, les neuf mu-
ses, toutes de relief, faictes de pierre pilates. La grand’ retube ou voute ronde estoit
plustost oeuvre divine que terrestre: & si elle fut faicte par mains d’hommes, ce n’e-
stoit pas sans accuser la trop presomptueuse entreprise de l’entendement mortel:
car en regardant ceste masse excessive, qui estoit d’une seule piece de metal jettee
en fonte, je la jugeois quasi estre impossible. Toute ceste rondeur estoit enclose
d’une vigne de dix seps, sortans chacun d’un vase posé sur la derniere corniche, à
plomb des Muses & des colonnes, de la mesme fonte de cuyvre doré. La vigne
emplissoit toute la concavité de la voulte, par beaux entre-laz & entortillemens
de ses branches, fueilles, & raisins: parmy lesquels estoient faits des petits enfans
comme pour les cueillir, & des oyseaux voletans à l’entour, avec des Lezardes, &
couleuvres moulees sur le naturel: tout le vuyde percé à jour, & vitré de lames de
Crystal de diverses couleurs, ressemblant à pierres precieuses. La manifacture en
estoit si bien conduicte, qu’à ceux qui la regardoient d’embas, les fueilles de raisins
& les bestions se monstroient de grandeur naturelle. Et pour ce que toute ceintu-
re mise par dedans un edifice, en requiert une autre par dehors, autrement il ne
seroit pas parfaict: les pilliers exterieurs estoient empietez sur trois degrez, au ny-
veau du plan ou pavé du dedans, qui leur servoient de piedestal: & en lieu de base
y avoit une moulure qui environnoit tout le bastiment: la saillie de laquelle fut
prinse sur la forme du pied de l’homme. Les pilliers estoient creux & percez du haut
à bas, comme tuyaux, pour vuyder l’eau des pluyes qui tomboit sur le temple, &
par ces conduits descendoit jusques en terre dedans une cisterne: car en un basti-
ment à descouvert, ne se doyvent faire goutieres ny Gargoules, pource qu’elles
sont en danger de tomber: parquoy se doit eviter tel inconvenient. D’avantage 1a
goutiere cave la place d’alentour: & si l’eau chet sur la pierre, elle rejaillit & pourrit
l’empietement du mur. Voire (qui plus est) l’eau tombant d’icelles goutieres, rejet-
tee du vent contre la paroy, noircit, couvre de terre, difforme, & ruine les moulu-
res: mesmes y engendre plusieurs herbes, mousses, ou arbrisseaux qui desjoignent &
arrachent les pierres. La hauteur de la muraille de dehors, n’excedoit en rien celle
de la clef des arcs, sans la corniche de dessus, laquelle estoit cavee par le haut en fa-
çon de canal, ou se venoit rendre la pente du couver ,couvert, depuis le rond du milieu jus-
ques à la muraille, qui estoit de lames de cuyvre dorees, faites à escailles: & com-
mençoit sa pente par dehors droict à l’opposite de la derniere ligne faicte par de-
dans, sur la corniche de la frize & architrave: & declinoit sur cette goutiere qui
recevoit l’eau de la pluye, & la vuidoit dans les tuyaux des pilliers par lesquels elle
estoit conduitte en la cisterne, garnie d’un autre conduict secret pour la deschar-
ger quand elle estoit trop pleine, & que l’eau regorgeoit, retenant seulement ce
qui estoit necessaire pour le sacrifice. Les faces des pilliers estoient faictes de de-
my-taille, à candelabres antiqueantiques, oyseaux, fueillages, & bestions, continuez jus-
ques à la hauteur de la corniche posee par dehors à l’opposite de celle du dedans
estant au dessus des figures des Muses, sur laquelle commençoit la grande voute
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POLIPHILE. 70
ronde. Depuis cette corniche jusques à la hauteur du pillier, il y avoit autant de
pente que le couvert de dessous en portoit, qui estoit d’escailles de cuyvre. En la
corniche par dehors, sur laquelle estoit la retube ou voulte à cul de four, commen-
çoit un arcboutant garny des mesmes moulures que l’architrave, respondant con-
tre la hauteur du pillier: les cornes duquel reposoient sur deux demy pilliers quar-
rez, saillans de la troisiesme partie de leur largeur, l’un de la muraille, & l’autre
de derriere la hauteur du pillier, auquel par dehors estoient faits des nids au dessus du
chapiteau pour y loger dix figures de relief toutes de contenances diverses. Aux
deux costez le pillier estoit entaillé de sculpture ainsi comme en sa face. La pente
commençoit à la ceinture sous la voulte, & descendoit sur la cyme du pillier avec
telles moulures que celles de 1’enceinte, qui estoit une corniche dentelee, & our-
lee, le dessous rabaissé avec des rosaces. Le plan de la corniche à l’endroit par ou il
joignoit à la voulte, estoit cavé tout à l’entour, pour servir de goutiere, & recevoir
toute l’eau qui en descendoit, laquelle couloit apres par dedans les arcboutans, &
de là dedans les pilliers, comme celle de l’autre couvert, puis se jettoit en la cister-
ne. Ces arcsboutans estoient couverts d’une cartoche ou rouleau, (que d’aucuns
appellent voulte) en forme d’un papier roulé par les deux bouts, l’un au contraire
de l’autre: c’est à sçavoir celuy qui touchoit à la muraille devers le bas: & celuy qui
estoit contre 1e pillier, devers le haut. De leurs repliz sortoient des gosses de Feves,
Pois, & Carobes, à demy ouvertes, tant que l’on discernoit leur fruict pour orne-
ment. Le plan de dessus estoit departy d’une areste platte, entaillee à escailles des
deux costez, & par dessus une fueille d’artichaut bien ouvree, & un peu renversee
sur le bout: lesquelles voultes se font facilement par ceste pratique. Tournez du
compas un demi cercle, & mettez apres l’un de ses pieds sur la corne du demi cercle,
puis l’ouvrez tant qu’il embrasse l’autre corne: & ainsi changeant de poinct, & l’ou-
vrant par mesure, vous pourrez faire la voulte que les expers nomment spite. Sur
le haut des pilliers il y avoit à chacun un chandelier de bronze doré, faits en forme
de vases antiques, à large ouverture, ayans deux anses. Ils estoient pourveuz d’une
matiere qui ne se peut consumer ny esteindre, par vent, pluye, ou autre accident:
car ils ardoient sans fin, & sans diminuer. Aux anses de l’un jusques à l’autre estoient
attachez des festons courbez, contre leur milieu beaucoup plus gros que par les
extremitez. Ces festons estoient faits de toutes sortes de fueilles & de fleurs, per-
cees à jour de la mesme matiere de leurs candelabres. L’ouvrier les avoit liez par
le milieu, & sur le lien branché un aigle ayant les aisles estendues, & regardant en
l’air, la voute de l allee, c’est à dire de l’espace entre l’ordre des colonnes: & la mu-
raille de dehors,qui estoit par dedans faicte de musaique, en belles histoires. La hau-
teur d’un temple rond se faict de la ligne de son diametre: & pour trouver cette
hauteur jusques à la derniere corniche, faut diviser le mesme diametre en six. Ce
faisant, quatre de telles divisions donneront la hauteur des colonnes, architrave,
frize, & corniche, jusques au commencement de la voulte. Le diametre du grand
cercle faict la hauteur totale: & celuy petit le surplus de la hauteur, qui est la voulte
ronde. La pante[sic] du comble des allees, se trouve en prenant la distance d’une mu-
raille à l’autre: & d’icelle faisant deux quarrez parfaicts, dont le diagone monstre
combien il doit avoir de pente.

S ij
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[70v]
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[71]
Fac-similé BVH


[71v] LIVRE PREMIER DE

Toutes les mesures & proportions de ce somptueux edifice avoient esté si bien
ordonnees & disposees, que le dedans & le dehors s’accordoient & respondoient
l’un à l’autre, en pilliers, colonnes & ceintures. O malheureux temps. O nostre sie-
cle infortuné: auquel si belle & si digne invention est tant lourdement ignoree.
Certes il ne faut estimer que nous eussions peu entendre que c’est arthitravearchitrave, fri-
ze, corniche, base, chapiteau, colonne, pillier, pavé, entablement, proportion, parti-
tion & mesure, si les anciens Architectes ne nous l’eussent apris par portraict &
par escriture. Au milieu de ce temple estoit levee la bouche d’une cisterne feée[sic], à
l’entour de laquelle se monstroit taillee de basse taille, une danse de Nymphes, qui
n’avoient faute sinon de la parole, tant elles estoient bien contrefaictes, avec leurs
habits volans de bonne grace. A la clef de la voulte au milieu du rond de fueilles,
estoit figuree de la mesme fonte & matiere, la teste de Meduse ouverte comme si
elle eust voulu crier par grand’ rage. Du fons de sa gueule sortoit un crochet, auquel
pendoit une chaine faite à noeuds, respondante à plomb de l’ouverture de la cister-
ne. Cette chaine estoit d’or fin, au bout de laquelle il y avoit un anneau accollé
d’un autre, soudé sur le cul d’un plat renversé, finissant en pointe, faict à moulures,
ayant de diametre une coudee. En sa circonference estoient soudees quatre demy
boucles, & à icelles quatre crochets, retenans quatre autres chaines, où estoit atta-
chee une lame ronde, sur
le tour de laquelle se
posoient quatre pucelles,
monstreuses, les cheveux
liez à l’entour du front:
& du nombril en bas, en
lieu de cuisses estoient
departies en deux ra-
meaux de fueillage de
Branque ursine, tournees
en rond devers leurs
flancs, où elle les empoi-
gnoit des deux mains.

Leurs aisles de Harpies estoient estendues vers une chainette, attachee à leurs es-
paules, au lieu où les fueillages se rencontroient. Entre deux pucelles estoit par
derriere attaché un crochet, les fueillages liez l’un à l’autre. Au dessus du lien sor-
toient des espiz demy crevez, puis au dessous trois petites fueilles. Par ce moyen
il y avoit quatre liens, & quatre crochets, desquels pendoient quatre chaines, ou
tenoit une lampe merveilleuse, dont la platine avoit une aulne de rondeur, autour
de laquelle estoient les pucelles s’achevans en fueillage. Elle portoit une ouver-
ture ronde sur le milieu, & quatre autres sur les deux diametres, qui faisoient cinq,
de deux palmes de tour, ou environ. Aux quatre y avoit quatre boules creuses, re-
tenues par un petit bord, en ces quatre ouvertures, tellement que tout le rond se
monstroit entier, & comme pendant. L’une estoit de Rubis balay, l’autre de Sa-
phir, la tierce d’Esmeraude, & la quatriesme de Topase. La grande lampe estoit
pareillement ronde, faicte de Crystal, à quatre anses pres de son ouverture, par
lesquelles on l’avoit attachee aux chaines.


Elle portoit pour le moins demy brasse d’ouverture: & dedans estoit mis un au-
tre vase en forme de courge creuse, pareillement de crystal, pendant à plomb sur
le milieu du grand vase rond, lequel estoit plein d’eau de vie ou esprit de vie, tant
de fois distillé qu’il n’ait point de flegme: l’effect m’en donna cognoissance, pource
qu’il sembloit que le tout fust en feu: de sorte que la veuë ne s’y pouvoit arrester,
Fac-similé BVH




POLIPHILE. 72
non plus que contre le Soleil. Au vase du
milieu & en semblable aux autres quatre
ronds pendans à la platine, brusloit une li-
queur odorante, sans aucunement dimi-
nuer: qui faisoit que pour la diversité des
pierres precieuses dont les lampes estoient
estoffees, il se rendoit par tout le temple
une reverberation de couleurs tremblan-
tes, si gayes que le soleil apres la pluye ne
sçaurois peindre un plus bel arc en ciel.


Mais la chose qui me semble plus mer-
veilleuse à veoir, estoit une bataille de pe-
tits enfans montez sur des Dauphins, s’ef-
forçans les uns contre les autres, ne plus
ne moins que s’ils eussent esté produits par
la nature. Ils estoient gravez à l’entour du
grand vase de Crystal, qui ne sembloit point
enfoncé, mais entaillé de relief, & si pro-
prement exprimé, qu’au tremblement de
la lumiere & flamme des lampes, il estoit
advis aux regardans que la besongne feust
mouvante. Or cette admirable structure
estoit toute de pierre Auguste, & de Mar-
bres exquis, sans qu’il y eust ne bois ne fer,
le tout decoré des plus belles inventions
d’Architecture & sculpture, que l’on ait ja-
mais peu imaginer. Celuy (certes) que
Psammetiche Roy d’Egypte feit à son Dieu
Apis, ne luy estoit comparable aucunement.
Sous les bases des pilliers de la premiere
muraille, au plan du pavé, estoit faicte tout
à l’entour une ceinture de Porphyre, au-
tant large que la saillie des pilliers dedans
oeuvre: & joignant cette-là une autre de
serpentine. Sous les pilliers du milieu, &
des colonnes, il y en avoit une de Porphy-
re, de la largeur des quarrez qui soustenoient les pilliers: & à chacun costé d’icel-
le une autre semblablement de serpentine, large comme le piedestal des colon-
nes. A l’entour de la cisterne il y en avoit deux, une de Porphyre, & l’autre de
serpentine. Le demourant du pavé, entre la cisterne & les colonnes, estoit faict
par compartimens en dix ronds & quarrez diversifiant les couleurs: & premiere-
ment deux de Jaspe vermeil taché de plusieurs veines, deux de pierre d’azur semé
de paillettes d’or, deux de Jaspe verd, meslé de gouttes rouges & jaunes, deux d’a-
gathe cameloté de veines blanches, & les deux derniers de Chalcedoine. Ces
ceintures alloient tousjours en diminuant vers la cisterne, pour le raccourcisse-
ment des lignes. Entre les colonnes & la muraille à l’entour du temple, le pavé
estoit de musaique à petites pierres quarrees, de toutes couleurs, composees en
fueillages, fruicts, fleurs & bestions de toutes manieres, que vous eussiez jugé
vrayes & naturelles, non pas peintes ny contrefaictes: le tout si poly, tant egal, &
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